Emile MAUCHAMP
AU MAROC
ŒUVRE POSTHUME
Précédée d’une Étude documentaire sur l’auteur et l’œuvre
PAR
JULES BOIS
ET ACCOMPAGNÉE DE 17 ILLUSTRATIONS^
LA PLUPART D'APRÈS DES PHOTOGRAPHIES PRISES PAR l'àUTEUR*
DORBON-AINÉ
BOULEVARD UAUSSMANN,
PARIS
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LETTRE DE M. P. MAUGHAMP
M. JULES BOIS
Cher Monsieur i
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Apres le crime de Marrakech, je recevais de la Légation
de France un paquet de papiers, recueillis par les soins
de quelques amis de mon .infortuné fils, dans sa maison
pillée . Ce ne fut pas sans une douloureuse émotion que
f ouvris ce paquet, qui contenait une quantité d'écrits et
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quelques photographies, le tout mis en lambeaux et horri-
blement souillé de sang et de boue : j’appris plus tard que
les assassins pillards s’ étaient entretués pour le partage
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Avec les restes sanglants, du martyr, c’est une partie de
son âme que je recevais, quelque chose de son œuvre ,
pensant bien retrouver dans ces débris le manuscrit qu’il
avait écrit sur la sorcellerie du Maroc , les notes auxquelles
il avait consacré ses rares loisirs et qu’il avait à cœur de
publier.
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Cet amas de papiers déchiquetés ,. recouverts de son écri-
ture serrée, m’ apparaissait comme une sorte de codicitle
posthumeà son testament, par ce que connaissant son cœur de
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LÀ. SORCELLERIE ÀU MAROC
Français , son ardent amour de la vérité , de la science et de
F humanité, je m’imagine que, sous le poignard de ses bour-
reaux inconscients , au moment suprême ou son âme,
s’ échappant de ses lèvres, allait laisser son corps inerte,
avec sa dernière pensée pour les siens, il demandait que son
œuvre commencée, et qu’il scellait de son sang, ne pérît point*
Dans cette conviction, bien que sous F obsession incessante
de Fhorrible vision, je m’imposai le pieux devoir de cher-
cher, parmi ces lambeaux, ce qui pouvait intéresser la
science, tout ce qui avait trait à la sorcellerie ; je trouvai
des noies dont je rassemblai les débris ; et, ce travail de
patience accompli, j’eus la conviction qu après un arran-
gement dans la- forme et une fois précédées de l’introduc-
tion (le seul chapitre auquel Fauteur a pu avant de mou-
rir donner une forme littéraire), elles seraient, sauf quel-
ques passages, que les souillures rendaient illisibles, la tra-
ductioncomplète et surtout très exacte des révélations habi-
lement arrachées non sans peine et sans danger aux
talebs , aux sorciers marocains . Ces révélations contrôlent
d’ ailleurs pour laplupart les faits psychologiques et phy-
siologiques recueillis par mon fils dans F exercice de sa pro-
fessionpenda?it son long séjour chez les peuples de F Islam et
dans F étude desquels il était admirablement aidé par cet
esprit d’observation du médecin, qu’ il possédait si bien ,
Il vous avait fait part de F intention qu’il avait déjà, en
quittant la, Palestine, de publier ses observations sur la
mentalité arabe ; il me Fa dit à son retour et j’ai retrouvé
votre nom et des écrits de vous parmi les papiers recueillis
à Marrakech.
Les noies rassemblées ont été classées et arrangées
LETTRE DE M. P. MA.UCHA.MP A M. JULES BOIS
3
méthodiquement avec beaucoup de soins par' une main
amie . Aussitôt apres le long travail de la mise au point -,
je les ai copiées, et je vous les confie , cher Monsieur , vous
considérant., par Vestime que mon fils avait pour vous,
par la connaissance que vous aviez de ses projets et par
votre haute compétence dans les sciences métaphysiques ét
occultes, mieux que tout . autre qualifié pour présenter cet
ouvrage qui fera connaître, dans V intérêt de la science
et de la civilisation, l’état d’âme du Marocain et les prati-
ques abominables, habilement entretenues par les talebs
pour le soustraire à V influence salutaire de l’instruction et
des progrès scientifiques . -
Ce sera une œuvre d’hygiène morale à accomplir quand
seront connues les causes de la pourriture chez ces peu-
plades farouches du Maghreb, dangereuses dans le voisi-
nage immédiat de notre grande colonie africaine et aux
portes de l’Europe civilisée ; il n’est que temps, peut-être
le comprendra-t-on, de balayer ces turpitudes .
P. MA U CH AMP. •
DISCOURS
Prononcé le 20 août snr la tombe d’Émile MAUCHAMP
à Chalon-sur-Saône
en présence de M. Stephen PIGHON
Ministre de l’Instruction publique
Au moment où sur cette tombe est déposée une cou-
ronne, symbole du souvenir victorieux de la mort, les
larmes viennent plus aisément aux yeux que les paroles.
y
Emile Mauchamp, je ne saurai te dire, t’ayant connu et
aimé, de ces phrases solennelles que l’on emploie pour
ceux qui nous sont étrangers.
Tu as reçu le tribut que tu mérites, cet hommage de
la France, de ta patrie, par l’éloquence d’un ministre
éminent qui est l’honneur de notre République. Moi, je
ne suis qu'un écrivain, mais qui croit qu’écrire c’est agir
aussi, et qui voudrait faire, de la parole et du livre, une
bonne, une utile action. Tu as été toi-même un écrivain
et des meilleurs, de ceux qui font du style le vêtement
de la vérité et de la parole un instrument de bienfaits ; à
ce titre, un de tes confrères, au nom de tous les autres.
/
6 LA SORCELLERIE AU MAROC
veut aujourd’hui te rendre cet hommage, et t’apporter
une feuille du laurier invisible qu’on appelle la Gloire.
J’aurais voulu que fut choisi quelqu’un de plus digne;
on ne pouvait pas en désigner un à qui tu fus plus cher.
Nous nous sommes rencontrés la première fois hors de
France, dans un de ces pays où il y a luttes d’influence,
et où un bon Français est peut-être encore plus néces-
saire à sa patrie que dans sa patrie même. C’était en
Palestine, à Jérusalem. Nous y avons passé un mois
ensemble, vivant pour ainsi dire d’une vie commune,
qui m’a permis d’apprécier l’œuvre que, si jeune déjà,
tu accomplissais avec tant de talent, de bonne humeur
et de dévouement, sans te ménager et sans chercher
à te faire valoir.
Tout de suite, tu m’as conquis, et en peu de jours tu es
devenu un de ces amis qu’on peut ne pas revoir souvent
avec les yeux du corps, mais qui sont présents dans notre
cœur, qui y sont chez eux et que la mort elle même
n’expulse pas. Je t’aimais encore parce que, de te con-
naître, s’accroissait mon orgueil national et que la France
me paraissait meilleure et plus grande de t’avoir pour
fils. En effet, tu incarnais les qualités primordiales de
la race, par lesquelles on la reconnaît entre toutes les
autres et qui lui maintiennent cette suprématie qui ne lui
vient plus du nombre, mais toujours de l’initiative et de
l’esprit.
Tu n’étais pas de ceux que tente une vie somnolente
et égoïste, tu portais en toi cette énergie particulière
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DISCOURS DE M. JULES BOIS
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qui fait les savants, les apôtres, les pionniers du progrès.
Ton cerveau, discipliné à nos méthodes intellectuelles,
riche par l’héritage scientifique d’un glorieux passé,
recevait de ton cœur Tafflux d’un sang généreux avide
de transformer en actes immédiats les inspirations les
plus belles. Médecin, tu ne songeais qu’à faire, par le
don continu de ton savoir, de ton expérience, le réconfort
des humbles, des malades et des malheureux. Ton zèle
s’augmentait à la pensée que serait davantage admirée et
chérie la France parce que tu te faisais aimer de ces foules
étrangères, plus méfiantes d’être ignorantes, car l’igno-
rance est la source de toutes les fautes et de toutes les
erreurs. Oui l’a su mieux que toi, toi qui la combattis
sans cesse pendant toute ta vie, toi qui, à cause d’elle,
par elle, es mort?
Et tu livrais ces batailles pacifiques avec une grâce bien
française. Le sourire bienveillant qui accompagnait tes
conseils et tes remèdes leur donnaient plus d’efficacité et
plus de prix. Tu avais apprivoisé là-bas en Palestine
l’âme difficile et murée des Musulmans, comihe, plus
tard, tu devais, en plein Maroc encore sauvage, essayer
de nous acquérir des multitudes, hélas ! encore trop
fanatiques, momentanément hostiles à notre influence
parce qu’elles n’en comprennent pas encore la douceur
civilisatrice et que des ennemis cherchent sournoisement
à travestir nos projets et à calomnier nos intentions.
Jamais tune fus pédant, dédaigneux, plein de morgue,
comme ces adversaires, Européens pourtant; que nous
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8 LA. SORCELLERIE AU MAROC
rencontrons dans le Levant et dans l’Afrique, et qui
sont pourtant nos voisins. Toujours tu fus simple, alerte,
spirituel,, bon et doux; et ces qualités n’empêchaient
point que tu fusses énergique, patient, obstiné même,
résolu et brave dans le danger. Ta mort, comme ta vie,
est là devant nous pour nous le prouver.
Certainement il a compris ton âme et ses desseins pro-
fonds, le Ministre, qui a voulu que, pour te venger, — à
part bien entendu les répressions nécessaires, — là
même où tu fus massacré par une populace aveugle et
trompée s’élevât un hôpital portant ton nom, un. hôpital
où tes successeurs, tes disciples, guériront selon tes mé-
thodes les enfants de tes assassins. Et ceux-ci seront les
premiers à te bénir et à remercier à cause de loi la France.
Car tu n’es pas mort pour nous, Emile Mauchamp. Il
y a ceci d’admirable pour ceux qui, comme toi, ont fait de
leur vie quelque chose qui dépasse leur personnalité, il y
a ceci d’admirable, dis-je, que le meilleur d’eux-mêmes
ne saurait mourir. Ton héroïsme, nous l’apprendrons à
nos fils; etnos arrière-neveux le garderont précieusement
dans leur mémoire comme une source intarissable d’éner-
gie. Car une belle action est féconde ; elle se perpétue,
étant admirée au point d’être imitée.
Mais une autre façon de durer t’est réservée.
Ton père, qui t’avait légué cet héritage de courage et
de vertus accumulés par les aïeux, va te donner une
seconde vie en publiant un livre sur les superstitions du
Maroc, sur la sorcellerie au Maroc : cette œuvre tu l’avais
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DISCOURS DE M. JULES BOIS
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écrite pour te délasser en quelque sorte. Attrayant et
utile labeur, elle est une arme pour combattre scientifi-
quement les ennemis du progrès et de la France.
Je tiens à honneur que M. Mauchamp père ait bien
voulu me confier la délicate tâche de le seconder dans la
modeste mesure qui me revient. En tout cas, il peut
compter sur mon dévouement, qui ne lui fera jamais
faute ; ainsi nous continuerons, autant qu’il nous sera
possible, l’effort civilisateur de ce pacifique héros.
Je le répète, çe sera notre manière de le venger, la
manière qu’il approuverait le plus si nous pouvions le
consulter et s’il pouvait nous répondre. Les vrais grands
hommes n’ont pas la même morale que les hommes
médiocres et petits. Les rancunes personnelles n’existent
pas à leurs yeux... Ou plutôt le mal qu’on leur a fait
devient pour eux et pour ceux qui obéissent à leurs
principes, l’occasion de réaliser plus de bien encore.
Emile Mauchamp, je sais que si tu m’entends tu m ap-
prouves; et je crois que tu m’entends et que tu nous
vois. Donne-nous la force de penser à toi virilement, et,
à travers nos larmes, d’apercevoir, pour la suivre de loin,
la trace lumineuse que tu as laissée derrière toi.
JULES BOIS.
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Je me suis efforcé de répondre de mon mieux à' la con-
fiance que m’a témoignée M. P. Mauchamp. J’ai revu
avec soin ces notes, que déjà des mains pieuses avaient
rassemblées; je leur ai prêté une allure moins improvisée,
tout en conservant leur simplicité. Je crois que l’en-
semble offre- pour le public un intérêt très vif de lecture;
les explorateurs, les coloniaux, les savants, les psycho-
logues et les lettrés se mettront d’accord pour recon-
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naître la haute valeur de tels documents. lies retouches
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apportées n’ont guère été que de style. Nous avons
respecté non seulement les pensées de l’auteur, mais
aussi généralement l’ordre selon lequel elles se dérou-
laient et son style franc et prirnesautier.
Ges pages sont émouvantes par le sujet qu’elles traitent
et plus encore par le mérite de celui à qui nous les
devons. Nous relaterons plus loin les circonstances tra-
12
ÉMILE MAUCHAMP
giques qui entourent leur rédaction et la manière dont
ces manuscrits ont pu être retrouvés .
Pour ma, part, j’ai cru, en accomplissant ce devoir
d’amitié, agir surtout en bon Français et faire acte de
patriotisme humanitaire, car, en publiant ces documents,
nous précisons les raisons d’intervenir là-bas. Les écuries
d’Augias sont aujourd’hui à Marrakech, à Fez et un peu
partout éparses dans ce beau pays, qu’il faut assainir
J
de fond en comble. A cette tâche semble peu désigné tel
autre peuple que ses superstitions, ses cruautés et sa
*
paresse ont fait chasser d’autres colonies, devenues
prospères depuis leur départ.
Les partisans d’une indépendance totale au Maroc,
laissé à lui-même et se gouvernant par ses seuls moyens,
sont très souvent les sincères dupes d’une illusion et
d’une ignorance considérables. Ils supposent que le
Maroc est plus ou, moins au niveau intellectuel et moral
des autres peuples civilisés ; et ils ne voient dans notre
action là-bas qu’une opération financière et militaire.
Quelles que soient les intrusions d’intérêts particuliers
dans cette entreprise, elle relève néanmoins des préoc-
cupations de la conscience nationale et universelle. La
lettre de M. Mauchamp père en tête de ce volume a
raison de faire entendre cela ; et Je double effort, scien-
tifique et littéraire, de son fils en est la meilleure démons-
tration. La tâche de pénétration et de civilisation au
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fl;
ET LA. SORCELLERIE AU MAROC 13
«
Maroc ne doit plus être désormais l’œuvre d’un parti,
mais de tout Français qui pense à sa patrie et aux services
que celle-ci n’a pas cessé de rendre à l’humanité. Je sais
bien que des avantages matériels et moraux résulteront
pour nous, — du moins je l’espère — de l’extension de
notre influence en Afrique ; mais toute peine mérite
salaire. Les Anglais, en Égypte et dans l’Inde, ont, eux
aussi, travaillé dans l’intérêt des peuples qu’ils proté-
geaient, et légitimement ils en ont tiré bénéfice (1).
En août 1910, lors' de l’inauguration du monument,
élevé par la ville de Chalon en l’honneur de son illustre
enfant, M. Pichon a déclaré que le sacrifice de person-
nalités aussi ardentes et dévouées était essentiellement
fécond. En effet, la mort de Mauchamp nous a permis
d’occuper Ouidja et nous a fourni des droits nouveaux
pour accomplir notre mission naturelle. La jalousie et
la méfiance de certains peuples nous opposent ouverte-
tementou sourdement maintes difficultés, alors que , notre
loyauté est incontestable. Aussi parfois, par. scrupule
eûmes-nous de l’hésitation, alors qu’il eut mieux valu ne
pastarderet agir avec vigueur. Que de reconnaissance la
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(1) Je n*ai ni le temps, ni l’espace, ni surtout la prétention de
convertir à ces idées les anlicoloniaux irréductibles* Je dois me
borner à expliquer le rôle joué par Émile Mauchamp et nos obli-
gations immédiates envers le Maroc immoral, ignorant et dégé-
néré, telles qu’elles découlent des révélations apportées par ce
livre*
14
EMILE MAUCHAMP
France doit réserver à ceux de ses fils, qui, risquant leur
vie comme des soldats, donnent à leur immolation ün
J
caractère tel, que, devant ce sacrifice magnanime et
désintéressé, s’apaisent les mesquines et redoutables
compétitions internationales.
Il faut admirer certes l’héroïsme du guerrier qui meurt
dans une embuscade ou sur un champ de bataille; mais
les esprits chagrins des autres pays ont une tendance,
presque toujours injuste, à considérer qu’il a fait son
métier tout simplement ou même qu’il est allé au delà
des ordres reçus et qu’il fut provocateur. Il ne saurai
être jugé de la sorte, celui qui tombe, pacifique, sans
armes à la main, après avoir au contraire cherché àamé-
liorer le sort de ceux qui le massacrèrent. .Si l’existence
d’un homme comme Mauchamp est précieuse, puisqu'elle
propage au loin le bon renom de la Fi’ance et; qu’elle est
en même temps l’honneur de toute l’humanité, sa mort,
plus que toute autre, est utile à la grandeur de sa patrie
et elle démontre la nécessité de la civilisation.
II
Il convient de chercher dans sa famille, comme dans
les divers milieux où il a vécu, les origines du caractère
et delà destinée d’Emile Mauchamp.
Son père appartient à cette classe des Français d’une
haute culture intellectuelle, sachant traiter les affaires et
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ET LA SORCELLERIE AU MAROC "" 45.
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ayant le goût de l’altruisme. M. P. Mauchamp, conseiller
municipal, adjoint au maire de Chalon, conseiller de son
département, enfin maire de sa ville, n’a jamais épargné
son temps ni ses efforts pour les œuvres de mutualité,
d’éducation populaire et de relèvement social.
Aidé de sa chère femme, aussi modeste que douce et
bonne, il a1 fondé des sociétés d’instruction et de mora-
lisation.
Cet homme de bien eut cruellement à souffrir dans ses
enfants, qui cependant lui firent honneur . Il perdit une
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fille déjà mariée et son fils Emile, en pleine maturité, au
4-
moment où il en était le plus fier.
C’est l’an passé seulement que j ’ai lié connaissance avec
le père et la mère du héros de Marrakech; j’ai mieux com-
pris dès lors à quelle source d’intelligence, de bonté et
de dévouement il avait puisé pour devenir un grand
citoyen .
Quant au Dr Émile Mauchamp, je l’ai rencontré pour
1 ■ Vh
la première fois à Jérusalem. C’était en 1900-1901. Nous
nous liâmes vite d’amitié fervente. Il possédait les qualités^
de cœur et d’esprit, qui créent les sympathies vives,
profondes. Des sujets semblables nous intéressaient,
nos natures s’alliaient spontanément : la sincérité de
sentiments que ne fardait aucun apprêt mondain, l’expé-
rience, acquise au contact d’autres races et à l’étude
comparée de régions et de caractères différents, l’habi-
46 Émile ma.ucha.mp ; .
tude de vivre seul et de compter d'abord* sur soi même,
l’amour de cette patrie qui, lointaine, paraît plus: chère
encore, la: passion pour les belles-lettres et les arts; lé
culte de cette science dont il allait devenir un : des maîtres,
le même âge, nous rendirent vite inséparables.
Il n’était pas jusqu’à un commun penchant pour les
voyages, qui ne devait nous lier plus étroitement.
Je demande qu’on me' permette de faire une digres-
sion nécessaire pour expliquer cette disposition spéciale,
qui passe auprès du vulgaire pour une fantaisie coûteuse
ou une forme du caprice. On comprendra mieux l’âme
et le destin de notre héros, lorsque nous aurons tracé
une silhouette du vrai voyageur, du voyageur né.
Je sens trop moi-même, malgré mes efforts pour les
dominer, ces intincts d’érrance, pour ne pas les juger
avec sympathie chez les autres. Gomment en serait-il
autrement d’ailleurs avec Émile Mauchamp, puisque ses
admirables vagabondages ont laissé après eux des
résultats historiques ?
Le voyageur a d’abord déux vertus particulières, il
n’est pas, tout en servant son pays, l’esclave des minutes
ambiantes; ensuite il possède une énergie qui l’empêche
d’être inutile.
Mais celui qui s’en va, s’allégeant des paresses,
Des labeurs, des chagrins, des regrets, des caresses,
ET LA. SORCELLERIE AU MAROC
17
Celui-là qui sait rompre un complexe lien.
Qu’aucun fojer ne garde et qu’aucun joug ne tient.
Celui-là, qui brayant le tumulte des gares,
Le fracas dés hôtels et des quais frémissants,
Vit dans les paquebots et les wagons barbares
Et quittant ses amis, se lie à des passants,
Celui qui trouve aux yeux de la femme étrangère
Un peu de l’au-delà que jamais on n’atteint,
Et qui, sans redouter la tempête ou la guerre,
Provoque l’ aventure et nargue le destin,
Celui-là qui n’a rien du loir ou du cloporte,
Et, sachant que le monde est un bienfait divin,
Veut que la mer le roule et que le sol l’emporte,
Celui-là ne naquit et ne meurt pas en vain... (1)
*
Telle est la marque à laquelle se reconnaissent certains
tempéraments fraternels. Oui, il y a dans T humanité une
caste d’errants, de nomades, qui souffre de vivre à la
même place et qui a besoin dé parcourir le vaste monde
pour y cueillir sa moisson d’idées et de faits, dont pro-
fiteront les autres, les sédentaires. Est-ce qu’en ces civi-
lisés, en ces citadins, recommencerait l’impulsion qui
entraîna les pasteurs des bibles dans la direction suivie
par le soleil et qui prépara plus tard les immigrations,
les invasions ? Pendant des siècles et des siècles, trop
impétueux, trop jeunes sur la planète, trop inquiets aussi,
(1) V Humanité divine .
2
18
EMILE MAUCHAMP
les aïeux de nos aïeux, ignorant encore l’art de cons-
truire les villes, changeaient sans cesse la place de leurs
repas et de leur sommeil.
Au contraire chaque race tend aujourd’hui à se fixer
dans certaines frontières. L’équilibre des influences a
créé des coalitions pour empêcher tel ou tel peuple, plus
fort, mais isolé, de s’épanouir trop au loin. Aussi l’ins-
tinct d’errance s’est réfugié surtout en quelques individus,
qui deviennent les pionniers du rayonnement national et
les instigateurs de l’unité future du monde. On les nomme
explorateurs, savants, missionnaires, soldats coloniaux.
Notre charmant ami était de ceux-là. Gomme on l’a dit,
il avait « celte répugnance à se contenter de ce qu’on a » ,
cette soif du sacrifice « dont sont tourmentés les vail-
lants, les héros ». Il allait, sans la chercher, mais aussi
sans la redouter, fatalement et librement, vers cette fin
redoutable, qui guette peu ou prou tous ceux qui
s’aventurent trop avant chez les peuples sauvages ou
retombés dans la barbarie, peuples susceptibles par
ignorance, irritables par paresse, cruels par fanatisme.
Faut-il l’en louer? Certes, son exemple doit être offert
aux jeunes Français. Le goût du risque commence à se
perdre ; nous avons tellement peur des responsabilités
et nous sommes tellement les partisans du « moindre
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effort » que nous ne faisons des enfants qu’avec une modé-
ration et une prudence funestes. Nous tendons à devenir
ET LÀ. SORCELLERIE AU MAROC
19
un peuple de fonctionnaires et de retraités. Rien de plus
déplorable.
Songez, — et nous aurons à y revenir tout à l’heure, que
les Français de la Légation de Tanger se plaisaient à trai-
ter de « bluffeur » et d’ « arriviste » le jeune homme,
en qui bouillonnait la sève de Faction nationale et que
hantait le dévouement scientifique et humanitaire. Tan-
dis que, lui, il se dirigeait de plus en plus vers le suprême
4
péril, nos diplomates, jouaient au polo (1) à Tanger, au lieu
de songer aux intérêts de la patrie, le jalousaient et le
contrecarraient. Cependant l’araignée allemande tissait
contre lui sa toile perfide dans l’ombre, au loin. Il s’en
apercevait, là dénonçait ; notre légation n’en tenait aucun
compte.
Ces Français officiels, au lieu de le soutenir, ne répon-
daient même pas à ses lettres. Ils lui supprimaient ou lui
retardaient son traitement, se refusaient à payer l’indem-
nité d’un dispensaire rendant plus de services à la France
qu’une armée de conquêtes, négligeaient l’autorisation
de laisser parvenir des remèdes, ne daignaient même pas
le protéger contre le vol de ses manuscrits et le pillage
de ses bagages.
Depuis longtemps il aurait été assassiné, si son cou-
rage personnel ne l’avait pas à plusieurs reprises sauvé.
(1) Lettre d'Emile Mauchamp en date du 101‘ avril*
20
ÉMILE MAUGHÀMP
Les sorciers conspiraient sans cesse contre le savant. Le
redouté Ma-el-Àïnin, cheik des Hommes Bleus (nommés,.
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ainsi à caiise d’un pagne de cette couleur dont ils se
ceignaient les reins) traversa Marrakech avec sa horde de
pillards et s’y installa. Le lâche attentat de toute une.
foule contre notre ami, seul, avorta grâce à sa résistance,
qui dispersa les agresseurs (1).
Grâce à un voyage en France, où il acquit la sympa-
thie éclairée de M. Stéphen Pichon, sa situation allait
s’améliorer. Malheureusement, pendant son absence, la
ville de Marrakech avait été travaillée par les intrigues
de l’Allemagne. M. de Rosen, alors ministre de ce pays,
écrivait aux autorités marocaines que « la France, violant
la foi des traités, allait installer la télégraphie dans tout
le Maroc. Il les invitait à prendre des mesures pour
entraver toute entreprise de ce genre » .
Le consul allemand Nier, à Marrakech, sur ordre reçu
de son chef, avisa le pacha et lui conseilla de faire sur-
veiller le retour d’Émile Mauchamp.
(1) « En pleine rue et en plein midi, les « hommes bleus »
tirèrent sur le docteur. Celui-ci, ignorant la peur ■ — et la menace
ne le laissait que trop insensible — riposta à coups de revolver.
Il « descendit » quelques-uns de ses agresseurs ; les autres
prirent la fuite. O fatalité, si le matin du 19 mars 4907, notre
vaillant docteur avait eu son revolver Browing, — c’est aussi
l’avis de M. Louis Gentil — jamais ses féroces et lâches agres-
seurs Sauraient eu raison de son énergie. » (Henri Guillemin.)
ET LA. SORCELLERIE AU MAROC
21
El-Hadj-abd-es-Selam, déjà très antifrançais, se jura
bien d’empêcher ce projet, que nous n’avions jamais eu,
mais qu’il pouvait nous attribuer désormais sur la foi —
ou plutôt la mauvaise foi — d’autres Européens. Pour un
Arabe de Marrakech, la télégraphie sans fil est un instru-
ment magique qui, grâce à des fluides attractifs agissant
dans l’atmosphère peut, tout à coup, précipiter sur la
cité une armée entière avec de l’artillerie et des muni-
tions. L’insinuation allemande était donc habile et effi-
cace. Déjà, un élrangeaventurier teuton, avait depuis
longtemps excité l’opinion publique contre le docteur
français, son concurrent. Cet individu, se nommant
Holtzmann et se disant médecin, n’était en réalité qu’un
espion secret doublé d'un marchand de pastilles du sérail ;
il doit porter une large part de responsabilité dans
l’assassinat de notre compatriote. Cette physionomie,
des plus antipathiques, mais des plus curieuses, mériterait,
avec sa psychologie de traître moderne, d’être fixée par
un historien. Polyglotte instruit, apparenté au Dr Mohr,
champion ardent, à Berlin, de la politique coloniale
antifrançaise, il était récemment enfermé à Fez ; et
c’est en partie pour le sauver que nos colonnes suppor-
tèrent les fatigues, les assauts des tribus révoltées, les
privations, les maladies et toutes les infortunes attachées
à ce pays redoutable. Il y a ainsi des ironies historiques.
Aujourd’hui, Holtzmann prétend avoir renoncé à sa
22
ÉMILE MAUGHAMP
nationalité ; il a épousé une musulmane et il est devenu
un sujet du.sultan, sans doute pour mieux servir le roi de
Prusse. Gét espion, à plusieurs reprises désavoué parles
autorités allemandes, a été toujours, par elles, occultement
défendu. Il joua un rôle décisif dans Fémeute de Marra-
kech, au cours de laquelle Mauchamp succomba.
Il avait inventé, avec un sens très affiné de la crédu-
lité des indigènes, la légende suivante, qui, tendancieuse
et manifestement criminelle dans ses résultats, serait
digne de l’imagination d’un poète des Mille-et-une. Nuits
doublée de la malignité basse d’un Basile. Notre malheu-
reux compatriote y fait allusion dans une lettre, adressée
le 7 janvier 1906 à notre consul à Mogador, sans d’ail-
leurs que sa plainte ait été prise en considération. Chose
étrange, d’avance son intuition avait flairé bien des dan-
gers. Il ne les affronta ensuite qu’avec plus de courage.
« Mais voilà que, depuis peu, je m’aperçus que les Arabes
diminuaient dans ma clientèle du dispensaire (je ne parle
pas des malheureux qui continuent à fréquenter la clinique
comme par le passé), que les notables ne me faisaient plus
appeler. J’en fus surpris ; puis j’appris que plusieurs
personnes, soignées par moi, y compris mes opérés, ne vou-
laient plus me voir; deux de ces personnes témoignèrent
alors leurs craintes à mon drogman, Si Mohammed, que
j’avais envoyé prendre de leurs nouvelles; l’un d’eux,
malade de peur, avoua ce qui suit :
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ET LA. SORCELLERIE AU MAROC 23
Depuis quelques temps, le sieur Holtzmann, ayant
chang'é de tactique à mon égard, devant les éloges qu’il
entendait faire de mes capacités, tenait des propos de ce
genre :
Le Docteur Mauchamp est, je le sais à présent, un excel-
lent médecin; c’est même l’un des plus habiles médecins
de France ; mais j’ai des renseignements sûrs que mon
amitié pour les Musulmans m’oblige à faire connaître.
Il appartient à une sorte de franc-maçonnerie française et
chrétienne qui a voué aux Musulmans du Maroc une haine
impitoyable, et dont les adeptes ont fait le serment de détruire
le plus possible de ces derniers. Yoici comme on procède :
on choisit des médecins très habiles, très savants, comme le
Dr Mauchamp, et on les envoie parmi les populations maro-
caines. Là, ces médecins soignent les Arabes avec l’apparence
d’une grande bonté, les guérissent, soit par des médicaments,
soit par des opérations, des maladies dont ils souffrent, ce
qui leur attire la confiance de tous et une grande réputation,
mais en même temps, ils leur font prendre un poison subtil
qui n’agit que deux, trois, quatre ans plus tard et qui les
fait mourir sûrement.
Et, lorsque ces médecins rentrent en France, ils se font un
grand mérite d’avoir fait mourir deux cents, trois cents
Musulmans, ce qui leur vaut de grands honneurs.
********* «***•»**»*•
*
Or la crédulité des Arabes est telle que la plupart de
ceux-ci ajoutent pleine croyance à cette fantaisie extrava-
gante. Si, d’ici quelque temps, un des malades que j’ai soi-
gnés venait à être atteint d’une maladie grave dont il meurt,
on ne manquerait pas de convaincre toute cette population
24
ÉMILE MAUCHAMP
crédule et superstitieuse que ce décès est le résultat de mes
médications occultes, de l’espèce d’envoûtement thérapeu-
tique que je suis accusé de pratiquer, et alors ma personne
pourrait être exposée à de fâcheuses explosions de fanatisme
que de semblables interprétations de mes actions auraient
tôt fait de soulever »
La haine de Holtzmànn contre Mauchamp avait ses
racines dans l’opposition de ces deux caractères et des
races qu’ils représentent. Le Français, humanitaire, loyal,,
incapable de fourberie, poussant le courage jusqu’à
l’extrême hardiesse, savant authentique, vif, bon et sans
arrière-pensée ; l’aventurier allemand, au contraire,
lâche, fourbe, trompant même sur ses diplômes, capable
de toutes les comédies pour arriver à son but, se jetant
aux genoux de l’adversaire « pour implorer sa clémence,
solliciter son amitié » et ainsi pouvoir mieux le frapper
dans. le dos, poursuivant, en somme, son but avec une
ténacité et une férocité dont tout autre eût été inca-
pable... Holtzmànn n’avait pas rencontré Mauchamp
seulement à Marrakech, où celui-ci l’avait supplanté
comme médecin des indigènes. Fait plus grave, notre ami
l’avait démasqué auprès de Moulay-Hafid, qui avait
tout d’abord pris pour confident cet espion. Moulay-
Hafid, alors vice-roi du Sud, était déjà un personnage
de grande importance. Nous devons reconnaître qu’après
des conversations longues et intimes entre Mauchamp et
ET E A. SORCELLERIE AU MAROC
25
lui, il cessa d’être malveillant à l’égard des nôtres ; du
moins tant qu’il ne fut pas encore prétendant. Il avait
vivement apprécié le courage, la fermeté et surtout le
caractère fier du savant français, alors que les courtisa-
neries de l’imposteur allemand finirent par l’écœurer.
Dès le retour de Mauchamp à Marrakech, les événe-
ments se précipitèrent.
De par cette puissance d’illusion dont use souvent la
destinée envers ceux qu’elle veut conduire à ses fins
en les aveuglant, notre ami, d’ordinaire si clairvoyant
dans son pessimisme, est malheureusement de plus en
plus en confiance depuis qu’il est revenu de France. Il a
revu ses chers parents. Il se sent maintenant soutenu
aux Affaires Etrangères. M. Régnault, ministre de France
à Tanger, l’approuve. Il n’est plus aussi isolé ; M. Louis
Gentil, Mnie Gentil et leur petite fille Suzanne ont quitté
Tanger et vont aussi se fixer à, Marrakech. Comptant
s’installer pour longtemps dans le pays, il rentre dans
son « home » marocain avec plusieurs caisses renfermant
ses collections artistiques, composées soit de ses propres
achats dans les divers pays où il vécut, soit des présents
que lui adressèrent quelques-uns des riches indigènes,
qu’il avait un peu partout guéris.
Or, ces bagages devaient justement servir de motif à
l’exaltation d’une foule absurde. On crut ou on feignit
de croire que le rouleau renfermant un grand tapis de
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26 ÉMILE MAUCHAMP |
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4 mètres de côté contenait dès mâts et des antennes. I
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Tout s* enchaîne logiquement, même les détails les plus . i
contradictoires dans l’esprit des gens à idées préconçues. j
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Déjà, sur le passage de M. Gentil, on chuchotait : j
• « Voilà les Français qui viennent prendre le Maroc. »
Cet explorateur ne trouva pas de maison à louer dans
le pays, et il dut acceptèr l’hospitalité de l’Alliance
israélite. C’est à une de ses lettres que nous nous repor-
tons pour nous renseigner exactement sur le terrible
massacre du 19 mars 1907, l’ambiance qui le prépara, la
manière dont il s’accomplit brusquement, brutalement.
Le prétexte fut, avec les bagages mystérieux, un jonc
installé sur la terrasse pour tenir le linge qui sèche :
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« Le 19 mars, les indigènes qui surveillaient de très près
la maison du docteur remarquèrent un de ces grands roseaux |
comme on en voit sur beaucoup de maisons et qui devait j
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servir de poteau pour étendre le linge. On a dit, qu’il s'agis- I !
sait d’ün mât destiné h mes opérations géodésiques. C’est
une absurdité, car qu’aurais-je fait d’un mât quand Marra-
kech offre par ses minarets, ses mosquées, tant de signaux
naturels et notamment la fameuse Koutoubia de 82 mètres .
de hauteur, qui se voit à une très grande distance. »
Le même jour, vers 11 heures et demie, M. Gentil, de
son côté, était occupé à déterminer l’heure par l’obser-
vation du soleil sur la terrasse de l’Alliance israélite
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ET LA SORCELLERIE AU MAROC
27
lorsque l’orage humain éclata. Les portes du Mellah (le
quartier juif) furent fermées. L’émeute éclatait dans la,
ville. Le caïd du quartier israélite crut que M. Gentil
avait arboré un drapeau français.
C’était à ce moment qu’Emile Mauchamp était assas-
siné.
M. Gentil l’avait quitté un peu avant dix heures.
L’infortuné se rendait à son dispensaire, qu’il allait rou-
vrir le lendemain. Si-Mohammed-Srir, protégé anglais,
et quelques indigènes l’avertirent que les Arabes étaient
mécontents de l’objet qui se trouvait sur sa terrasse :
« Ce n’est qu’un roseau, répliqua-t-il, mais puisqu’on
en prend ombrage, je l’enlèverai. »
Accompagné de son interprète, le docteur se dirigea
vers son domicile, à deux cents mètres de là. Il jouait
gaiement avec sa badine. La foule ne tarda pas à le suivre.
Dans son insouciance du péril , il ne se rendit pas compte
de l’agitation et de la colère qui grondait sur son passage.
Avant d’arriver chez lui, Mauchamp se trouva nez à nèz
avec une bande d’émeutiers brandissant des sabres,
des fusils, des koumia (grands couteaux) et des ma-
traques. Nous ne connaissons les détails du crime, direc-
tement, que par Si-Mohammed-el-Hassani qui suivait le
jeune savant. D’après son témoignage, le moqaddem du
quartier, « écumantde rage », se précipita sur l’interprète
qui voulut le calmer en lui affirmant de nouveau que le
/
28 ÉMILE MAUCHAMP
roseau tendancieux serait enlevé. Mauchamp gardait
s
tout son calme et se rendait si peu compte à cette heure
là du complot contre lui préparé de longue main, qu’il
n’avait pas emporté d’armes avec lui (1).
« Voyons, soyez sages », se serait-il contenté de dire
à ces fanatiques, d’après les diverses versions du meurtre
qui nous sont parvenues. Malgré son peu de foi en la
sincérité et la générosité des indigènes, il ne pouvait
s’empêcher de traiter ces forcenés, ces fous oü ces mal-
faisants, comme des enfants qu’on doit calmer par son
propre calme.
L’interprète, étant plus familier avec les mœurs du
pays, comprit que quelque chose de grave allait se pas-
ser, et il songea d’abord à se sauver lui même; aperce-
vant une porte ouverte, il s’y réfugia. Une femme se
décida à le cacher dans la maison, « parce qu’il était
musulman a.
N’ayant plus son interprète, Mauchamp était bien
perdu, car il lui était impossible de s’expliquer. S’il avait
été armé, il aurait pu, du moins, vendre chèrement sa
vie, ou même tenir à distance ces bandits qui subissent
le prestige de l’Européen et savent, par expérience, qu’un
seul d’entre nous, quand il a des moyens de défense,
(d) Lettre de M. Falcon adressée à M. Mauchamp père, confir-
mant le récit de M. Gentil et datée de Marrakech, le d3 avril 1907.
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ET LA SORCELLERIE AU MAROC
• 29
vaut une foule d’entre eux. Un long poignard l’atteignit;
Il n’y avait plus qu’à fuir, à regagner le plus tôt possible
la maison, tâcher de s’y enfermer, pour faire usage des
armes qu’il y aurait trouvées. Il se précipité dans l’impasse
conduisant à sa maison, mais il est rejoint par la hai-
neuse multitude, qui l’enveloppe, l’accule contre un mur.
Il tombe ; et, alors, c’est une horrible curée. Tous
frappent ; les pierres, les bâtons, les couteaux s’abattent
sur ce corps déjà inanimé. Du haut des terrasses voi-
sines, les femmes poussent des « you you » de triomphe.
« Le Chrétien, l’infidèle est mort, gloire à Dieu et à Maho-
met ! (1) » Songez que ce supplice dure deux heures . Il
faut espérer que la mort ne sé fit pas attendre et que l’on
11e s’acharna que sur un cadavre. Hélas ! généralement
il n’en est pas ainsi ; et le Marocain pratique la lenteur
savante des supplices chinois. On arrache ses vêtements
et on va mettre le feu à ce corps meurtri quand des sol-
dats dispersent les bourreaux. Sur l’ordre de Moulay-
1
Hafid, la dépouille de Mauchamp est transportée au
dispensaire.
« Il était temps, dit M. Gentil, la foule, de plus en
plus surexcitée, venait de passer une corde aux pieds
de notre infortuné ami et se proposait de le traîner dans
(1) Lettre de M. Falcon à M. Mauchamp père, 19 avril 1907.
F
30
ÉMILE MAUCHAMP
un terrain vague où on allait le faire brûler après avoir
arrosé son corps de pétrole. »
Un autre récit du massacre nous a été communiqué
d’Oran. Les détails sont plus affreux encore :
Un énorme pavé fracasse la tête de Mauchamp qui
chancèle. En vain, il tente de trouver un abri dans sa
propre maison ; les portes sont barricadées. Derrière,
terrorisés, les domestiques n’osent ouvrir.
Ces brutes se resserrent autour du docteur- blessé ;
elles le poussent violemment dans l’impasse où donne
sa maison; elles l’injurient, l’accablent de crachats,
l’assomment à coup de pierres et de matraques. Le
malheureux est renversé. En vain il appelle au secours.
Le fils du pacha et les chefs de quartiers sont toujours
là qui excitent la population au crime. Les énergumènes
se pressent autour de Mauchamp et tirent leurs koumia
de leurs fourreaux. Deux coups de poignard crèvent les
yeux de leur victime, deux autres l’atteignent au cœur.
Puis, ils s’acharnent sur le corps inanimé du chrétien,
lui lardent le crâne de cinq autres coups de poignards,
lui labourent le ventre de leurs couteaux affilés. Enfin
« la tourbe en délire traîne le cadavre au fond de l’im-
passe et le jette dans une fosse putride, infecte. Elle
relire cette loque humaine du lieu innommable où elle l’a
souillée et l’attache par une corde aux pieds. Hurlant
toujours, traînant dans la poussière le corps du malheu-
ET LA SORCELLERIE AU MAROC
31
reux qui lui donnait ses soins actifs et désintéressés, elle
ne s’arrête qu’au milieu d’un terrain vague. Des bidons
de pétrole sont apportés et sont éventrés ; on inonde le
cadavre et on s’apprête à y mettre le feu (1) ».
Les émeutiers d’ailleurs ne s’en tinrent pas là. Ils
pillèrent la maison du docteur, puis allèrent assiéger la
maison de l’agent consulaire d’Angleterre. Là, un domes-
tique repoussa les assaillants, tua deux hommes et en
blessa un troisième ; cinquante soldats envoyés par
Moulay-Hafid suffirent à peine pour dégager deux com-
merçants français et les conduire au Dar-Maghzen.
Ce n’est qu’à la tombée de la nuit que M. Gentil put
se rendre, avec M. Lassallas et une escorte fournie par
le vice-roi, à la maison de la victime. Encore durent-ils
se vêtir en musulmans :
« La porte d’entrée avait été forcée, écrit M. Gentil, l’inté-
rieur offrait le plus lamentable spectacle. La maison avait été
mise à sac. Il ne restait que des meubles en bois blanc, bri-
sés, défoncés, pour la plupart jetés dans le jardin intérieur
que le docteur avait aménagé avec tant de soins. Les livres et
les papiers jonchaient le parquet, la cour, et traînaient jusque
dans la rue. Ils étaient souillés de boue et de sang car les
meurtriers avaient dû se battre pour s’approprier les objets
de la victime. Les tentures, les riches tapis d’Orient et les
différents objets de valeur, collectionnés avec un goûtremar-
(4) Cf. Biographie du docteur Émile Mauchamp parM. Henri
Guillemin.
32
ÉMILE MA.UCHAMP
1
quable par Mauchamp, avaient complètement disparu !
J’ai jug'é indispensable de ne pas laisser perdre la cor-
respondance du docteur ; et, à cet effet, j’ai fait mettre dans
des sacs tout 0e qui.était papier ; le tout, apporté chez moi, a
été trié avec soin, sous mes yeux, par mes compatriotes, J’ai
réuni, eh quatorze paquets, les papiers et les manuscrits et
les ai envoyés par les soins de M. d’Huytéza, vice-consul à
Mazagan, à M. le Ministre de France à Tanger. »
Cette vision de vol sanglant et de pillage, malgré son
horreur, était peu de chose encore, à côté du spectacle
qui attendait les deux Français au dispensaire. Là, dans
« une petite pièce sans autre ouverture qu’une porte
basse », ils aperçurent, allongé sur de l’herbe fraîche, un
corps presque méconnaissable dans un manteau blanc (i) :
La tête comme broyée portait un turban. Les soldats
avaient habillé en Arabe celui que les Arabes torturèrent
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et tuèrent. Quelle dérision ! Mauchamp, pendant sa vie,
avait toujours refusé de quitter ses vêtements euro-
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péens : « Je suis ici, répondait-il, comme médecin fran-
çais, pour faire connaître et faire aimer la France; il faut
que les indigènes reconnaissent en moi un Français. »
Ces restes informes, nos compatriotes durent renoncer
à les emporter avec eux et même à les veiller. Il fallut
rentrer.
(d) « A l'examen, écrit M. Falcon, MM. Gentil et Lassallas ont
compté jusqu’à 25 blessures, presque toutes dans la région du
cœur, une au côté et une au front. »
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ET LA SORCELLERIE AU MAROC "33
Chez lui, M. Gentil rédigea un procès verbal de cons-
tat qui, ayant été signé aussi par Si-Omar-ben-Medjjad
et M. Lasallas, fut adressé à Tanger au Ministre de
France. Un menuisier musulman, qui avait préparé
pour M. Gentil un petit observatoire météorologique en
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planches, le transforma en cercueil. Ce corps y fut déposé
le 20 mars « dans un drap blanc, sous une couche de
charbon»; le cercueil fut transporté jusqu’à la côte, à
dos de mulet, pendant la nuit ; des Européens et vingt-
cinq soldats de Mouiey-Hafîd lui firent cortège. Ce fut
quatre jours de chevauchées. A Mazagan, le corps fut
embaumé ; la cérémonie des obsèques eut lieu à Tanger,
le 2 avril 1907, avec solennité et dans l’émotion générale.
Tous les Européens tinrent à l’honneur de sejoindreà
nous pour affirmer la part qu’ils prenaient à notre afflic-
tion.
« Nous le savons, Messieurs, s’écria M. Régnault, devant
la dépouille posée sur un wagonnet et enveloppée du pavil-
lon tricolore, les évolutions des peuples ne peuvent s’accom-
plir sans secousses ni sans victimes; Parmi les hommes "ce
sont les meilleurs, les plus utiles, qui méritent d’être distin-
gués et qui se désignent aux coups des barbares.
Il en coûte sans doute de perdre une intelligence produc-
tive et bienfaisante comme celle de Mauchamp ; mais les
sacrifices même les plus cruels, n’ont jamais fait reculer les
idées. De tels exemples, loin de décourager les vocations les
suscitent.
3
34
ÉMILE MAUCHAMP
\
Déjà, le 26 mars, un débat sur la mort du patriote
martyr entraînait à la tribune M. Dubief qui se fit
applaudir sur les bancs, en lisant plusieurs des lettres du
Dr Mauchamp (nous avons cité plus haut des extraits).
M. Pichon, ministre des Affaires étrangères termina
ainsi son discours :
« Le Gouvernement a décidé d’occuper la ville d’Oudjda et.
de maintenir cette occupation jusqu'au jour où nous aurons
obtenu les réparations qui nous sont dues. Quelles sont ces
réparations ? C’est d’abord la punition des auteurs du meurtre
du Dr Mauchamp, la . destitution et l’emprisonnement
du gouverneur qui a la responsabilité de ce crime (très bien ,
très bien /); les indemnités convenables pour la famille de la
victime; les réparations dues au Gouvernement en raison du
caractère officiel qu’avait notre compatriote; enfin l’affectation
d’une somme importante à une œuvre de bienfaisance au
Maroc. . . »
* *
En ; effet, tout récemment, parmi les vœux du Gou-
vernement, a été réalisé du moins celui qui, en ce discours
approuvé de tous, fut exprimé le dernier. Un hôpital
portant le nom du Dr Mauchamp a été fondé à Marra-
kech.
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ET LA SORCELLERIE AU MAROC 35
III
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C’est à Jérusalem, au milieu de 110s excursions et de
nos promenades que le proj et de sonder plus à fond
l’âme musulmane et d’en révéler au cours d’un livre, les
méandres et les profondeurs, se précisa dans le cerveau
du Dr Mauchamp. Nous ne nous lassions, ni l’un, ni
l’autre, d’explorer Jérusalem et ses alentours. Ah! les
souvenirs, si poignants malgré leur indécision, d’un
passé religieux, là tout proche, et comme ressuscité par
des sanctuaires encombrés de pèlerins et des cérémonies
magnifiques ! Ah ! les luttes d’influences, les petites
querelles des sectes, se déroulant autour du sépulcre
d’un Dieu, l’intérêt tout à fait exceptionnel d’un confluent
de races, de doctrines, d’espérances,: la poésie des sites
sacrés, qui n’ont d’équivalent nulle part.
Mauchamp était mon compagnon de choix ; d’ailleurs
il jouissait d’une situation exceptionnelle en tant que
médecin français, à cause aussi de son activité et de la
sympathie, qui rayonnait de lui et y retournait. Les con-
grégations, qui forment, à elles seules, dans cette ville,
une population importante, lui étaient reconnaissantes
du dévouement qu’il leur témoignait, quoiqu’il restât un
libre-penseur irréductible et un républicain avéré.
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36 ÉMILE MAUCHAMP
Ce qui paraissait plus difficile encore, il avait conquis
l’amitié et la confiance des Musulmans, qui allaient à sa
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clinique ou le faisaient appeler, lui ouvrant leur maison
et même les appartements de leurs femmes.
Mauchamp avait gardé, au milieu de ses travaux
astreignants, sa jovialité et sa bonne humeur.
Je le revois, grand et svelte, allant de son pas rapide
dans les rues de Jérusalem, qui sont vraiment un dédale
inextricable. Que de journées heureuses, vécues en-
semble !
Je me rappelle une excursion, poussée jusqu’à Jéricho,
les eaux tranquilles du Jourdain, l’aspect étrange de ce
lacsibien nommé, en effet, « la Mer Morte », où se mêlent
le sel, le naphte, le bitume et le soufre. Là, rien de vivant
ne demeure, pas même un végétal ; et cette onde noirâtre
et huileuse où tout surnage, recouvre, sans doute, comme
l’indique la légende sacrée, d’antiques cités détruites.
Ayant erré dans cette plaine désolée de Jéricho, où les
trompettes bibliques semblent avoir pour jamais créé le
désert et la désolation, nous passâmes quelques heures
agréables chez le pacha de l’endroit avant de rentrer
à Jérusalem.
Gomme Mauchamp était gai, ardent, observateur,
spirituel, infatigable 1 Je n’ai pas oublié, non plus, les
soirs oùnous nous attardions dans la vallée de Josapliat,
près de la Fontaine de la Vierge. Nous entendions les
ET LA. SORCELLERIE AD MAROC
37
chats sauvages miauler dans les arbres et les chacals se
plaindre, en rôdant autour des tombes. Une oppression
sacrée nous montait à la gorge : notre esprit subissait
T emprise de l’antique Sion, dont les monuments se dres-
s aient encore si près de nous ; et, d’autre part, cette con-
trée âpre et charmante, presque retournée à l’état sau-
vage, sous la domination des Turcs, nous plongeait dans
une mélancolie impossible à définir... C’est alors que le
mystère de la vie musulmane, de sa mission, de ses éner-
gies expansives, qu’accompagne une sorte d’imperméabi-
lité, revenait dans notre conversation, comme un leit
motiv, qui trouble et qui hante. Je lui disais :
— Puisqu’il t’est donné de vivre dans ce pays et de
pouvoir, par tes fonctions, mieux que tout autre, péné-
trer dans l’intimité des habitants, profites-en pour ana-
lyser leurs dispositions, leur vices, leurs coutumes, leur
savoir, leurs ignorances. Montre-nous les rouages secrets
de ces mécaniques intérieures. Nous ignorons les vrais
mobiles qui les font agir et comment il se trouve que nous
ayons sur eux si peu d’action...
— On serait bien étonné d’apprendre que la magie et la
so rcellerie comptent encore tant d’adeptes parmi eux.
Et, mon camarade me l’assurait, les doctrines que
j’avais exhumées dans le Satanisme et la Magie (1)
(4) Un volume paru d’abord chez Léon Ghailley.
38
ÉMILE MAUCHAMP
étaient encore en vigueur chez maintes peuplades musul-
manes.
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— Écris ce livre, lui disais-je; tu rendras un fier service
aux orientalistes d’abord, comme aux psychologues, enfin
à la France qui semble avoir reçu, pour l’Afrique, la
mission d’y civiliser les Musulmans.
Les années passèrent; j’allai en Égyte rejoindre des amis
qui devaient avec moi partir pour l’Inde. De son côté,
Mauchamp allait être appelé à parcourir l’Arabie Pélrée,
la Syrie, l’Asie Mineure, enfin le Maroc, où il devait
sacrifier sa vie pour notre influence et pour la civilisation.
Notre causerie resta féconde ; c’est au Maroc surtout
qu’il réalisa le projet, que nous avions ensemble prémé-
dité. Pendant les heures que laissaient libres les séances
du dispensaire, les visites aux indigènes, les explorations,
il colligeait les documents qu’il devait réunir plus
tard sous ce titre « La Sorcellerie au Maroc » et qui,
aujourd’hui, paraissent enfin. La tâche ne fut pas aisée; la
sorcellerie, la magie, se plaisent à l’obscurité ou au moins
aux demi-ténèbres ; elles y gagnent un prestige qui a
lui-même quelque chose de mystique et de mystérieux.
Dans ses lettres à ses parents, Mauchamp fait, plu-
sieurs fois, allusion à son procédé d’enquête. Il leur
écrivait :
ce J’ai depuis quelque temps, en ce moment même , un
brave sorcier, auquel j’arrache ses secrets pour la documen-
ET LA. SORCELLERIE AU MAROC
39
tation de l’ouvrage que je me propose de publier plus tard.
Comme je ne sais si je pourrai le retrouver, je ne le lâche
pas ; il est dur à la détente (1).
Quelle émotion à tenir dans sa main, à parcourir des
jeux ce cahier et ce manuscrit, transmis à M. Régnault,
ministre de France à Tanger. Les. feuillets en lambeaux
en ont été religieusement ramassés par les amis du doc-
teur, sur le sol de sa demeure, où tout cela gisait, ma-
cùlé de sang ; car les meurtriers se sont entr’égorgés,
comme nous l’avons dit, pour le partage de ses bibelots,
de ses collections et de ses souvenirs.
Par un juste hommage qu’il me plaît de rendre à une
(1) Une note, que je crois boa de citer intégralement/ nous
initie aux détails de la petite mise en scène nécessaire pour ex-
tirper les confidences dont ce livre est la synthèse :
« Ce sorcier était dur à la détente, écrit M* Henri Guillemin,
ainsi que d’autres Musulmans interrogés ! Il ne fallait, pas qu’ils
vissent le docteur écrire leurs réponses à ses questions : sans
cela ils auraient gardé le mutisme le plus complet. Pour se
rappeler leur conversation, il avait imaginé ce stratagème. Assis
de côté à une faible distance de sa table de travail, tout près de
ces gens qu’il regardait en face, et muni d’un crayon avec lequel
il semblait jouer tout en causant, il jetait nonchalamment sur un
cahier d’écolier posé sur la table, les principaux points de chaque
remède. Ensuite, il encerclait d’un trait les mots épars qui lui
serviraient, une fois seul, à reconstituer chacune de ces recettes
absolument fantastiques... avec lesquelles, en ajoutant nombre
d’observations médicales, il a pu composer un recueil de près
de 400 pages. »
40
ÉMILE MAUCHAMP
affection intelligente et délicate et aussi au point de vue
documentaire, je citerai, telle que me Fa communiqué
f
sans signature M. Mau champ père, une page bien in-
téressante. On y constate la ferveur de dévouement que
le cœur excellent de notre jeune héros! savait susciter
auprès de lui.
« La personne qui a mis en ordre ces notes veut être accu-
sée seule de ce qui dépare cette œuvre.
Il n’y avait de rédigé que l’introduction dont les pre-
mières feuilles manquaient. Le reste de l’ouvrage était noté
pêle-mêle sous la dictée ânonnante sans doute de quelque
drogman arabe, interprète entre le courageux docteur et
+
les misérables empiristes de ce primitif pays.
Sur les feuillets détachés, arrachés, souillés de boue et
de sang dans la bagarre qui suivit le pillage de la maison
du héros, les remarques se rapportant aux sujets lés plus diffé-
rents étaient tellement enchevêtrés qu’il fallut numéroter jus-
qu’à cinq ou six fois dans une page enfin de s’y retrouver.
On n’a pas non plus trop osé faire un triage, ce livre
étant du document et non pas de la littérature.
Souvent encore, à quelque tournure de phrase, à quelque
mot, à quelque façon de penser ou de s’exprimer, la person-
nalité de l’auteur devenait tellement vivante, et le souvenir ,
qu’il n’est plus, si douloureux que la clarté de la pauvre
raison qui travaillait s’embuait de tristesse ; malgré les
efforts répétés de la volonté, certains passages ne purent
jamais être revus de sang froid.
Qu’on 'tâche donc d’imaginer ce que cet ouvrage aurait
ET LA SORCELLERIE AU MAROC 41
pu être s’il avait été ciselé par son auteur et qu'on le prenne
pour ce qui est : l’œuyre inachevée d’un savant, d’un artiste,
œuvre qu’on trouva en lambeaux, en ruines et qu’une main
amie pieuse, mais maladroite, d’autant plus maladroite
qu’elle souffrit, tâcha de reconstruire pierre par pierre.
Cette première version a été revue et recopiée de la
main de M. P. Mauehamp qui me Pa communiquée, et
c’est alors que m’est échu mon travail personnel de mise
en point.
I
‘j
* IV
Le livre du Dr Mauehamp nous apporte la révé-
\
lation, la plus complète et la mieux « vue », du Maroc
mystérieux, de ses coutumes, de ses croyances, de sa
vie intime, de tout ce qui caractérise enfin la décadence,
inéluctable, semble- t-il, de ce peuple. Nous retrouvons
dans ces bribes de sorcellerie, dans ces recettes de
« bonnes-femmes », qui sentent la méchanceté, la luxure
et le crime, les notions d’une très ancienne métaphy-
sique, les souvenirs corrompus d’une des plus belles
civilisations du monde.
Fez fut célèbre autrefois, comme centre de religion,
d’université, de philosophie et de science.
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42 ÉMILE MAÜCHAMP
Or, il n’est rien de pire que la décrépitude des meilleurs
Etats. On se souvient que les Arabes ont été, pour l’Eu-
rope, les transmetteurs des connaissances et de la sagesse
grecques et orientales. Si certaines hordes musulman es
anéantirent les architectures chrétiennes et païennes,
brulèrentcettefameusebibliothèque d’Alexandrie, qui ren-
fermait des chefs-d’œuvre inappréciables, les prédéces-
seurs et les disciples d’Averroès rallumèrent les flam-
beaux éteints d’un passé, qui, sans eux, serait resté dans
une éternelle nuit. Nous leurdevons notre manière de pen-
ser et même de compter et tant de reliques littéraires et
philosophiques, qui sans eux eussent été à jamais abolies.
Mais la synthèse scientifique de cette grande époque
était imprégnée de mysticisme. On croyait avec les
astrologues à l’efficacité psychique des rayons des étoiles ;
et les fourneaux des alchimistes préparaient la difficile
recherche du Grand’ CEu vre. .. . Ce n’était pas la sorcellerie
comme de nos jours, la sorcellerie, ou plutôt, afin de
préciser, uneignorancesuperstitieuse, cruelle et fanatique ,
c’était la « magie », je veux dire une notion élevée et
1
confuse de l’unité du monde, la certitude d’une âme
universelle, disséminée en toutes choses, et que l’on peut ,
par des rites et des prières, atteindre et ductiliser.
Ces connaissances douteuses mais grandioses prove-
naient de l 'intuition personnelle, d’une tradition très
reculée, et aussi de certaines expériences subtiles.
\
1
ET LA. SORCELLERIE AU MAROC 43
Assez rapidement la décadence commença.
Le climat y fut pour quelque chose, ainsi que la
paresse et les peuplades guerrières venues du désert qui,
par des invasions constantes, détruisirent l’équilibre
fragile d’une intellectualité, ayant déjà baissé dans les
villes saintes.
Il faut avouer encore que, malgré certaines grandes
idées éparses dans le Koran, et, quoique ce livre ne soit
pas nettement opposé à l’esprit scientifique, comme on a
voulu le faire croire, les commentaires, qui l’entour ent
et l’étouffent d’une complexité minutieuse et littérale ont
pour but d’extirper toute liberté de penser et toute ten-
dance vers des recherches nouvelles.
Ce même goût d’immobilité, cette torpeur africaine, à
laquelle succèdent de brusques furies et d’excessives vio-
lences, s'étendirent du monde physique jusqu’au domaine
*
de l’esprit. Ce furent de monotones et mécaniques for-
mules, que les talebs se léguèrent de génération en géné-
ration. Les cei'veaux stagnèrent, et, de même que, dans"
les eaux croupissantes, se multiplient les miasmes les
plus dangereux, — dans ces âmes, que ne stimulaient plus
ni la foi au progrès, ni le désir de connaître, tous les
vices de l’intelligence et du cœur se fortifièrent en s’exal-
tant.
*
D’autre part, la race noire infusa au sang arabe, mau-
resque ou berbère, des éléments funestes et dépravants.
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44 ÉMILE MAUCHAMP
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Dès lors, le Maroc ne peut plus trouver en lui-même sa
régénération. Autrefois partirent de Fez, pour conquérir
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l’Europe, ; des harcas de soldats téméraires, commandées
par des chefs -chevaleresques et beaux. Elles étaient
accompagnées de mathématiciens, de 'philosophes et de
poètes. Aujourd’hui, comme disent les bouddhistes, « la
roue a tourné ». Nos soldats sillonnent les plaines fé-
condes, traversent les oueds, assainissent les villes.
Bientôt la civilisation européenne et française, par les
armes et par le livre, purifiera ce vieil empire anar-
■i
chiste, pestilentiel et décrépit.
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*
En attendant, les sorciers se défendent, les sorciers,
c’est à dire les professeurs et les prêtres, qui conservent
»
jalousement les traditions corrompues et corruptrices
d’une science obscurcie et d’une religion tombée. Ulémas
et talebs sont les grands ennemis de notre intervention
pacifique ou militaire. Ce n’est pas le sultan avec ses
ministres, qui, en réalité, gouverne, dirige, exploite le
plus Je Maroc: ce sont eux, les sorciers, qui profitent de
la crédulité, de la timidité et de l’avilissement, où ce
peuple, autrefois si érudit et si fier, est descendu. Ils
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KT LA. SORCELLERIE AU MAROC 45
vivent et ils sont tout puissants, grâce à ce fanatisme,
qu’ils créent ou qu’ils développent. Ils condamnent à
mort celui qui pourrait dissoudre les brumes où se
perdent leurs victimes. La lumière intellectuelle est une
ennemie, qu’ils pourchassent par tous les moyens; et on
peut dire que c’est eux qui, réellement, tuèrent Mau champ
en excitant par lèurs calomniés haineuses et leurs sugges-
tions féroces, des brutes, chez qui ils avaient éteint, par
avance, toute lueur de jugement, de compréhension et
de pitié.
Ils tentèrent cependant de gagner le « hakim » fran-
t
çais. Ils répondaient à son appel. Avec leurs mufles de
chacals, leurs gestes timorés, què facilement exalte la
haine, quand ils se sentent les plus forts, ils entraient
dans la maison, qu’habitait à Marrakech le docteur. Ils
*
s’entretenaient avec lui de leurs méthodes de travail et
des minutieuses tactiques, employées hypocritement et
vilement, pour persécuter, nuire, tuer même. Dans ce
pays où les sociétés secrètes sont innombrables, lé goût
de faire des adeptes est en quelque sorte inné. Vers leur
occultisme traître et sournois, ces maîtres des ténèbres
auraient été heureux d’entraîner l’intrépide et loyal
savant, comme s’il était possible de changer une baïon-
nette luisante contre une lame rouillée et torse.
Emile Maucharap obéissait tout simplement à cette
curiosité psychologique, que je m’étais plu à aiguiser
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46 ÉMILÈ MAUCHAMP
encore pendant le mois que nous passâmes ensemble à
Jérusalem. Il avait compris qu’en effet, nous ne pourrions
j amais connaître, jusqu’en ses replis, l’âme musulmane
î
si nous nous contentions d’étudier le Koran ou de visiter
des mosquées et des bazars. De même que les grimoires
t
hébreux, français et latins, quej 'avais feuilletés à la Biblio-
thèque de l’Arsenal, me permettaient d’explorer les
dédales de ces consciences inquiètes et troublées de notre
Moyen-Age européen, époque de foi et d’enthousiasme,
époque aussi de superstition, de férocité et de terreur,
Mauchamp, à qui j’en avais parlé et qui ne l’avait pas
oublié, s’industriait à analysér par le menu, les envoû-
tements marocains, leurs philtres d’amour ou de vindictes.
Comme ces secrets mystiques et criminels ne doivent pas,,
afin de garder leur efficacité, être livrés aux profanes,
notre questionneur conversait avec les talebs sans osten-
siblement prendre de notes. Nous l’avons déjà fait remar-
quer ; afin de ne pas perdre les détails compliqués
et diffus de ces ordonnances malfaisantes, d’une main
qui semblait se jouer, il enregistrait, en signes rapides,
et illisibles, sauf pour lui, les renseignements qui lui
étaient communiqués (1).
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De ces précieux gribouillages nous donnons un spécimen.
La photographie a fixé aussi quelques lignes du manuscrit ori-
ginal et originel, maculé de sang et de boue.
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ET LA. SORCELLERIE AU MAROC 47
Le savant devait payer de son martyre les révélations
qu’il arrachait à ces nécro inans et à ces envoûteurs.
Est-ce à dire qu’aucune parcelle de vérité, aucune
miette de science, et surtout aucun document authen-
tique et utile de psychologie ne puisse apparaître dans
ces gravâts, ces décombres et ces ordures? Ici, en quel-
r
que manière, je suis plus indulgent qu’Emile Mauchamp.
D’abord, parce que je sais la beauté des sources, d’où
descendent ces fleuves devenus impurs à parcourir trop de
V
marécages. J’ai étudié les Upanischads de l’Inde, traités
théologiques en forme d’hymnes, avec quoi Schopenhauer
et d’autres philosophes plus récents ont édifié leurs sys-
tèmes. Autant que la vie moderne me l’a permis, j’ai
scruté les pages, obscures mais substantielles et pro-
fondes, de laCabbale, dont les Arabes, àla bonne époque,
furent les continuateurs. Je sais, à n’en pouvoir douter,
que les superstitions, parfois abjectes, que Mauchamp a
recueillies, pour mieux les dénoncer à tous, sont les débris
d’une antique science, ou plutôt d’une synthèse de science,
qui exprima pendant plusieurs siècles l’apogée de l’es-
prit humain.
Certes, depuis, et je ne crains pas de le répéter, l’intel-
ligence de la race ayant baissé, le livre ne fut plus com-
pris ; et la lettre, selon le mot célèbre, tua l’esprit. Au
mage qui voit, au delà des symboles matériels et transi-
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48
ÉMILE MA.UCHAMP
toires, la vérité immatérielle, a succédé le sorcier, qui
rapetisse la pensée et les actes aux éxtériorités et au
verbalisme.
N’importe. La psychothérapie est bien sortie, lucide,
méthodique, des rites parfois . troubles du magné-
tisme : une psychologie pratiqué, -c’est à dire un entraî-
nement spécial de la volonté; pourra résulter de l’étude
comparée, de ces agissements, qui semblent ridicules et
sont le plus souvent néfastes et laids. Mais-, en eux,
nous pouvons discerner l'emploi de forces' intimes,
qui sont en la circonstance dirigées vers le méfait et même
le meurtre, alors qu’il sera possible de discipliner ces
énergies, pour quelques œuvres généreuses de guérison
et de bon aloi.
Lorsque nous touchons à ces problèmes, qui sont beau-
coup plus importants qu’on ne le croit, par leur reten-
tissement individuel et social, le sujet d’études s’élargit,
déborde du Maroc, intéresse aussi l’Europe et le
monde.
Il s’agit, en effet, de certains états d’âme, qui ne sont
pas uniquement marocains, ni même africains ; car ils
appartiennent à une certaine époque, au cours de laquelle
l’esprit humain, orienté dé certaine manière, commit de
grossières erreurs et en même temps, eut, au milieu d’une
fumée aveuglante et irrespirable, des lueurs sur un
La Oüliiiik' ftanraiso île Marrakech (MM. Fi rbadu Gentil, Lassullus, Uotm+.-i
Doujû ; M1"" (jihiUI, Si Omar hf1» Rlpjjail, M100 Falcon, Mlle fiumui.
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re, à droite, le lü^^u^alre au fond, la Koutoubia.
ET LA. SORCELLERIE .AU MAROC • ' 4 9
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domaine de connaissances, abandonné depuis, et auquel,
aujourd’hui, nous retournons.
Je dois reconnaître qu’une étrange ressemblance rap-
proche la sorcellerie moderne au Maroc de notre ancienne
sorcellerie française.
Les documents inédits, que j’ai trouvés à Paris, soit à
la Bibliothèque de l’Arsenal, soit à la Bibliothèque Natio-
nale, ou à Londres, au British Muséum, peuvent être mis
en parallèle avec ceux recueillis par le Dr Mauchamp.
Avec cette différence que les grimoires français, rédigés
la plupart du temps au xviii8 siècle seulement, portent
la marque du Moyen-Age et ne sont plus guère mis en
vigueur heureusement.
Il est vrai que les sorciers, les devineresses, les occul-
tistes modernes cherchent à revivifier ces doctrines
désuètes et ces expériences incohérentes (d). A côté de
quelques chercheurs de bonne foi qu’il faudrait encou-
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rager, combien de charlatans, d’aventuriers, de fous et de
* * t -r
demi-fous! Lescolporteurs vendentencore « le petit Albert»
dans les campagnes; mais ce sont de bien faibles et pâles
survivances, à côté d’habitudes invétérées et en quelque
(1) Le Folk-Lore rapporte bien des coutumes aussi niaises
d’apparence, aussi dégradantes en fait et pourtant encore usitées
dans nos provinces. Il n’y a pas si longtemps, elles étaient à la
mode chez les gens du monde ; a-t-on oublié les bouillons de
têtes de vipère que vantait Mme de Sévigné, et, au seuil du
xvme siècle, les vénéneuses pharmacopées de la Brinvilliers?
4
50
ÉMILE MAUCHAMP
sorte constantes chez les peuplades du Maroc. Celles-ci,
— et tous les voyageurs confirmeront nos dires — en
/
sont restées^ pour l’idée et la manière de vivre, au temps
féodal, bien entendu avec tous les déchets qu’ac-
compagnent les décadences. Il en îest de même
au Tliibet, infesté de sorcellerie et d’anarchie.
Dès lors, nous n’en pouvons douter, puisque ce pays
arriéré nous montre pratiquées encore, sur un autre
continent, les mœurs sataniques en usage dans les diverses
contrées d’Europe, pendant le Moyen-Age, il faut bien
admettre que l’humanité a réellement traversé une période
où la sorcellerie fut souveraine.
Il n’y a aucun accord possible entre nos méthodes de
travail et les tâtonnements crédules de la sorcellerie ;
mais nous sommes quelques-uns à reconnaître, après
expertise, que les sorciers en savaient plus pour la psy-
chothérapie que la plupart de nos médecins et de nos
psychologues.
Nous ne sommes pas là seulement en face de follc-lore
ou de curiosités historiques.
Ces recettes frauduleuses laissent entrevoir qu’il nous
reste à apprendre quelque chose des philosophes mys-
tiques oubliés et même des praticiens beaucoup moins
recommandables qui furent leurs disciples.
Ces théosophes du Moyen-Age dressèrent la synthèse
confuse d’une science psychologique, qu’un siècle prochain
ET LA SORCELLERIE AU MAROC
51
fixera, et qui, pour le moment, a passé de la spéculation
vaine, à une analyse expérimentale sérieuse. Nous avons
• donc fait un pas modeste, mais assuré, vers la récherche'
de nouvelles vérités .
Ce que nous savons (ce nest pas grand chose dans
l’ordre de la psychologie pratique), nous le savons sans
doute mieux qu’eux; mais ils étaient allés beaucoup plus
loin que nous.
J
Ils avaient pressenti et même défini d’une manière
obscure et incomplète, il est vrai, quoique assez nettement
pour leur propre esprit, la suggestion, l’hypnose, la
catalepsie, les modifications intérieures de la personnalité,
phénomènes aujourd’hui catalogués éï' contrôlés; de plus,
ils étaient initiés à la lecture des pensées, aux halluci-
nations télépathiques, à la suggestion mentale, à l’in-
fluence à distance et même aux divers prodiges, que,
sous l’étiquette de spiritisme, on fait remonter à la
deuxième moitié du siècle dernier, alors que, de tous
temps, ils ont été connus et même provoqués.
Les exercices qu’exigent les <c secrets d’amour et de
haine », enregistrés dans les grimoires de la Bibliothèque
de l’Arsenal ou constatés dans les papiers du Dr Mauchamp ,
ne sont entièrement absurdes que pour un sceptique irré-
fléchi. Ils ont d’abord l’efficacité certaine des rites, quels
qu’ils soient, et qui agissent ou réagissent sur le rituali-
sant.
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52 ÉMILE MAUCHAMP
Ils sont basés sur la loi de l’association des idées, sur
l’analogie et sur la puissance de l’imagination. Les
marches, les promenades, les recherches difficiles que
parfois ils exigent, les impressions répugnantes ou terri-
fiantes, qui viennent des matériaux employés, exaltent la
passion de celui qui s’y adonne et aussi, du moins,
augmentent ses forces, l’enivrent d’un fanatisme parti-
1
culier. Même, n’y aurait-il vraiment que cela, il faudrait
admettre le danger, c’est à dire la puissance de ces ma-
chinations ; mais on est en droit de supposer qu’intervient
quelque chose de plus. La télépathie involontaire et acci-
dentelle ne pourrait-elle pas, pour ceux qui savent, deve-
nir méthodique et voulue ? En d’autres termes, n’est-il pas
r
possible, comme l’ont cru l’Egypte, la Ghaldée, la Judée,
l’Inde et le monde entier en somme, au Moyen-Age,
d’influencer les âmes à distance, d’agir sur la santé, sur
le jugement, sur la raison par le moyen de l’ électricité
humaine?
Maintes expériences de magnétiseurs modernes et
même d’hypnotiseurs officiels tendent à établir que, dans
certaines conditions* après, bien entendu, des prises
de contact préalables, la suggestion peut être véhiculée
de cerveau à cerveau à travers l’espace, à peu près
comme le croyaient les anciens sorciers et comme au-
jourd’hui l’imaginent les Marocains ? Plus tard, après
L
des essais minutieux et répétés, je ne serais pas étonné
r
ET LA SORCELLERIE AU MAROC
53
que fussent trouvées les lois de cette télégraphie sans
fil pour les pensées et les volitions. Il ne servirait de
rien d’exposer aujourd’hui, autrement que sous forme
d’hypothèse, une découverte psychique, qui ne serait
d’ailleurs qu’une invention retrouvée et mise au point.
Il faut que l’humanité aille pas à pas dans les demi-
ténèbres de l’âme, alors que déjà nous courons tant de
dangers à nous risquer dans les espaces libres de l’uni-
vers, où la lumière et la loyauté des lois physiques sem-
blent des garanties de salut suffisantes, défais ici assez
clairement allusion aux dangers de l’aviation, art des
plus récents ; mais combien de risques courent les
hommes à cause encore de leurs trop nombreuses igno-
rances dans le maniement des autres éléments, qu’ils
croient avoir domptés !
Quoi d’ étonnant si certains prodiges psychiques qui ne
passent pour tels qu’à cause de notre impéritie, ont été
d’avance compromis par les charlatans ou les malfai-
teurs ; quoi d'étonnant si on les craint, si on les nie, ou
si on s’en écarte ! Le progrès intérieur est toujours plus
difficile que le progrès extérieur. Que d’hésitations et
d’incertitudes, que de malveillances et de délires se
dressent en obstacles sur l’idéal chemin!
La plupart des observateurs se contentent de regarder
les faits étranges de la sorcellerie et de rapporter les
formules et les rites qu’elle emploie, en n’y voyant que
54 ÉMILE MA.UCHAMP
de l’absurde et du baroque ou bien de Fincomprélie ri-
sible et de l’inexplicable. Ils se trompent encore plus en
attribuant par exemple à l’islamisme pour le Maroc, ou
au mysticisme chrétien pour le Moyen-Age français, les
bizarreries de paroles ou de gestes dont s’enveloppent
ces « secrets » ou ces « recettes » .
On peut le dire aussi bien en l’honneur de Maho-
met que du Christianisme, la sorcellerie et la magie ont
r
été également proscrites par le Koran et l’Evangile.
Il en est de même pour le Bouddhisme, qui cependant
est devenu au Thibet, par exemple, le plus insensé des
mysticismes spagyriques. Dieu sait pourtant que le
Bouddha était opposé à toutes les superstitions et même
à tous les prodiges. Il chassa de la « communauté » un
moine qui se prétendait thaumaturge. Car, pour cette
intelligence, suprêmement philosophique, qu’était Gau-
tama, il y avait toujours dans ces phénomènes extraor-
dinaires, sinon des mensonges, du moins de l’illusion et
du trouble.
s
Mahomet a déclaré dans le Koran qu’il n’avait j amais
\ fait de miracles et qu’il n’en ferait jamais. A la Mecque,
\près de son tombeau, les prodiges affluent... Tellement
le prophète, le savant, l’homme supérieur s’efforcent vai-
nement de lutter contre la crédulité, de fortifier les juge-
jments et les consciences. Leurs plus ardents disciples, en
t ■
[toute bonne foi et pour les mieux honorer, exécutent le
1 *
I
ET LA. SORCELLERIE AU MAROC
55
contraire de leurs ordres, non seulement parce qu’ils ne les
ont pas compris, mais parce qu’ils ne sont pas en état de les
comprendre. Et il en sera longtemps ainsi ; et ceux qui ne
remontent pas aux sources croiront que Jésus, le Bouddha, .
Mahomet, auront - encouragé les fauteurs de prestiges,
alors qu’ils les auront rejetés sans cesse et combattus...
Non pas qu’ils aient nié les puissances de la Nature
et de la Surnature, non pas qu’ils se soient opposés au
développement de l’être intérieur par la méditation, la
V
prière, la foi, qui concèdent d.es pouvoirs nouveaux et
inconnus ; mais ils ont dédaigné l’extraordinaire, l’anor-*
mal, l’excentrique, les tours du bateleur et les halluci^
nations de l’hystérie.
En revanche, c’est dans une religion qui précéda le
y
Bouddhisme, l’Islam et l’Evangile, ou plutôt dans un
assemblage de religions ayant un même point de départ,
mais des formes innombrables, je veux dire le Paga^
nisme, que toutes les sorcelleries naquirent, se dévelop-?
pèrent, s’épanouh'ent.
L’Inde, après l’époque des Yédas, au temps d’un
brahmanisme matériel et matérialisé, l’Egypte, lorsque
ses magnifiques symboles devinrent des idoles, la Chal-
dée, dès que les prêtres succédèrent aux philosophes,
enfantèrent ces croyances, ces rites, ces chants, ces
gesticulations, ces sacrifices, ce mystère aussi, qui sou-
vent n’est que de l’obscuration et conduit à l’annihila-
56 ÉMILE MAUCHAMP
tion de l’intelligence et à l’asservissement de la volonté.
Ces énergies supérieures, que peuvent soulever un
r
grand amour' et une grande espérance, on en demanda
le secret à la crainte, à l’horreur, à la cruauté, aux plus
vils désirs. Et, pour cela, on accumulait mille exigences,
mille difficultés, le dégoût et l’épouvante. Il en résulte
un détraquement de l’être, des lésions nerveuses, un
trouble particulier, qui dégagent certaines énergies,
créent en tout cas une atmosphère où peuvent éclore
des événements monstrueux, tantôt mensongers, tantôt
illusoires, tantôt prodigieux en effet, mais avec toujours
quelques mensonges et quelques illusions.
^ « Crises de l’hystérie », prononcela Salpétrière ; « sata-
* V
nismeet démonologie », affirme l’Eglise. Les deux écoles
ont raison : il y a du démon partout où se trouve de la mé-
chanceté et du mensonge, de l’hystérie dès que l’organisme
est fêlé; en quelque sorte, par ces acides de l’âme. De
toutes façons, le Paganisme triomphe, avec ses dieux,
qui sont les forces de la nature en nous ou hors denous,
ce paganisme, pluraliste comme les instincts, anar-
chique et despotique, à la fois, comme les premiers gou-
vernements imposés à l’origine du inonde. Le mot
de « superstition » dit bien de quoi il s’agit, quand
on le décompose étymologiquement : super stare?
déchets, survivance, reste et vestiges... La sorcellerie
est en effet tout cela ; elle se compose des miettes
i
BT LA SORCELLERIE AU MAROC
ST
du banquet des dieux, qu’ont dérobées les démons.
Démon est deus inversus, a écrit Eliphas Levi. Le
démon est un dieu renversé, ou inverti, ou bien oublié ,
affaibli, abandonné, un dieu mort, auquel a succédé son
fantôme. La sorcellerie, qui use volontiers des fantômes
des vivants et des fantômes des défunts, est, elle-même,
un spectre, un spectre de science. Mais, si on décompose
ce spectre comme celui d’une étoile, on y trouve le refie t
d’étranges lumières et la trace des éléments composant
la réalité, qui est au loin ou qui n’est plus.
Ainsi, peut-on comprendre l’utilité de ce chaos où se
penchent de patients enquêteurs. « Il y a de l’or, s’écriait
Leibnitz, dans le fumier de la scolastique. » On peut en
dire autant de la sorcellerie, en comprenant qu’elle ap-
partient à des cultes primitifs et naturalistes, qu’elle e n
est la continuation, l’image grimaçante, le dernier effort.
Nos lecteurs, qui s’édifieront aux notes prises par Mau-
champ, sous la dictée des sorciers marocains, seront obligés
deconvenir que ces immolations d’animaux, ces cueillettes
d’herbes, ce culte des étoiles, ces formules, que les Hébreux
prirent à Babyloneouà Memphis, appartiennent au ritua-
lisme de peuples, que n’avaient pas encore purifiés la
notion du bien unique et la morale antipassionnelle et sur-
naturelle du Christ; et ils admireront le jeune savant
d’avoir consigné ces curiosités alarmantes avec tant
d’impartialité, de courage et de soin.
*
V
58
ÉMILE MAUCIIAMP
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I
Quelques aphorismes, que je retrouve dans les notes
du Dr Mauchamp, telles que le zèle de son père les a
recueillies, nous révèlent bien mieux les arrière-pensées
de l’Arabe au Maroc que les observations souvent super-
ficielles de certains voyageurs trop pressés.
Les Talebs vantent l’hypocrisie, le mensonge, et s’in-
clinent devant la force brutale, victorieuse : l’hypocrisie,
parce qu’elle simule la vertu; le mensonge, parce qu’il est
la transmission toute naturelle des faits dans le désert;
la force brutale, parce' qu’elle a le dernier mot. Il est
assez étrange de constater que l’Européen, — il sait trop
mentir encore — est pourtant le seul capable de respecter
la vérité et surtout d’en apprécier la valeur. L’Asie est
fourbe. L’Afrique aussi. De vague de sable en vague de
sable, dans le désert, l’évènement se propage avec une
rapidité prodigieuse, qui rappelle la fougue turbulente
du simoun; mais, plus l’événement voyage, plus, comme
la tempête, il emporte avec lui toute sorte d’éléments
troubles et nouveaux, ramassés en route, — sans compter
les mirages.
Aussi, être sur le qui-vive, voilà pour les Marocains
la grande vertu.
i
V
ET LA SORCELLERIE AU MAROC 59
« Aie confiance en tes amis et ferme ta porte », dit uii
ironique et sage proverbe de là-bas. Ou encore : « Le
son ne devient jamais farine, l’ennemi ne devient jamais
ami. » Pour les Arabes, le vol n’est pas une faute grave ;
T
tout au plus une simple défaillance, dont un honnête
homme peut souffrir, qu’uii honnête homme doit par-
donner. Les Marocains ont une jolie expression pour
réhabiliter l’auteur d’une razzia: « Il a cherché le bien de
Dieu sur sa route. »
V
Le fond de l’âme est profondément sensuel; j’entends
que la satisfaction est la grande affaire, qu’il n’existe
pas, comme chez nous, un idéal de contrôle de soi, pou-
-+ — . L
vaut aller jusqu’à un certain amour de l’utile souf-
france. La volupté est seule recherchée ; elle consiste dans
les présents de la terre ou dans les ivresses de la chair.
! « Trois choses effacent le chagrin, est-il remarqué, la
1 vue delà verdure, la trouvaille de l’eau vive et la chair
soyeuse des garçons et des filles. » Le grand châtiment^
c’est la privation de l’amour physique. « Que les fémmés
me soient défendues si je mens I » telle est l’exclamation
souvent employée pour affermir une conviction ébranlée.
Gela n’empêche pas une sorte de mysticisme, puisé
dans la contemplation du désert. J’ai pour ma part par-
couru les solitudes sablonneuses de l’Afrique, si diffé-
rentes les unes des autres, quand il s’agit de l’Egypte ou
de Biskra, de celles de la Syrie et de l’Arabie, de celles
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60
ÉMILE MAUGHAM P
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enfin de l’Inde. Le désert est multiple, autrement mul
tiple que la mer. Il ne faut pas croire que ces étendues
de sable, plus fertiles qu’on ne le supposerait, n’aient
pas. chacune leurs particularités.
A ce propos, Mauchamp a formulé des impressions
aussi justes et pittoresques. Par exemple, il a noté ce
qui caractérise le plus spécialement ces paysages de ciel
et de sable : le silence et la couleur.
« Au désert, écrit-il, il n’existe dcins l’espace sans bruit que
des bêtes silencieuses : lézards, gerboises, scorpions, cérastes.
Nature morte, muette, où il n’y a que de la couleur, — - mais
combien belle et variée ! — et des silhouettes. »
*■
Goûtez cette jolie évocation de la nuit qui envahit ces
immensités graves.
« Le campement au désert s’endort le soir parmi les vastes
obscurités, avec tout autour l’étendue, cachée par le voile des
ténèbres ; et pas un cri d’insecte, pas un frisson, rien que
l’angoisse du silence, le tragique repos... »
Il a compris le dédoublement qui s’opère quand on
s’habitue à ces silences, à ces couleurs, à cet air volup-
tueux « où l’on respire facilement, où l’on regarde sans
fatigue, où l’on rêve .sans nerfs, loin des horizons étroits
qui compriment l’âme. On y garde son cerveau de civilisé,
tandis que le corps et le cœur reviennent aux primitives
ET LA. SORCELLERIE AU MAROC
61
sensations : l’être se dédouble ainsi que l’esprit, jouis-
sance forte où l’on défaille d’une heureuse, fiévreuse,
passionnée, active langueur ».
Dès lors, il en déduit ce quiétisme particulier à l’Islam ,
et qui alterne avec des fantasias extraordinaires et de
tous genres. « Les pieux musulmans, remarque le savant
i
européen, les mystiques de l’Islam enveloppent leur âme
d’un subtil et doux linceul de quiétude berceuse...,
suaire d’anéantissement confiant et calme, d’où ils sortent
parfois pour une violente convulsion de fanatisme. C’est
une mort vivante, une vie faite de mort spirituelle, de
goût pour la mort, d’ardeur vers la mort. »
L’observation est pénétrante. Il faut d’ailleurs chercher
dans la patrie et dans les horizons habituels le secret de
la race. Le désert explique l’Arabe, l’âme du Marocain est
plus complexe à cause d’un pays plus divers, avec beau-
coup de forêts, de ruisseaux, de montagnes, de vieilles
cités, témoins encore survivants de civilisations aboliesv
« L’Arabe se consume dans l’attente patiente, ... les
affolements, les béatitudes où le temps s’écoule. C’est
une volupté passive. »
« L’expérieuce, décrète un proverbe, est la meilleure
résignation. ».
Ajoutez à ces dépressions, que suivent des exaltations
brèves, la misère physiologique, conséquence d’une
i
régression vers l’état sauvage.
62
ÉMILE MA.UCHAMP
Mauchamp s’en étonne un peu, surtout à cause de
l’existence saine, au grand air, au milieu des sereines
j
merveilles et dès grands espaces lucides. Tant de joie et
de lumière lui semblent incompatibles avec les tares qu’il
découvre chez les Bédouins. C’est que l’âme, chez eux,
s’est abaissée. Et il constate la dégradation d’un peuple
fatigué, à la pauvreté sale, et que les privations abêtissent.
« Les appétits violents, écrit-il, les instincts dangereux
de ces brutes, de ces farouches indomptés, les déciment
par le fer et par le feu. »
En effet, — et je crois l’avoir déjà dit au cours
de cette étude, — ■ il n’est pire décadence que celle d’une
très grande et très belle civilisation. L’Islam, ou plutôt
les mœurs et l’éducation qui en ont résulté, furent un
progrès considérable sur l’idolâtrie et l’animalité, où se
confinaient ces peuplades avant Mahomet. Encore eurent-
elles, à une époque assez éloignée, qu’on peut appeler
celle d’Anlar, un éclat qui étonnerait aujourd’hui cette
race dégénérée. Mais l’Islam a porté son fruit ; aujour-
d’hui il ne renferme plus que cendres. A moins d’une
renaissance imprévue, qui peut trouver dans le Coran,
mais là seulement, son origine, l’Afrique septentrionale
retomberait à la plus basse sauvagerie, si l’influence de
l’Europe et particulièrement de la France ne lui fournis-
sait pas une nouvelle sève. Notre méthode de travail, nos
libertés de pensée, notre opiniâtreté à empêcher les
BT LA SORCELLERIE AU MAROC
63
empiétements du rêve, le sentiment de la dignité humaine,
notre force qui n’exclut pas une certaine^ modération
quand elle s’exerce envers les faibles, sont des germes
de régénération. Germes beaucoup plus efficaces que nos
perfectionnements matériels, souvent inutiles, et dont
l’existence de ces nomades pourrait continuer à faire fi,
t ’
sans rien perdre pour cela, au contraire en y gagnant !
Que dis-jè? Nous pouvons, nous autres, Européens, au
contact de ces existences simples, ou plutôt simplifiées,
recueillir des leçons utiles ét des exemples féconds.;
Si Émile Mauchampn’épargnepas au Maroc rétrograde
d’âpres critiques, il ne sait contenir une admiration
presque lyrique pour les Bédouins de la grande Arabie.
Au cours d’un voyage au Sinaï et dans l’Arabie Pétrée,
il célèbre la fierté naturelle, la noblesse, le haut degré
de civilisation de ces prétendus « barbares » .
« Et puis vraiment au point de vue de la civilisation
sociale , avons-nous quelque chose à leur donner de meilleur
que ce qu’ils possèdent? Et ne serait-ce pas plutôt à nous de
les copier dans bien des p oints ?
« Qu’on en juge en comparant au nôtre, leur état social si
ancien déjà.
« Une tribu de grands Bédouins offrel’image très simplifiée
quoique très exactement réalisée de la parfaite République
où les trois mots superbes, qui symbolisent l’idéal de la
nôtre, répondent chez eux à des réalités certaines.
f
\
\
64
EMILE MAUCHAMP
/
. « L'Egalité est absolue.. Les Cheiks que les Bédouins se
donnent ont une mission très restreinte : ils servent d’inter-
médiaires entre la tribu et les tribus voisines, mais ne prennent
d’engagements qu'après entente avec le conseil composé de...
tous ceux' qui y veulent prendre part ; ils prennent le com-
mandement militaire des razzias et des expéditions; ils
- * + h. h
rendent la justice avec une équité d’autant plus sûre qu?ils
connaissent les compai'ants et tous les détails très simples de
leur cause, qu’ils n’ont pas à s’embarrasser dans les fouillis de
la procédure, à interpréter des règles de droit, et qu’ils ne
s’inquiètent que des considérations de, fait. En dehors de
l’exercice de cette triple attribution, ils sont les égaux de
leurs adniinistrés et ont pour tout apanage de puissance une
tente un peu plus grande que les autres. Les Bédouins dis-
cutent avec eux d’égal à égal ; mais comme les Cheiks s’ar-
rangent de façon à être toujours justes, impartiaux et de bon
conseil, ils entraînent généralement la confiance.de leurs
frères qui se rendent, après des discussions bruyantes parfois
et animées, à leurs bonnes raisons.
« La Liberté ! mais c’est toute l’existence des Bédouins, la
cçnditîon même de cette existence ! Et comme ces gens
frustes n’ont pas même une idée bien nette d’une divinité
et qu’ils n’accomplissent guère les prescriptions liturgiques
d’une religion dont ils n’ont qu’une conception loin-
taine, ils ne prennent généralement conseil que de leur
instinct et de leur goût dans les actes ordinaires de leur
vie.
« La Fraternité enfin est si bien dans leurs mœurs que tout
ce qu’un Arabe peut gagner, récolter ou trouver n’est pas
plus à lui qu’à son voisin et que chacun peut, non pas exiger
ET LA. SORCELLERIE AU MAROC
65
— ce n’est jamais nécessaire — mais très simplement par-
tager avec lui ! (1). »
Après un tel éloge des Musulmans et des Arabes, que
la corruption n'a pas atteints, on ne saurait accuser le
Dr Mauchamp de méconnaître le génie de cette race et
la grandeur antique de l'Islam. Le Maroc est malheureu-
sement bien différent de cette péninsule farouche, loyale
et altière. Les Bédouins de la Grande-Arabie secoueront
longtemps tout joug étranger, parce que ce joug ne
saurait leur être utile et qu’il répugne à leur naturel
indépendant et à leurs vertus primitives. De fond en
comble, le Maroc, pauvre ou redevenu barbare (je le disais
au début) doit être transformé et régénéré par la France.
Non seulement ses richesses terriennes doivent être
révélées et exploitées ; mais il faut, par l’éducation et
par la science, refaire à ce peuple une personnalité morale.
Mauchamp avait, parmi ses notes personnelles, enre-
gistré cette observation de Jean Pommeroî, femme vail-
lante, écrivain perspicace : « L'intelligence musulmane,
assure-t-elle, est plus intuitive que compréhensive, plus
rouée que vraimenthabile, plus patiente que persévérante,
plus vaniteuse que iîère, plus indomptée que solide dans
les revers du malheur. » El notre ami confirme cette
h
(d) Bulletin de la Société des sciences de Saàne-et-Laire (juillet
■1903).
5
66
ÉMILE MAU CHAMP
r
critique en une phrase synthétique: « L'Arabe est un
peuple rusé, fier et sauvage, tremblant parfois, nerveux
toujours » . /
Il en est ainsi parce que, avec les splendeurs anciennes
de l’Islam, les qualités individuelles ont décru.
i
Dans un de ses livres, Roosevelt a développé cette
idée à la fois ingénieuse et exacte, « l’expropriation
des races incompétentes. » Cette formule permet, je le
crains, certains abus de la conquête et consacre la supré-
matie du plus fort. Néanmoins, s’il s’agit d’une simple
t
collaboration, et si, à l’indigène « incompétent » en effet
et débilité, sont apportés un réconfort, une aide, si on
s’efforce de l’arracher à son infériorité et de l’entraîner
peu à peu à défendre ses propres intérêts, et à gérer ses
affaires pour le mieux de son pays et des autres contrées,
notre immixtion en Afrique devient légitime, nécessaire
même.
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\
La mort du DT Mauchamp obligea notre diplomatie,
parfois peut-être trop prudente, à agir plus énergi-
quement dans un sens d’occupation ou d’incursion
militaire. Elle démontre aussi — le coup d’Agadir n’est-i!
pas la confirmation des craintes de notre ami? — qu’une
autre puissance redoutable cherche depuis longtemps à
s’implanter dans le Maroc méridional.
Bref, ce livre, par lequel la déchéance marocaine éclate
aux yeux .avec toute sa réelle et sincère hideur, peut.
*
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a-
ET LA SORCELLERIE AU MAROC 67
hâter le secours moral, qu’il nous convient de porter à
ce peuple. II faudra en être reconnaissant deux fois au
héros et au savant. Il ne suffit pas d’apporter au Maroc
des obus et des soldats, il faut y créer des hôpitaux et
des écoles ! Voilà là véritable pénétration pacifique, celle
que nous devons accomplir jusqu’au bout et qui est
dans la véritable tradition de la France.
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SORCELLERIE AU MAROC
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INTRODUCTION
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LES RAISONS HUMANITAIRES DE L’iNTERVENTION EUROPÉENNE
AU MAROC. — PSYCHOLOGIE DU MAROCAIN : L’ARABE,
LE JUIF. MENTALITÉ GÉNÉRALE. RELIGIOSITÉ.
SUPERSTITION, r — DIABLERIE.
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! Je pense qu}a une étude raisonnée sur l’hygiène pra-
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j tique il faudrait comme préface un aperçu dpcumen-
1 taire des erreurs populaires, c’est à dire montrer le mal
j avant d’envisager le remède.
V Aussi bien, si l’on connaît les fondations profondes
du redoutable édifice de l’erreur et ses assises légen-
daires sur lesquelles le temps et le progrès ont si peu
de prises, n’est-il pas inutile de saisir, dans leur détail,
la valeur des matériaux innombrables et divers qui le
font encore si solide et si résistant ?
I
1
V
1
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72
LA SORCELLERIE AU MAROC ’
II n’est pas possible — ceux qui se sont heurtés à ce
mur inerte le savent bien — de faire s’écrouler d’anéan-
;
tir d’un seul cpup la forteresse de l’ignorance.
C’est donc en s’attachant à rechercher, à reconnaître
chacune des pièces qui composent cette musse bardée
i
d entêtement stupide, d’obstination grossière, de veulerie
et d’indifférence aussi, qu’on pourra patiemment, pierre
par pierre, désagréger peu à peu ce monument des autres
âges, et, en substituant au fur et à mesure aux mauvais
matériaux les bons, réaliser parallèlement la démolition
lente du vieux bastion aux préjugés et l’édification
pefsévérante et sûre du grand et salutaire édifice de
l’hygiène populaire moderne.
Comment réussirait-on dans cette œuvre de santé
publique, d’assainissement physique et aussi moral, si
l’on ne connaissait, par le détail, les forces de la routine
qu’il s’agit de combattre et d’anéantir?...
Ce n’çst d’ailleurs pas autrement qu’on a procédé et
qu’on procède encore en Europe lorsque, par tous les
moyens de propagande, à l’école, à l’hôpital, au dispen-
saire, on fait pénétrer dans le public les données saines
de l’hygiène pratique,
A chaque petite victoire de la raison et de la science,
correspond l’effondrement d’une vieille erreur; à chaque
progrès qui s’affirme, c’est un préjugé qui sombre. La
substitution est lente, mais elle est sûre.
Duel quotidien, que le médecin, l’instituteur, soucieux
de faire triompher l’hygiène, doivent soutenir contre
INTRODUCTION
f
73
l’ennemi millénaire. Lutte intéressante, lutte féconde,
où le bon combattant s’enthousiasme pour le bien qu’il
fait et s’enorgueillit d’autant plus de ses obscures
victoires qu’elles sont plus difficiles.
*j# * * # * * * a * , • * # * * _♦
C . . ,
Le Maroc, expression géographique, dont on ignore
I
la géographie, empire dont les populations mécon-
naissent lé souverain, pays encore nu et fermé qui craint
l’indiscrétion et pourtant force l’opinionpublique, est bien
pourtant une réalité, dont chacun s’applique à découvrir
le fond et les contours...
Les gens de ce pays, surtout ceux qui touchent au
gouvernement, ont l’effroi et le mépris du chrétien ; ce
qui, joint à l’orgueil musulman compliqué de . religion,
les écarte de nous. Tout y contribue à cette mésen-
tente; tout, jusqu’à leur conception de la vie, jusqu’à la
conception de l’au delà après la mort. — Ce sont des
âmes repliées, sur lesquelles la persuasion s’émousse.
L’administration marocaine se distingue surtout par
i
une veulerie irrésistible en ce qui concerne tout effort
d’amélioration, et par des habiletés compliquées et
lentes, employées à userles énergies des opposants et à
maintenir le semblant du pouvoir.
Au Maroc, la nature — qu’on qualifie volontiers d’im-
muable — paraît avoir changé bien davantage, subi
plus de modifications, à travers les siècles, que l’homme
— cet être pourtant instable et mobile — que les mœurs
74
LA. SORCELLERIE AU MAROC
du pays, que la psychologie de ses habitants, dont la
manière d’être paraît être cristallisée depuis plusieurs
siècles. /
j
En regardant attentivement les Marocains d’aujour-
d’hui, on peut lire~à_Iivre ouvert le- passé obscur de ce
i
peuple appesanti, si peu impressionné par l’influence des
âges qui ont passé sur lui sans presque le modifier, sans
atteindre son âme surannée, sans la troubler dans son
archaïsme réfractaire. Les phénomènes, extérieurs à
l’homme, qui l’entourent et qui ne vivent pas, ont varié,
le décor s’est transformé, — l’homme est resté figé.
C’est ainsi qu’il paraît bien, si l’on se reporte aux rela-
tions des anciens voyageurs, que le sol, le climat,
l’atmosphère se sont modifiés avec le temps, ne permet-
tant plus aujourd’hui, par exemple, les cultures du
coton et de la canne à sucre, qui florissaient autrefois
sur la terre du Maghreb. Or, tandis que cette lente évo-
lution s’est accomplie dans le milieu qui s’est adapté
H.
patiemment à de nouvelles exigences climatériques, le
06 Marocain n’a pas évolué parallèlement aux progrès des
autres peuples, ne s’est pas adapté aux conditions
sociales nouvelles, qui ont si profondément modifié la
vie des nations et l’esprit des individus. Rien n’a pu.
pénétrer son âme close, retranchée derrière les remparts
vétustes de ses croyances. Tout ce monde existe et végète
à l’écart des temps, sans que la civilisation, qui heurte
pourtant les vieilles murailles farouches et jalouses de
garder leur vétusté, ne lui apporte autre chose que sa
t.
INTRODUCTION
75
rumeur. Ce monde fermé, qui vit en marge de l’Europe
rayonnante, ce peuplé hermétique souffre pourtant de sa
lassitude et de sa misère, mais refuse le secours de ses
voisins chrétiens. Entêtement de prisonniers obstinés dans
leur cachot et qui repoussent la liberté, la santé, la
lumière et 1’aiSancè. Rêverie reculée de plusieurs siècles,
obstination de fanatiques, parti pris d’un pantin caduc
et désarticulé qui refuse la réparation de l’ouvrier.
Les Marocains végètent, superfétatifs et désuets, dans
une atmosphère rétrograde, épave d’âges finis et de
croyances démodées.
Mais cette imperméabilité ne peut être éternelle : trop
d’influences aujourd’hui sollicitent le Marocain, trop
d’exigences s’imposent, qui ne lui permettent plus de
se retrancher de l’évolution subie par toute l’humanité ;
sa situation presque européenne lui défend un huis clos
plus prolongé, un dédaigneux, un orgueilleux isolera eut.
Aussi peu plastique que soit la neutralité du Maro-
cain, la civilisation et la science finiront quand même
par l’impressionner, par le pénétrer, par le façonner.
De toute façon il faudra qu’il subisse cette éducat ion,
cette correction psychologique, même en inertie, en
attendant qu’il y participe de bonne grâce. Car le temps
des fantômes et des rêves du passé n’est plus. L’éner-
gie, dans toutes les manifestations de l’existence sociale,
soumet les hommes à son empire. Aujourd’hui on
demande à chacun de faire de la vie une œuvre qui pro-
fite. La contemplation stérile et vaine n’est plus permise
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76 • la sorcellerie au marou
à ceux qui entrent malgré eux dans l’engrenage du
inonde moderne : il faut de l’action par chacun pour
contribuer au bonheur solidaire de tous.
Aux peuples qui vivent encore d’une âme hésitante et
inquiète, immobile^et inutile, il faut imposer une école
d’énergie et leur montrer que le songe n’a pas de valeur,
que la fascination qu’il donne est stérile, et qu’ils
doivent, coûte que coûte entrer dans la réalité. Leur
essor est indispensable aux autres. Il n’y aplusde place
sous les cieux vastes, sur la terre trop petite, pour les
peuples et les gens inutiles.
Ce n’est pas une oppression qu’on veut leur imposer,
mais une contribution qu’on leur demande, une partici-
pation à l’effort collectif vers le mieux. La solidarité n’est
plus nationale, elle est humaine : chacun profitant des
bienfaits du progrès commun, personne n’a le droit
de se dispenser d’y contribuer.
* * *
« En thèse générale, dit Daniel Saurin, ( Psychologie
superflue — Dépêche marocaine — 7 octobre 1906) la
psychologie doit intervenir le moins possible dans l’étude
réellement pratique du Maroc et de ses habitants. La
politique locale, dont nous nous fatiguons souvent à
deviner la complexité, n’est jamais qu’une politique très
simple, inspirée de sentiments très primitifs. Elle est
surtout silencieuse parce qu’elle n’a rien à dire et tout
son mystère ne dissimule guère que son néant. Si l’on
excepte céüx que notre civilisation a déjà séduits et con-
INTRODUCTION
77
taminés, qui seront, bon gré mal gré, les bénéficiaires et
les complices de notre action, nous aurons fait de . tour
complet de l’âme d’un Marocain en tournant deux ou
trois fois de son ventre à son dos. Le dos courbé, lé
ventre vide ou plein ; point n’est besoin d’une autopsie
morale pour deviner le reste, »
Selon les mystères de la sainte cabale: celui qui en
s’asseyant au hasard, se trouve vers le midi est un faux
ami ; vers l’orient, un avare ; vers l’occident, un calom-
niateur; vers le nord, un envieux et un hypocrite! Je
crains bien qu’au Maroc beaucoup de gens ne se trouvent
ainsi orientés à la fois par quelque mystère d’ubiquité,
vers les quatre points cardinaux.
Tel est le caractère des Arabes ; quant à leur tempé-
rament c’est celui d’un peuple excessivement impression-
nable, vibrant, passionné, sous son aspect de langueur et
d'indifférence. Sensible au plus haut degré à la musique,
au bruit, ému à l’extrême par la mélodie, le rythme,
qui s’adressent plus aux nerfs qu’à l’intelligence, l’Arabe
est un nerveux et devient très facilement un neurasthé-
nique, un névrosé. L’érotisme et la musique sont les
deux grands leviers qui le font vibrer. V Arabe est un
voluptueux, c’est un Oriental, un Sémite: parfums, mu-
sique, festins, flâneries, esclaves; tout n’est que volupté
et horreur de l’effort. Aussi sa philosophie est-elle
essentiellement optimiste ; cette mentalité engendre chez
l’Arabe le stoïcisme.
J Le Sémite, dont la mollesse et la lassitude se traduisent
*
o
S
78
LA SORCELLERIE AU MAROC
en faiblesse et en indécision, ne sort de l’apathie que lui
cause la surcharge du poids de sa race vieillie, que pour
les vigueurs brèves et bruyantes de la fantasia chez
l’Arabe des plaines.^ réminiscences ataviques et courtes
des ardeurs mâles des anciens conquérants sarrazins —
ou pour les patients et âpres efforts du négoce, les tenaces
et astucieuses luttes pour le gain chez l’Israélite maro-
cain.
Décadence formelle et inéluctable de la race sémitique
que le fatalisme de l’Islam précipite chez l’Arabe, que
retient chez le Juif le sens d’être le peuple élu, la certi-
tude aveuglément confiante qu’il a de l’avenir messia-
nique, la foi en Iaveh Sabaoth qui réserve à son peuple
un triomphe futur... lequel depuis si longtemps tarde et
s’éloigne toujours.
Opposition tranchée malgré les affinités consenties,
contraste formidable, en dépit des destinées parallèles,
entre les deux souches sœurs. Le Juif du Ghetto —
fanatique déterminé mais dissimulé, subjugué mais non
acceptant, — exagère sa faiblesse, enfouit son orgueil
irréductible dans le même coffre sordide, où il cache avec
le même soin les monnaies inlassablement acquises ; il
supporte en souriant toutes les avanies, abdique tout
amour-propre, l’esprit tendu uniquement vers le but
mercantile, s’abstrayant froidement de toutes les contin-
gences hostiles qui n’atteignent pas la bourse.
L’Arabe souffre et vit d’orgueil, orgueil religieux seu-
lement chez le Juif, orgueil plus complexe chez l’Arabe
INTRODUCTION
79
marocain, qui ne saurait vraiment pas justifier la passa-
gère splendeur de la civilisation mauresque si totalement
sombrée. L’Arabe l’affiche, cet orgueil, l’exalte, le traîne
dans son vêtement comme sur sa physionomie ; seulement
il le replie comme il peut en se faisant violence, au con-
tact subi de l’Européen qu’il hait et qu’il redoute, tandis
qu’il l’étale, par compensation, dans toute sa hautaine
affectation, au regard du Juif qu’il méprise, mais dont il
ne peut se passer. Façade qui n’abuse personne. L’Arabe
indolent et arrogant parade, se drape, se paie d’airs
nobles, mais il meurt de faim — quand les fonctions du
Maglizen ne l’engraissent point — tandis que le Juif
minable, sordide et sale, se bourre jusqu’à la pléthore
de viandes et d’alcool.
Autre différence bien tranchée : le Juif ignore totale-
ment les délicatesses d’imagination, la sensitivité de l’A-
rabe. Il n’est que pratique. Les raffinements de sensualité
n’existent pas pour lui ; tout le laisse impassible : poésie,
musique, beautés naturelles... et injures. 'Il n’a pas la
moindre imagination artistique; toutes ses facultés sont
tendues vers le but pratique de la vie matérielle, ses
jouissances ne sont que positives. Il n’est jamais un
affiné, un dilettante, un délicat. Il aime la chair abondante
à table et au lit et en use grossièrement, car il recherche
la satiété et satisfait son goût, son désir, son appétit sans
préparation lente, préalable : c’est un goinfre, un gour-
mand, jamais un gourmet.
Ressemblances, affinités, quand même persistantes
( !
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80 LA. SORCELLERIE AU MAROC
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des races sœurs : l’Arabe lui aussi sait pratiquer à mer-
veille l’hypocrisie et le mensonge. (Je ne parle pas du
Berbère simple et droit, audacieux et brutal, dont la
psychologie est aussi éloignée de celle de l’Arabe que le
*
- sont, l’une de l’autre, celles d’un Scandinave et d’un Latin.
Nous ne parlons là que du montagnard berbère demeuré
loin du contact des villes et soustrait surtout à l’atmosphère
l
démoralisante du monde arabe, où d’ailleurs souvent il ne
s’adapte pas malgré un séjour prolongé. — Évidemment
les Chleuhs des environs de Tanger et de Tétouan ont
déjà dévié leur mentalité vers le brigandage, où les vicis-
situdes du pays et les tentations qu’il offre les ont con-
duits. — Le Berbère se rencontre avec la pureté de ses
traditions et de sa vigueur dans les montagnes de l’Atlas
où il reste lointain, méfiant et barbare à la façon des mon-
. ■ ■ 1 %
tagnards de tous les pays qui n’ont guère de contact
- avec les plaines amollissantes). L’Arabe, lui, sait offrir le
sourire onctueux qui promet faussement la sympathie,
affirmer contre toute évidence son amitié fraternelle. Il a
L *
appris la dissimulation des paroles mielleuses et des,
gestes empressés; et cela à un tel point qu’on a pu dire
(Erkhmann): le mensonge au Maroc est une institution,
on ne dit la vérité que lorsque l’intérêt y oblige : men-
songe de politesse, d’habileté, mensonge d’éducation,
de naissance, mensonge national : c’est un drapeau !
Aucune contrainte n’astreignant plus l’Arabe du Maroc
dominateur et conquérant qui se repose des efforts de
l’antique invasion, l’habileté est devenue fausseté chez
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INTRODUCTION
81
lui, et il a oublié ces belles et fortes vertus de vaillance
et de bonne foi qui furent l’apanage et la gloire de ses
rudes ancêtres, vertus qu’on retrouve si vivaces chez le
Bédouin d’Arabie. La déchéance est telle, en ce qui
concerne les antiques traditions de loyauté, qu’on a cou-
tume au Maroc, de faire plus confiance à la parole d’un
Juif — chez qui du moins la peur assure la probité —
qu’à celle d’un Arabe, surtout s’il est un notable ou un
fonctionnaire.
Et si tel est le niveau mental et moral du Marocain, on
s’imagine ce que peut être la Marocaine.
La raison et l’activité appartiennent à l’homme évi-
demment, le sentiment à la femme qui doit contribuer à
faire prévaloir la sociabilité sur la brutalité ; les femmes
doivent tempérer par l’affection le règne de la force. La
vie publique reviendrait donc à l’homme tandis que
l’existence de la femme serait essentiellement domestique.
Mahomet l’a compris en confinant celle-ci dans son inté-
rieur ; mais ses interprètes, et ses continuateurs ont
1
exagéré la pensée du prophète, au point de restreindre
le rôle de la femme à la pure animalité.
Les femmes turques, qui commencent à s’évader de la
vieille tradition du harem, sans espace, sans air, sans
lumière, du harem-cellule clos et lugubre, de l’interne-
ment perpétuel, souffrent aujourd’hui de cette affreuse
destinée et aspirent à participer à l’évolution vers l’éman-
cipation féminine; elles ont pris conscience d’elles-
mêmes, elles s’instruisent et s’éduquent, elles sentent
82
LA SORCELLERIE AU MAROC
toute l’horreur de leur existence vide. Le jour est proche,
où ces créatures, qui réclament déjà et protestent, bri-
seront le joug qui abaisse leur pensée et les démoralise...
Mais nous sommes loin de là au Maroc, où la femme, en
retard de plusieurs siècles, ne conçoit l’émancipation que
dans la prostitution et se renferme, plus que ne l’exigent
parfois les hommes, dans les étroites conventions et les
superstitions des ancêtres. Ges créatures sont toutes ma-
térielles. Cependant, dans leur ignorante bestialité, on ne
peut pas dire qu’elles soient malheureuses : elles n’ont
pas de désirs et ne souffrent pas de leur ignominie. Elles
ignorent la nostalgie de la liberté et les aspirations
morales de leurs sœurs de Turquie : leurs âmes dorment.
Au Maroc, la femme arabe est réduite à la passivité des
choses.
Ces réserves faites, il reste que les traits de cette ana-
lyse sont conformes à la réalité la plus fréquente et
s’appliquent à la fouie, à la collectivité, telle qu’elle
révèle sa mentalité dans les manifestations ordinaires
où nous la pouvons apprécier. C’est ainsi qu’ils désignent,
en toute exactitude, la plupart des individus pris sépa-
rément ; les observateurs attentifs et patients du Maroc
sauront les retrouver le plus souvent et les noter sous
une formule identique dans le résumé synthétique qu’ila
feront de leurs observations ; car, plus que partout
ailleurs, l’individu est ici étroitement solidaire de l’en-
semble.
Quelques-unes de ces touches d’esquisse, que nous.
INTRODUCTION
83
avons jetées pour essayer de camper l’Arabe du Maghreb,
peuvent, en ce qui concerne la tenue générale de là' men-
talité, s’adapter également au Juif marocain qui vit dans
une a tmosphère d’ensemble identique ; mais, s’il existe
des traits communs entre ces communs habitants d’un
même pays, on peut s’attendre, étant donné l’évolution
si diverse de ces deux branches d’une même race, à
trouver des dissemblances bien tranchées entre eux.
Le Juif marocain, en effet, isole sa timidité et ses
terreurs ataviques derrière les murs de ses mellahs, de
même qu’il garde, avec un soin farouche, mais tremblant,
ses synagogues et ses coutumes du contact impur et de
l’influence pernicieuse des Musulmans autant que des
Chrétiens. Traditionnaliste aussi forcené que l’Arabe,
orgueilleux de sa race et de son culte, autant, sinon plus,
que ce dernier, il dissimule bien plus entièrement que lui,
ce sentiment, que semblent démentir pour l’observateur
superficiel son accueil d’empressement souriant et caute-
leux, toute son attitude d’humilité courbée, qui s’exagère,
trop souvent jusqu’au consentement de la plus basse
abjection.
Néanmoins, la condition d’infériorité sociale, où furen t
toujours maintenus les Juifs au Maroc, et qui est la seule
excuse de cet avilissement du caractère, n’empêche plus
aujourd’hui beaucoup d’entre eux de s’évader, autant
qu’ils le peuvent, de la servitude morale qui les courbe
encore et les assujettit. Il en va ainsi pour les villes de
la côte, où les écoles et le contact des Européens les ont
U
LA SORCELLERIE AU MAROC
singulièrement relevés à leurs propres yeux et même aux
yeux des Arabes . Mais que dire des Mellahs archaïques ,
comme celui de Marrakech par exemple, où quelques
rares Israélites importés du littoral font une tache heu-
reuse mais trop discrète parmi la population honteu-
sement attardée et grossière des Juifs qui s’y serrent
dans une promiscuité et une malpropreté répugnantes ?
Et que dire des Mellahs campagnards de l’intérieur,
vers l’Atlas (1), où la plus vile abjection distingue ces
malheureux qui se soumettent à toutes les vilenies, à
toutes les brutalités, à toutes les exactions, acqeptent
même l’état d’esclavage — comme dans certaines régions
berbères — plutôt que de tenter d’échapper à une misère
sociale, à une déchéance morale dont il semble en vérité
qu’ils ne sentent pas la lamentable honte ! Que penser
surtout des Israélites plus éclairés, qui professent au
Maroc Pobscurantisme et qui ne font rien, bien au
contraire, pour favoriser, dans la masse servile et abjecte
de leurs coréligionnaires, les efforts de santé morale, de
(1) Notons néanmoins qu’on rencontre au Souss et dans l'Atlas
des tribus juives, sans doute installées là avant la conquête
arabe, dont la mentalité est totalement opposée à celle de la
masse de leurs coréligionnaires. Ces groupements participent
entièrement à toute l'existence des tribus berbères avec lesquelles
ils sont presque confondus ; les hommes sont armés, se lèvent,
pour la défense du sol ou pour la razzia avec la même vaillance
que les Arabes dont ils partagent l'existence ; ils ne sont pas
méprisés, au contraire et les Arabes les estiment et les redoutent
à l'égal' des leurs.
INTRODUCTION
85
dignité et de progrès, que veulent y apporter les écoles
de l’Alliance universelle 1
Il est vrai de dire aussi que l’assimilation progressive
des Israélites dans les villes et dans les milieux les plus
favorisés se borne trop souvent à des apparences tout
extérieures, costumes, allures, langage, mais que la
mentalité né suit pas en conscience cette évolution favo-
rable et garde dans l’intimité de ses fibres la tradition
grossière dont elle a été nourrie. La grande majorité
reste fidèlement et profondément attachée aux formes
surannées d’un rite étroit et mesquin, aux croyances et
aux préjugés absurdes d’une foi qui remonte aux âges
révolus de barbarie primitive et de ténèbres. Beaucoup
affectent l’élégance de participer, quant aux formes
extérieures, aux légères et inconsistantes apparences
de la civilisation européenne, qui tente de les attirer, de
les assimiler, de les relever ; mais l’âme reste hostile et
close trop souvent, et l’on peut dire qu’à l’intérieur du
pays du moins, et bien qu’il s’en défende, le fanatisme
* h
hébreu l’emporte sur le fanatisme musulman. Ce n’est
plus de la foi d’ailleurs ; c’est un attachement
aveugle à des pratiques ridicules le plus souvent, cou-
pables parfois : le diable joue dans leur religiosité un rôle
bien plus grand que la divinité, et le sorcier jouit au
Mellah d’un prestige et d’un crédit autrement marqués,
que le rabbin.
Quant à la femme juive, dont l’esprit, sinon l’intel-
ligence, est rendu moins obtus, moins puéril que chez
86
LA. SORCELLERIE AU MAROC
ia femme arabe, grâce à la part plus active qu’elle prend
à l’existence commune, elle n’en est pas moins enté-
riébrée de préjugés et de croyances ridicules, que seule
l’ignorance absolue où elle végète peut entretenir. —
Il est vrai que l’homme, même celui de situation sociale
favorisée, est enclin aux mêmes superstitions grossières.
- — L’existence patriarcale des Israélites permet plus
d’intimité, une fusion plus accentuée des membres delà
famille dans la vie du foyer. La femme juive est moins
tenue à distance, quoique l’homme reste toujours le
maître despotique et autoritaire, et que la condition
féminine, en tant que personnalité, ne soit pas fort rele-
vée. Comme chez les Arabes, la polygamie est admise ;
et le divorce, dont l’homme seul dispose, marque bien que
la femme israëlite au Maroc n’a pas évolué vers la con-
quête de l’émancipation beaucoup plus que ses aïeules
du temps de Jacob !
Par contre, si la moralité n’est pas aussi relevée qu’on
pourrait le souhaiter, du moins les apparences sont
mieux gardées que chez les Arabes, ce qui tient peut-
être à l’obligation censurante delà vie en commun,
toutes portes ouvertes, de la population israëlite qui
s’observe sans bienveillance et se critique sans charité.
****** 1 * **********
Dans tout le Maroc, une des causes les plus efficientes
de la dégradation morale, qu’il s’agisse de Juifs ou
d’Arabes, est l’ignorance, où croupit la population,
v
l’absence de toute œuvre spontanée d’instruction et
INTRODUCTION
87
d’éducation — : abstraction faite des tentatives récentes
venues d’Europe et dont il est à désirer qu’aucune
intention confessionnelle ne vienne amoindrir ou
détourner la portée. — On se confine, pour la morale et
l’encyclopédie des connaissances, dans leTalmudou dans
le Coran, livres vieillis et surannés, conçus pour les peuples
frustes des âges depuis longtemps révolus. Le Livret
formulaire des primitives superstitions, recueil non revu,
non corrigé, des préjugés des siècles de naïve ignorance,
voilà en un seul volume toute la bibliothèque scientifique
et morale, où l’intelligence et l’esprit puisent leur pâture,
en dehors des affaires et des médiocres soucis de l’exis-
tence. Loin de tenir ces recueils intangibles au courant
— O
de l’évolution humaine, les professeurs d’obscurantisme,
rabbins et talebs, qui en détiennent le commentaire et
l’interprétation, tendent plutôt à en éliminer les belles
abstractions philosophiques, pour n’en retenir que ce
qui flatte le plus les passions et les intérêts des foules;
ils éteignent ainsi les aspirations possibles d’idéal et
les intuitions vers le mieux moral et le progrès matériel...
Philosophie d’acceptation et d’abaissement, destructi ve
d’elfort et d’énergie, voilà ce que deviennent les vieilles
doctrines religieuses, remaniées, réadaptées, retouchées,
entre les mains de ceux qui ont intérêt à en dévier les
tendances primitivement de haute moralité et de récon-
fortante aspiration : byzantinisme en Russie, fanatisme
catholique en Espagne et en Bretagne, mosaïsme chez les
Juifs agglomérés dans les pays de servage, Islamisme
88 LA. SORCELLERIE AU MAROC
\
des Etats autocratiques musulmans. Les réactions réfor-
matrices, régénératrices, soucieuses de conformer les
morales et les religions aux nécessités du modernisme
ont seules sauvé leurs adeptes de la déchéance et de la
faiblesse, comme le Protestantisme chez lés Catholiques* •
l’adaptation des Israélites européens aux coutumes de la
civilisation, les tentatives des Ouahabites qui soulèvent
si gravement en ce moment F Arabie contre la grande
monarchie musulmane des Osmanides.
Ainsi l’on se contente au Maroc des écoles talmudiques
et des écoles coraniques ; Fon se borne à y faire appren-
dre par cœur aux enfants des textes symboliques, obs-
curcis, dont ils ne comprennent pas plus le sens profond
que la plupart de ceux qui les leur enseignent. Ces bam-
bins troublent là leur lucidité native, atrophient leurs
moyens intellectuels, en subissant le dressage abêtissant
de passivité mentale qu’on leur impose. Entassés dans
des salles étroites et puantes, les élèves ânonnent à tue-
i
tête dans une cacophonie abrutissante, des versets déta-
chés, auxquels la séparation de l’ensemble enlève tout
sens. Accroupis en tas, ces disciples inconscients des
rabbins et des talebs, dont la suffisance d’être l’élite
n’égale que l’ahurissement d’avoir emmagasiné dans leur
mémoire tant de phrases baroques où ils n’ont rien
compris, ces jeunes étudiants, qui constituent l’espoir du
Maroc, exercent à qui mieux mieux la puissance bruyante
de leur larynx en balançant, au rythme des mots vides,
INTRODUCTION
89
leur corps et leur tête, à la façon des ours qu’on àffriande.
Et c’est à cela que se borne toute instruction et toute
éducation ! Pour l’orgueil de leurs proches comme pour
la vanité de leurs personnes étrangement abusés sur la
valeur de leurs acquisitions mnémotechniques, ces élèves
deviennent, eux aussi, des talebs, des rabbins, des
savants. Quelques-uns approfondissent un peu plus les
textes contournés ; et, plus intelligents, plus avisés, ils
s’assimilent les grimoires démarqués, où résident les
secrets vétustes des philosophies désuètes, des sciences
V >■
falotes, des médecines puériles ; ils deviennent des
guérisseurs, des malins, des sorciers, des omniscients.
«**•«***»**# *•••*«
Le sorcier pérore, explique, suggère ; il détient les
secrets de la terre, il pénètre les arcanes du ciel et de
l’enfer. Il en dispose, il dispense aussi les sorts et les
contre-sorts ; il est le complice des attentats occultes,
mais il est aussi le défenseur de l’humanité contre les
diables coalisés, il trouve les trésors enfouis... qu’il
partage. Il diagnostique et guérit les maladies. — Pour
faire passer le tout, il garde une attitude un peu loin-
taine, un peu étrange, qui confirme les naïfs dans la
sérénité exceptionnelle de son esprit et dans la formidable
puissance de son pouvoir.
11 pose, il domine et surtout il défend ses prérogatives
contre les étrangers qui le viennent concurrencer. Il sou-
tient sa science traditionnelle et mystérieuse contre la
science indiscrète, trop claire, trop simple, des médecins
90
LA. SORCELLERIE AU- MAROC
nosrani qu’il accuse d’incapacité et parfois de très noirs
desseins. II trouve des collaborateurs en des aventuriers
se disant Européens, venus ici pour exploiter honteuse-
ment l’ignorance et la crédulité des indigènes. Par cupi-
dité et par haine des nations civilisatrices qui troublent
leur industrie douteuse, ces malfaisants se font consciem-
*
ment, froidement, les complices des barbares fanatiques
en donnant aux pires et aux stupides calomnies la force
péremptoire, l’autorité décisive de leur prestige frelaté
d’Européen...
Aussi la superstition a-t-elle beau jeu avec des menta-
lités ainsi réduites et dirigées, superstition, où la religion
n’a,qu’une part chaque jour plus restreinte. — La reli-
gion évolue en effet de plus en plus vers le fétichisme,
tourne à l’idolâtrie, à une sorte de paganisme, de poly-
théisme inconscient, religion de saints comme chez les
catholiques attardés de certaines régions d’Espagne,
d’Italie et de France, religion de fétiches comme chez les
Russes iconolâtres. — Les saints, les prophètes devien-
nent chez les Arabes et même chez les Juifs, des déités
véritables, auxquelles on attribue des spécialités diverses
comme dans nos églises en décadence, et qu’on implore
avec une foi totale pour la guérison de maladies variées.
On se confie également en la puissance miraculeuse des
eaux; certaines sources jouissent au Maroc d’un pres-
tige plus universel que nos Lourdes ! Bien mieux, la
plupart des charlatans ont fini par se prendre aux mirages
de leursvpropres illusions ; le Maroc est peuplé de talebs
INTRODUCTION
convaincus qui s’instruisent dans la sorcellerie, comme
dans une science véritable. Aux bêtises désuètes des
-
vieux grimoires exhumés, on ajoute chaque jour des
prodiges nouveaux; et l’on fait tourner au profit de l’em-
pirisme les quelques acquisitions de connaissances nou-
velles, qui ont pu filtrer à travers les mailles serrées que
la barbarie marocaine oppose aux progrès issus du sol
maudit de l’Europe. De même aussi que nos superstitieux
Bretons gardent obstinément les croyances médiévales
des ancêtres — sur l’esprit desquels le leur n’est pas en.
progrès — et vivent encore en méfiance et en terreur
parmi les elfes, les farfadets et autres esprits malins, les
Marocains, juifs et arabes, conservent, développent et
exagèrent les vieilles crédulités de l’enfance des sociétés,
fiables et diableries, sorcellerie et influences occultes ont
pris chez eux une importance, que n’avaient sans doute
pas connue leurs ancêtres. La régression des mentalités
correspondant à celle de leur civilisation, a ouvert aux
exploiteurs de la bêtise humaine un champ, sans cesse
agrandi par la précision de leurs expériences et, l’habileté
de leurs jongleries.
Le Très-Bas l’emporte nettement en influence sur
le Très-Haut. On a bien un geste d’adoration et
d’offrande vers ce dernier ; mais en réalité on ne pense
qu’au premier, qui obsède l’esprit enfantin de ce peuple
et qui semble plus à portée de ses désirs et de ses immé-
diates aspirations. Les diables sont en dehors de la
toute-puissance divine, en quelque sorte en lutte d’in-
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1
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92 LA SORCELLERIE AU MAROC
fluence et d’efficacité avec elle ; ils triomphent le plus
souvent, autrement forts et puissants que Dieu . Qui donc,
au reste songerait à s’adresser à la divinité lointaine,
inaccessible, si distante des réalités humaines, pour
. découvrir un trésor ? Qui donc aurait l’idée de l’invoquer
pour nuire à autrui, de le prier pour détruire les effets
diaboliques et les sortilèges? Ce sont là des contingences,
trop misérables pour une si noble et si glorieuse puis-
sance. Aussi on s’adresse aux démons qui fourmillent
autour de l’humanité, qui se plaisent aux petites besognes,
s’intéressent aux moindres faits de l’existence banale des
\
hommes ; et, poury parvenir, on a recours au sorcier, qui
est Dieu véritablement, et que seul on peut opposer aux
puissances infernales, avec lesquelles il a partie liée, qui
connaît les mvstères et les aboutissants de l’Au-dessous,
Kf +
détient les mots et les chiffres fatidiques.
Tout ce qui est hors du domaine des petits guérisseurs»
tout ce qui trouve leurs remèdes inefficaces devient un
stigmate infernal ou un effet des sortilèges. A force de
conjurèr le mal inconnu qui ne peut procéder que des
esprits malins ou de la magie, on est arrivé à appeler ce
mal, à recourir à ces esprits. De passive, de défensive,
la sorcellerie est devenue active, agressive. L’irruption
diabolique dans les affaires terrestres n’est plus une
exception, c’est la règle commune, banale, admise et
subie. Pas de démoniaques exacerbés, comme on en
trouve chez quelques fous en Europe, mais de simples
gens qui croient bien trop réellement, sans irritation et
k
INTRODUCTION
î
93
qui acceptent avec une résignation fataliste les inconvé-
nients quotidiens; et à côté d’eux, des individus assez
naïfs quoique habiles, en vivent.
Fanges, passions et désirs, ignominies et turpitudes,
dépravations, sensualités, envies, haines : pour tout cela,
les sorciers s’offrent comme associés, comme intermé-
diaires. Ils peuvent guérir; ils peuvent tuer. Qu’importe !
Magiciens pris à leurs propres prestiges, convaincus à
force de convaincre, ils ont acquis l’accoutumance blasée
du métier. Marchands de sortilèges et de simples, évo-
cateurs de larves, guidés et prêtres des nécromancies
abjectes, reniflant la semence, le sang et la pourriture
des tombes, détraqueurs d’âmes et d’intelligences, aveu-
gleurs d’esprit, ce sont ces sorciers, ces talebs, ces
cheiks, ces empiristes, pires ennemis de la race qu’ils
exploitent en l’avilissant..., pires ennemis, cela va sans
dire, de l’Europe en marche qui sème sur ses pas le
progrès, l’instruction, la lumière !
Certes, ce n’est plus l’Erinnye du Moyen-Age,
l’effrayante sorcière des Sabbats de minuit, l’infernale
aboyeuse, pourchassée, redoutée, vivant une existence
écartée et mystérieuse. Non, la sorcière, comme le taleb,
mène ici, une vie normale, parmi tout le monde, tant sa
fonction est devenue naturelle, son sacerdoce indispen-
sable, sa participation commune aux difficultés de la vie.
Elle prépare bien certains de ses philtres dans l’isole-
ment des nuits lunaires ; mais elle opère aussi à domicile,
au vu et au su de tous ; elle incante publiquement : gué-
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94 LA SORCELLERIE AU MAROC
Tisseuse de maux, conjuratfice de sorts aussi bien que
complice des envoûtements et des magies mauvaises ;
nul ne la fuit; elle jouit de la considération générale.
* • * • **■**■*••<**• •
C’est de la démonomanie courante, par consentement
réciproque, pas plus déconcertante que cela et qui ne
trouble qu’à peine les âmes démoralisées et les cons-
ciences contaminées...
L’infamie disparaît devant la stupidité. Néanmoins, il
faut bien dénoncer les actes exécrables qui résultent de
cet état d’esprit, de la stupide crédulité de ces fervents,
de ces dévots passifs, encouragés et soutenus dans leur
perversion inconsciente par les corrupteurs — pas beau-
coup plus responsables. Ceux-ci prodiguent l’illusion, qui
effraie ou qui console, qui inquiète ou qui flatte. Ils
répandent la manne ou le poison de leurs prestiges aux
simples et aux dupes, courbés, admiratifs, devant leur
science...
\
Il était d’autant plus indispensable de noter l’infiltra-
tion, l’expansion, la généralisation dans les milieux indi-
gènes, de ce diabolisme familier, dont je ne puis entre-
prendre de rechercher les origines, qu’il domine toute
la médecine arabe actuelle. Une excursion attentive,
une pénétration complète dans ce domaine étrange était
donc nécessaire pour saisir le fond de ce qui est à pré-
sent l’empirisme arabe et les détails de ses procédés de
traitement. Notre scepticisme, évidemment, s’étonne à
rencontrer une ambiance semblable de crédulité tran-
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INTRODUCTION
95
quille, à peu près sans exception, aux plus invraisem-
blables diableries. Tout le premier, je ne fus pas peu
surpris et décontenancé de rencontrer sur mon chemin
ce gouffre insondable d’ignominie, lorsque je commençai
l’enquête nécessaire à cette étude. Il n’en est pas moins
vrai que les choses sont ainsi, sans grossissement, sans
amplification, sans arrangement de ma part. Les infor-
mations que j’apporte sur ce sujet sont puisées aux
sources les plus sûres ; les documents proviennent des
sorciers eux-mêmes, auxquels il n’est pas toujours très
facile de les arracher-; car ces bateleurs, parfois
convaincus, aiment peu initier le public à la pratique
intime de leurs sortilèges. Il a fallu paraître ajouter foi
à leurs propres croyances d’ignorants pour obtenir
communication de leurs secrets, de leurs formules, des
recettes de leurs potions abominables, pour pénétrer
dans le mystère et la liturgie des cérémonies de leurs
goëlies, de leurs pactes, pour s’initier aux opérations de
leurs charmes d’amour et de haine, pour s’identifier à
leur science spagirique, à leur démonographie, pour
connaître les pratiques de leur sorcellerie et de leur
nigromance.
Apprêts de philtres et de lanternes, formules d’évoca-
tion, cérémonies démoniaques, pactisations avecl’En-Bas,
envoûtements et exorcismes* interventions des incubes et
des succubes, nécromanie et magie, maléfices et dictâmes.
A trouver une pareille énumération, on se croirait
revenu aux époques troubles du Moyen-Age. C’est qu’au
96
LA SORCELLERIE AU MAROC
V
/ -
Maroc on est encore à cette période inquiétante de
l’histoire humaine; on surenchérit même sur la sottise
et les aberrations dérisoires de ces siècles d’inconscience
J"
et de délire. Nous le verrons en étudiant les odieuses et
niaises pratiques qui rappellent le gnoticisme troublant
des anciens Albigeois (1).
»
Atout prendre ne semble-t-il pas que, chez nous-même,
en plein épanouissement de notre civilisation si poussée,
des gens déjà semblent vouloir, en dehors même des
attardés et des ignares, que recèle encore la Bretagne,
reprendre sur nouveaux frais les errements absurdes
et les plus abstruses , pratiques de ces âges de folie et
de perversion. Ne voyons nous pas maints snobs, pas
mal de détraqués et une foule d’exploiteurs qu’affole en
•plein xx° siècle, qu’émerveille ou qu’engraisse le mysti-
r -ta
cisme transcendental, auquel des oisifs, des fous et des
industriels au flair exact ont communiqué une vie nou-
velle, ' Messes noires, évocations, magie, érotisme et
démonosophie, insanités de hantise et d’hallucination ont
trouvé de modernes adeptes, de confiants gogos et d’ha-
biles opérateurs. Tant il est vrai que, malgré les conquêtes
du progrès et les illuminations de la raison , il faut à l’hu-
(1) Le gnoticisme albigeois et cathare légèrement revu et
arrangé par ses adeptes modernes qui ont pour devise cet
Rxioipe de morale facile :
^ , « Ama et fac quod vis 1
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MARRAKECH : vue prise de la terrasse du Uf Mauchamp.
Le quartier de la Zaouïa avec la masquée de Sidi bel
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INTRODUCTION
manité, du moins à ses extrêmes représentants, les sim-
plistes et les pervertis, du mystère et de la superstition ;
eïlé a encore et toujours besoin de délire, d’une démence
d’au-delà qui l’exalte»- Il est trop simple et insuffisant
de rester humain, car les moyens sont limités ; il faut
aux faibles du surnaturel: religion ou magie; il faut de
l’illusoire : haschich, opium, rêve, paradis artificiel, Ou bien
J *
un enfer secourable auquel on s’adresse pour les choses
basses qu’on ne saurait décemment demander au Ciel.
Et puis, il y a l’impatience de vivre, de jouir, de nuire
ou de guérir. Le ciel d’ailleurs est trop décevant; l’enfer
_ I-
est bien plus à portée et si complaisant aux faiblesses,
aux vices, aux hontes, si favorable aux ivresses des
instincts, au déchaînement des baves, aux satisfactions
factices et impatientes de la chair !
Calchas était augure. Il convainquit facilement le roi des
rois Àgamemnon, d’immoler sa fille Iphigénie pour
obtenir de Diane des vents favorables. Symbole immortel
de la bêtise humaine qui, comme Dieu, n’a pas eu de
commencement et n’aura jamais de fin, surtout quand
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elle s’attarde dans la superstition qui répond à l’absence
absolue de la faculté de raisonner, et de critiquer,
qui accepte l’incompréhensible et l’inexplicable, sans
s’autoriser à examiner. Et, comme il y aura toujours de
semblables acceptations aveugles de croyances qui ne
répondent à rien, comme y aura toujours des exploiteurs
intéressés de la crédulité humaine et de la faiblesse des
1
4
98
LA SORCELLERIE AU MAROC
ainsi entretenue chez les naïfs et les sots régnera éter-
nellement.
Les progrès du scepticisme et du rationalisme n’ont
pas tellement modifié la mentalité de nos civilisés qu’ils
n’éprouvent encore des besoins de mysticisme, qu’ils ne
présentent des accès de crédulité baroque, qui les con-
duisent de nos jours encore aux pires insanités mysti-
ques.
La prétendue infinie diversité des choses humaines
se trouve ramenée, si l’on y regarde de près, à un perpé-
tuel recommencement, à de simples différences de
détail, d’arrangement, d’accommodation, de transac-
tion, d’adaptation, qui justifient l’aphorisme sentencieux
de l’Ecclésiaste : rien de nouveau sous le soleil (nil novi
sub sole).
Les Arabes marocains sont des sourds qui ne veulent
pas entendre. Ils s’obstinent dans leur ignorance ; et le
capitonnage résistant de leur superstition religieuse étouffe
volontairement les voix qui leur viennent du dehors. Ils
se refusent à s’adapter, même ceux qui ont séjourné en
Europe : aussitôt rentrés dans l’atmosphère d’obscuran-
tisme et de fanatisme dévot qui les a vus naître, ils
gardentbien, pour le public, quelques apparences d’éman-
cipation, ils étalent même un peu ostensiblement ce
vernis très superficiel, mais ce n’est qu’une nouvelle couche
d’orgueil acquis ajouté à celui qui est chez eux hérédi-
taire. Au'fond, ils restent lerribîementMarocains d’idées,
INTRODUCTION 99
de tendances, d’intelligence. Les médecins, plus que tous
les autres, le peuvent constater dans leur pratique.
Il y a là comme une irréductible barrière de sottises,
à laquelle se heurte la tentative de ceux qui apportent
le progrès et qui veulent amener la lumière des connais-
sances modernes dans la nuit profonde de l’ignorance
indigène. L’orgueil de ces simples est étrange et ne peut
provenir que des préceptes religieux qui laissent à leurs
adeptes la conscience obstinée et aveugle d’une supério-
rité dont l’erreur est éclatante. L’évidence même du
mieux ne les convainc pas ; car ils ne voient dans le
succès des nosrànis qu’un accident produit par une
puissance mauvaise, occulte, qui doit les mettre en
défiance: ils profitent de ce mieux, mais sans gratitude,
et sans que la conviction s’impose à leur esprit obtus
et volontairement fermé que le progrès est une réalité
naturelle et non un artifice.
11 faut que le Maroc, prolongement de l’Europe, se.
i
distraie enfin de son rêve immobile et se mêle à la vie
\ \
contemporaine. L’évolution se fera, elle est fatale, rien
ne la peut arrêter, tout ce qui s’opposera à sa marche
sera brisé. A présent que le Maroc est en. relations avec
les nations d’Europe, les lois et le système politique du
pays sont devenus surannés par trop. La cause de l’ex-
trême faiblesse des nations musulmanes réside dans le
piétinement, dans l’état des esprits réfractaires au
progrès, dans l’absence de mise au point du système
administratif et financier et dans la répugnance de la
400
LA. SORCELLERIE AU MAROC
\
société à se laisser entraîner vers un état plus éclairé.
De nombreux changements, radicaux, totaux, sont donc
nécessaires pour que le pays puisse être appelé à béné-
ficier d’un régime, plus conforme aux exigences des
nations européennes. |
Il faut reconnaître qu’eût-on sur le trône chérifien un
homme de jugement et de progrès, disposé à faire faire
r
à son Etat un progrès positif, à réformer avec ampleur
son effort se trouverait paralysé par des circonstances
ethnologiques, des oppositions religieuses et des intrigues
d’intérêt, qui ne lui permettraient pas de travailler avec
son seul vouloir et ses seuls moyens au développement
progressif de son empire.
L’heure paraît avoir enfin sonné pourtant, où le vieux
Maghreb va secouer sa torpeur et dépouiller les moisis-
sures que les âges sans histoire ont accumulées sur sa pen-
sée . Nous avons pensé pouvoir y apporter notre contri-
t
bution.\Nous voudrions apporter dans ce fatras de ruines
orgueilleuses, dans ce désordre inhumain, souvent cruel et
barbare, qui caractérise la société, dans cette déchéance
ignorante d’une intelligence obscurcie par la routine et
le fanatisme, un peu d’ordre, d’humanité, de lumière et
de raison. L’entreprise est grosse.
Avant qu’on songe à la réédification de cette société
sur les bases du progrès moderne, il convient d’abord
d’achever la démolition, de disperser les matériaux suran-
nés, de faire table rase d’un passé sans lustre, sans
"'V
grandeur et sans gloire ; nous avons voulu à la fois
INTRODUCTION
401
inventorier les ruines et dénoncer ceux qui s’obstinent
a en défendre la disposition dans l’ordre de choses que
nos moyens nous permettent d’apprécier. Dénonçons les
ennemis de la raison humaine, à qui le Maroc doit son
croupissement odieux de fanatisme et d’abaissement.
Dénonçons les moyens employés pour cultiver et déve-
lopper l’obscurantisme; dénonçons ceux qui, au nom d’un
dieu, avec l’appui d’un Gode moral dont les préceptes et
les enseignements furent déformés et torturés, oublient
et font oublier les principes pompeusement énoncés
autrefois de la fraternité' des hommes, et sous couleur
de bienveillance, de mots et de gestes vains de solidarité,
prêchent et préconisent les pratiques et les crimes, sortes
de défis jetés à ce qui est humain, juste, bon et grand, à
ce qui est capable d’améliorer la condition des gens.
Nous nemions pas que, dans cette foule attardée, ne se
manifestent des aspirations réelles vers le mieux et
quelques intentions excellentes de sage progrès ; mais ce
n’est là qu’une exception bien minime.
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AU LECTEUR
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Si l’exposition documentaire de ce travail manque de
poésie et de grâce dans ce livre qui n’est pas de la
littérature, s’il y passe comme une nausée d’immondices,
comme une fétidité d’incontinences, c’est qu’il est dif-
ficile d’idéaliser l’ordure et dë maquiller la fange. Or
dès qu’on aborde les conceptions de physiologie et de
psychologie marocaines et l’étude de la médecine et de
la sorcellerie au Maghreb, il faut bien se résoudre à
manipuler un naturalisme de gravois et de latrines.
' " !
L’expression s’en ressent et il faudrait un vocabulaire
d’euphémismes extrêmement riche et varié pour châtrer
le style d’une pareille étude, où le matérialisme des
appétits et des instincts l’emporte de beaucoup en balance
sur l’idéalisme du surnaturel et de l’ au-delà. Il est donc
incontestable que souvent' le bon goût se trouvera choqué
et que la politesse littéraire devra être maintes fois
heurtée. Ne nous attachons pas trop à ménager la
bienséance ; c’est impossible.
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104
LA. SORCELLERIE AU MAROC
Pour sonder la plaie ulcérée et sanieuse des mœurs
de la décadence arabe, pour fouiller les dessous
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de l’âme marocaine et déterger ce qui passe chez eux.
pour du sentiment, il faut faire abstraction de toute
délicatesse. Pour faire l’inventaire sincère de l’occultisme
f
et de l’empirisme en ce pays, il faut se cuirasser contre
tous les haut-le-cœur et ne pas s’offusquer des plus
répugnantes souillures. Nous prions donc les âmes sen-
sibles et délicates, que le réalisme de détails ignominieux
incommode, de ne pas pousser plus avant et de ne pas
nous suivre dans l’autopsie morale et physique du Maro-
cain, de ce cadavre dont l’Europe va bientôt disperser les
putréfactions et balayer les abjections. La déchéance est
accomplie, et l’ignominie de la pourriture morale a
rongé jusqu’aux bas-fonds le charnier lamentable du
Maroc en définitive détresse. Trions ces déchets quand
même, déchets de pensée, de science, d’art, de religion
et de civilisation, afin d’arriver mieux à dissiper l’erreur,
à élaborer le savoir et à créer cette atmosphère dépensée
4 ■’ - ' * ‘ /
scientifique sans laquelle aucune .des merveilles de notre
civilisation ne pourrait apparaître.
PREMIÈRE PARTIE
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V
!
CHAPITRE PREMIER
MARIAGE. DIVORCE. ACCOUCHEMENT.
NOUVEAU-NÉ. RELEV AILLES . CIRCONCISION.
*
MORT ET FUNÉRAILLES.
Mariage. — Chez les Arabes, le jeune homme fait lui-
même sa demande en mariage aux parents de la jeune
fille; s’il est agréé, il envoie aussitôt à sa fiancée du
henné, des dattes et de beaux vêtements soyeux. Cepen-
dant elle lui restera invisible, cachée jusqu’au jour du ma-
riage. — Pendant toute la durée des fiançailles, à chaque
fête, il se rappelle à son souvenir par quelque ; délicate
attention : bijoux, costumes riches, repas, esclaves pour
P
la servir ; cependant chez les deux familles les prépara-
tifs se continuent.
Le soir fixé pour la cérémonie, il envoie chercher sa
fiancée par ses amis qui, en l’amenant, tirent des coups
de fusil sur tout le parcours, tandis que les femmes
frappent du tambourin de leurs ongles aigus chargés de
henné et poussent des hou hou stridents, sous le voile
108 LA SORCELLERIE AU MARO
mystérieux qui leur couvre le visage. Ceci se passe vers
les onze heures du soir.
Dès que ; la fiancée est arrivée chez son fiancé, on
l’introduit avec grande pompe dans la chambre nuptiale
tandis que le bienheureux mâle se tient favec des amis
dans une maison voisine. — A minuit, il vient rejoindre sa
fiancée ; mais, avant de passer le seuil de la chambre,
une matrone lui présente un tamis qu’il doit défoncer
d’un seul coup de poing. S’il a traversé le tamis avec
toute la main, la famille de la jeune femme se réjouit ;
c’est qu’il sera bon mari... S’il n’a pas troué le tamis, il
entre quand même dans la chambre, où il commence par
faire une prière ; puis il déshabille lui-même sa fiancée
qu’il laisse en chemise et en shalvar (caleçon). Alors a
lieu une lutte simulée ; il est de bon ton que la jeune
femme ne se laisse pas vaincre ; il l’empoigne, elle se
débat violemment ; quelquefois elle est si forte que le
mari est obligé de lui attacher bras et jambes, car il y en
a qui sautent sur leur fiancé pour le chasser. S’il se laisse
mettre à la porte, toutes les femmes, qui attendent dans
la cour l’issue du combat, le conspuent et lui font la
morale en se moquant de lui.
Avant que la fiancée ait pénétré dans la chambre
nuptiale, on lui fait prendre quelques excitants tels que:
blancs d’œufs, huile et mastic mélangés, ou bien des
testicules de coq broyés avec du miel et des épices.
Si le mari parvient à déflorer sa femme, il quitte
immédiatement la chambre, où se précipitent les deux fa-
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MARIAGE
109
milles ; lui-même se cache dans quelque chambre isolée.
On exhibe le caleçon de la mariée taché de sang1, on se
le passe de main en main, on le montre aux voisins,
aux invités, afin de prouver que la jeune fille était
vierge.
Le lendemain malin, le marié prend un bain au ham-
mam et reviént déjeuner avec, sa femme. A ce moment et
pendant sept jours, il est considéré comme un sultan, il
se choisit des vizirs et tout le monde dans la maison est à
ses ordres ; le soir il donne une fête dans un jardin à
ses amis qui resteront ses hôtes pendant une semaine.
Si des invités n’ont pu assister au mariage, il les frappe
d’amendes.
Chez les Juifs, la fiancée est amenée dans la maison du
fiancé, où le Rabbin, en présence des parents, bénit les
nouveaux époux. Les invités se retirent; tandis que les
jeunes mariés s’assoient dans leur lit. où ils dînent côte
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à côte ; puis, les invités rentrent et mangent séparément
dans la même pièce. Avant le repas, le marié a enlevé le
voile de sa femme; et lorsque, après le repas, les hôtes se
retirent de la chambre, l’époux donne un tour de clef,
puis il dévêt sa jeune femme...
Après la défloration, il va se cacher dans une autre
chambre. Les parents entrent, constatent l’événement
heureux en visitant le linge de la jeune femme ; chacun se
passe ces objets autour de la tête, en signe de joie, puis
on les montre aux voisins. — Très vite, on enveloppe la
/
110 LA SORCELLERIE AU MAROC
jeune mariée; car si elle prenait froid à ce moment, elle
deviendrait stérile pendant toute sa vie.
Chez les Arabes, au moment où l’on expose le caleçon
souillé par la défloration, les femmes le touchent afin de
se mettre un peu de sang1 autour des yeux ; ce qui pré-
serve des maladies.
Si une fille n’est plus vierge, on s’arrange pour que
son indisposition mensuelle arrive an moment du mariage
et on l’interrompt pendant quelques heures. — On com-
pose aussi un sachet avec du verre pilé, de la poudre
de chaux, du Dem-eL-Hkouâ. (le sang du vide), cela res-
semble à du corail, on broie le tout et on le délaie dans
du savon. La jeune fille s’introduit ce petit sachetauquel
pend un fil de soie, dans le vagin, quatre à cinq heures
avant l’instant critique, et elle l’y laisse jusqu’au moment
du rapprochement; il doit avoir pour effet de cicatriser
momentanément la blessure! Quand son époux va s’ap-
procher, la jeune femme retire tout doucement le sachet
et alors elle saigne (irritation, vaginisme et sang). On
emploie encore, pour rétrécir, de la noix de galle pilée et . j
mise dans un petit sachet. |
Afin d’arrêter momentanément le tribut mensuel, on se Ü
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procure le clou d’un cercueil que l’on plante à peine en j
terre, la jeune femme passe par dessus ; les règles ne
reviennent qu’en retirant le clou, ou bien, dans le même
but, on se lave intérieurement le vagin avec de l’eau *-
chaude salée. ;
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PUBERTÉ
111
Il est obligatoire, de par la loi, de commencer par ma-
rier les aînés (I). Il est de même obligatoire que les gar-
çons soient mariés à dix-huit ans au plus tard, et les
filles à dix ans au maximum, afin d’être d’heureuses
petites mamans à douze ans. Gela se pratique au Maroc
dans le peuple. Passé ces âgés canoniques, le mariage
serait contre la loi, mais on peut unir même des enfants ;
ainsi les fillettes à sept ans par exemple. Dans ce cas,
cependant, on sépare les deux époux qui ne doivent
cohabiter avant l’âge légal chez la jeune femme (dix
ans) . On est surtout coutumier de ces unions prématurées
lorsqu’on craint de perdre un bon parti.
Un vieillard riche peut convoler en justes noces avec
une enfant de dix ans.
Puberté. ■ — Pour reconnaître la puberté on fait
passer par dessus la tête une ficelle, pliée en deux, tour-
nant autour du cou et prise entre les dents : chez l’en-
fant le cordon ne peut pas passer par dessus la tête, à
la puberté la ficelle rase les cheveux et sort; chez l’adulte;
elle passe avec la plus grande facilité.
On ne commence à observer le jeûne du Ramadan
qu’après la puberté reconnue; et on ne doit pas se marier
avant qu’elle n’ait fait son apparition — ce qui, d’ailleurs,
n’est pas observé. — Lorsque les candidats au mariage
sont des orphelins, c’est au Gadi que revient le droit
(1) Jacob a dù épouser Lia afin de pouvoir épouser P«.achel sept
ans après.
112
LA SORCELLERIE AU MAROC
de constater s’ils sont pubères; il le fait au moyen de la
ficelle indiquée plus haut, ou, chez les fillettes, en pesant
les seins. ■: •
' i * * • *
Gette crise, a. lieu entre dix et seize ans. La pre-
mière indisposition sert de prétexte à de grandes fêtes
* „ L
de famille.; On avise les parents éloignés et on fait cir-
i
culer une invitation dont la formule consacrée est:
« Notre fille a accouché d’une fille morte ». On sait ce
que cela veut dire. — On fait tremper la main de la jeune
fille dans tout ce qu’on trouve à la maison pour que la
baraka (bénédiction) soit dessus. — On humecte trois
doigts de son sang et on marque trois points sur un
réchaud pour que les menstrues viennent régulièrement
pendant trois jours tous les mois. Ces coutumes sont
courantes aussi bien chez les Juifs que chez les Arabes.
— Cependant si l’enfant a "10 ou 11 ans et si elle est déjà '
mariée et déflorée — dès l’âge dé sept ans quelquefois — on
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j. n. i
a l’habitude d’arrêter les règles et d empêcher la conce.p-
' * * *
tion jusqu’à l’âge de quinze ou seize ans. Yoici comment
on s’y prend: on mesure la hauteur de l’enfant à l’aide
d’un fil de soie, on coupe le fil à cette taille et on l’intro-
duit dans un oeuf cru que la jeune fille doit avaler. On
reprend ce fil dans ses selles et on y fait autant de noeuds
qu’on veut retarder d’années les effets inévitables du
mariage et de la puberté; elle portera cette amulette cons-
tamment, aussi longtemps qu’elle devra faire valoir ses
vertus. — Ou bien encore on pratique de petites entailles
le long -de la colonne vertébrale de l’enfant, le nombre
MARHAKECII ; La KouimOna.
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V
MÉNOPAUSE. ACCOUCHEMENT. RELEV AILLES 113
des entailles correspondant au nombre d’années à retar-
der. On lui fait avaler sans qu’elle les voie des grains
de coriandre trempés dans le sang de ces blessures,
puis on badigeonne les plaies avec le sang de ses pre-
mières règles en disant « Le sang de ses règles ne
reviendra que lorsque le sang de son dos ira dans ses
voies génitales ». Plus tard, lorsqu’on voudra qu’elle
puisse concevoir, on rouvrira les plaies du dos et on
introduira un peu de ce sang dans le vagin.
>
Ménopause. — Une fille, devenue femme très jeune,
voit sa ménopause très retardée, tandis qu’au contraire
celle restée vierge très tard cesse d’être réglée beaucoup
plus tôt (croyance populaire) (voir divorce à la fin du
chapitre).
Accouchement et ïtele vaille s. — • Lors d’un accou-
chement, on attache un peu partout, aux murs, aux
rideaux, aux portes, des versets écrits sur des feuilles de
papier afin de paralyser l’influence des mauvais esprits.
Au dehors, on suspend au dessus delà porte d’entrée la
tête d’un coq, de petits biscuits ronds, non sucrés, et
brûlés sur la braise même, un balai neuf, des ronces et un
morceau d’étoffe noire, le tout attaché ensemble (ceci est
■un usage chez les Juifs). Le balai sert à balayer le mal
qui pourrait être répandu dans la pièce ; la tête de coq
•est un sacrifice fait pour empêcher le diable de nuire ;
l’étoffe noire met en fuite le hibou ; les biscuits sont là
8
A
t
114
LA SORCELLERIE AU MAROC
pour occuper cet oiseau néfaste dehors et l’empêcher
d’entrer ; les ronces effrayent les chauves-souris. — Ceux
dont les enfants naissent habituellement atteints d’oph-
talmie ajoutent un oignon à ces objets hétéroclites : l’oi-
gnon a la propriété de faire fuir la chauve-souris qui,
les autres fois, s’était faufilée dans la chambre de l’ac-
couchée et avait été cause de l’ophtalmie des bébés. —
Toute femme arabe qui entre dans la chambre d’une
accouchée disperse autour d’elle une poignée de sel afin
d’éloigner les mauvais esprits. — Une femme qui met
habituellement au monde des enfants morts-nés achète
une marmite neuve dont elle enlève le fond, on fera passer
le nouveau bébé par ce trou. Cette marmite percée est
gardée religieusement jusqu’à ce que l’enfant grandisse
et on ne la prêtera à personne. En outre on enterre le
placenta de la mère sous elle, ce qui veut dire à l’endroit
où elle se tient lè plus souvent. En cas de déménagement,
elle est obligée de le déterrer pour l’emporter avec elle.
On ne lave ni l’enfant ni la mère après la délivrance
par crainte des esprits de l’eau. — Exceptionnellement, on
fait usage d’un quart de sucre délayé dans de l’eau-de-
vie pour laver les voies génitales de l’.accouchée lorsque
les pertes sont trop abondantes.
On attache un bandeau d’étoffe autour de la tête de
l’enfant en serrant fortement, afin que la tête ne grossisse
pas trop. On lui emmaillote le corps très serré afin que
les membres et les os ne se disloquent pas, on donne
une forme au nez, on lui manipule les lèvres pour leur
*
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ç
ACCOUCHEMENT. — RELEVAILLES 115
donner un joli dessin et on écrase la bosse sanguine
avec les mains.
Une demi-heure après la délivrance, on presse légè-
rement les seins de l'accouchée afin de faire sortir un
peu du premier lait ; on huile légèrement le mamelon et
la jeune maman donne à têter à l’enfant.
r
La jeune mère juive est assistée de deux sages-
femmeS. L’une est assise sur un escabeau et tient étendue
sur ses genoux la patiente qui enfantera entre les
jambes de la sage-femme ; l’autre matrone est assise
par terrepour recevoir l’enfant et maintenir le périnée;
au moment de la délivrance, elle tient à deux mains une
serviette recouverte d’une étoffe de laine pour recevoir
le bébé qu’elle ne doit pas toucher avec les mains. Si
les douleurs sont vives (voies génitales sèches), on in-
troduit un peu d’huile avec du blanc d’œuf ; d’autres
matrones maintiennent les bras et les jambes dé
l’accouchée.
Les femmes arabes n’ont qu’une seule sage-femme
assise sur un escabeau ; celle-ci pose les pieds sur quel-
chose d’élevé et place la patiente face à elle, sur ses
jambes écartées. L’accouchée appuie ses mains sur les
épaules de la sage-femme qui retire l’enfant (1).
(1) Chez les Turcs du Nord on retrouve encore souvent l’usage
de la chaise à accoucher, toujours très ornée, sorte de fauteuil
avec plateau mobile demi-circulaire qu'on enlève au moment
des couches qui se font assises (voir fig. p. 116).
*
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116
LA. SORCELLERIE AU MAROC
Après l’enfantement on lui presse to utes les parties du
corps ; la sage-femme s’assied sur une des hanches de
Iajeunemèrei'étenduesurle côté, de façon à bien appuyer,
à lui serrer et bander les cuisses et
tout le reste du corps. à l’aide d’une
grande bande d’étoffe à turban. — -
Pour cicatriser la blessure, on a pré-
paré au préalable un peu de laine
très propre qu’on a trempé dans de
l’huile où l’on a délayé de la suie.
Puis on introduit ce tampon dans le
vagin. — Enfin on administre à la
convalescente une potion composée de miel et de beurre
fondus ensemble, qu’on fait suivre plus tard d’une
bouillie de farine.
Lorsque les pertes s’arrêtent trop tôt, on brûle sous
la malade de la vieille paille, ou bien on place dans un
vase une brique chaude, sur laquelle on jette de la
menthe pilée et de l’eau ; l’accouchée s’asseoit dessus afin
d’en recevoir les vapeurs. — Il faut que les pertes après
la délivrance durent sept jours ; lorsqu’elles sont nor-
males, elles purifient si bien le corps que même des
maladies anciennes disparaissent à la suite des couches.
Enfin pour que la femme reste bien portante, il faut que
les pertes aient duré une semaine. — Aussi longtemps que
l’accouchée garde le lit, on lui donne du miel et du
gingembre.
Celle qui craint des couches difficiles se procure un
ACCOUCHEMENT. HELE VAILLES 147
roseau qu’elle fend en deux, elle enlève les opercules
et en brûle sept avec sept mouches et sept feuilles de
safran. La délivrance sera rapide. Ou bien elle s’en-
r ouïe autour de la cuisse gauche en haut une peau
entière de serpent; elle espère avoir une délivrance aussi
facile que la mue du reptile. Ou encore fumiger Tac-
couchée avec; le placenta d’une ânesse. Pendant que la
malheureuse se débat dans les douleurs, tenir en main
la corne droite d’une gazelle. Brûler sous la souffrante
tandis qu’elle se tient debout, des grains de moutarde
d ont elle doit en même temps respirer la fumée. On
peut remplacer la moutarde par de l’opium ou par des
tiges d’iris mélangées à de l’A ti-el-Djïm (seuil du diable).
Pour faciliter les couches compliquées, on emploie
encore de la farine qu’on étend sur le ventre de la ma-
lade en disant : « Nous voulons que l’enfant vienne au
monde aussi rapidement que la farine s’est écoulée vi te
des meules ». Cette farine est ensuite déposée au seuil de
la chambre.
Lorsque le foetus est renversé, la jeune femme est
étendue sur la couverture d’un célibataire ; deux hommes
tiennent la couverture en travers par les deux bouts et
font rouler la femme d’un côté à l’autre; l’enfant se met
en bonne position. — Pour remédier au même inconvé-
nient, la jeune femme fait trois culbutes sur un lit. —
Ou encore, on la met la tête en bas, les pieds en l’air,
cependant qu’une matrone lui manipule le ventre, jusqu’à
çe que l’enfant prenne une position convenable.
/
118 LA SORCELLERIE AU MAROC
I
Une femme à terme, qui ne sent pas venir les douleurs
de l’enfantement, prend un bain froid ; elle sort vers
quatre heures à la rencontre des vaches qui rentrent des
champs, ramasse un peu de terre de dessous le sabot de
la première vache qui passe, rentre chez elle, brûle cette
terre et se laisse approcher par son mari dans la soirée.
Forcément l’accouchement doit survenir. — Lorsque la
pauvre femme souffre sans pouvoir mettre au monde,
on suppose qu’elle a eu une envie non satisfaite. Dans
un gobelet de terre on met alors de l’eau de forgeron
(eau dans laquelle le forgeron a éteint son fer) et on
recouvre le verre d’un paquet de menthe; quelqu’ùn se
précipite vers la souffrante en tenant ce gobelet et lui
crie brutalement : « Tiens, voici ce que tu avais désiré ! ».
La malade, surprise, boit et... l’événement se produit.
Au contraire, lorsque la jeune femme craint d’accou-
cher avant terme, elle se procure un petit melon amer
(coloquinte) dont elle enfile les graines et s’enroule ce
collier ; autour du cou. .Puis elle fait venir un jeune céli-
bataire qui lui prête sa ceinture de pantalon, il la lui
attache autour du ventre en la fermant avec un cadenas
qu’il a acheté lui-même. — On ne croit pas aux maladies
et aux accidents qui provoquent l’accouchement préma-
turé; de cela sont accusés toujours les mauvais esprits.
En moyenne, les relevailles sont de sept jours ; la
jeune maman reste dans ses couches et vêlements souillés,
ne change, ni de linge, ni de matelas de toute la semaine,
par crainte des esprits. Mais elle s’est bien lavée au
ACCOUCHEMENT. — RELEVAILLES 119
savon et s’est vêtue de neuf dès que l’événement final
s’est annoncé .
Chez les Arabes, on respecte les usages suivants pour
éviter les effets du mauvais œil : — La jeune mère reste
invisible pour tout homme y compris son mari, ne reçoit
pas de visités et ne voit personne en dehors des matrones
qui lui ont prodigué leurs Soins. — On attache à un bras,
à une jambe et au cou de l’enfant à peine né, de petits
paquets composés de hormel, sel, rota, alun et henné.
La mère porte les mêmes paquets mais distribués aux
membres opposés ; par exemple, si l’on a choisi la jambe
et le bras droits de l’enfant, on prendra le bras et la
jambe gauches de la mère. — Au chevet du bébé, sur le
mur, on applique une main à plat, après l’avoir trempée
dans du goudron ; on dessine encore à l’aide du goudron
une paire de ciseaux sur les murs et les portes, préala-
blement frottés à l’ail, pour mieux incommoder les
esprits. — La maman et le bébé portent des amulettes
dans lesquelles le taleb inscrit le mot : « Bismilloh ». —
Le bébé ne change, ni de linge, ni de lit avant sa ma-
man, pour ne pas mourir tout de suite.
Les Arabes comptent sept jours, y compris les pertes,
pour le repos génital. Le septième jour, la jeune femme
se baigne au hammam où on lui frictionne le corps à
l’huile chaude; rentrée chez elle, elle s’étend sur le lit où
son mari la franchit pour la purifier.
Chez les Juifs, lorsque la femme a mis au monde une
fille, son mari ne l’approche qu’ après trois mois et dix
120
LA SORCELLERIE AU MAROC
jours ; si c’est un garçon quia provoqué l’heureux événe-
ment, elle sera sienne à nouveau au bout de quarante
jours. Pendant tout le temps des relevailles, le mari évite
I
de marcher avec elle, de toucher aux objets lui apparte-
nant et dort dans une autre chambre, si possible.
L’Arabe reprend sa femme dès que les pertes ont
cessé.
I-
Usages à respecter pendant la grossesse. —
(Hermaphrodites, monstres, difformités, jumeaux).
Une future mère qui passe devant un plant de giroflée
doit en mâcher une feuille, autrement l’enfant naîtrait
possédé.
Lorsqu’elle aperçoit une femme nue, qui lui donne
envie d’avoir une fille, ou un homme nu qui lui fait
désirer un garçon, et si, à ce moment elle se gratte la
vulve, elle mettra au monde un hermaphrodite dans le
cas où elle serait enceinte d’un fœtus de l’autre sexe.
Si, en voyant un singe ou un chameau au troisième,
mois de la gestation, elle craint que son enfant leur
ressemble, le bébé rappelera l’animal vu.
D’une façon générale, lorsque les enfants naissent
difformes, avec les membres tordus, etc., cela prouve
que le diable s’est interposé entre le mari et la femme au
moment de la conception, ou encore que le père a fré-
quenté des jeunes garçons dans sa jeunesse.
Le mari juif ne caresse pas sa femme, aussi longtemps
que la lumière brûle, il ne lui parle pas pendant le rap-
USAGES A RESPECTER PENDANT LA GROSSESSE ,121
- 1
1
procheraent; Sans cela il court le risque que l’enfant à
venir soit violent et méchant. Parler à ce moment là peut
mê me produire le mutisme de l’enfant. Les parents juifs
peuvent être accablés d’enfants renégats, si, pendant
l’acte procréateur, la mère a pensé à un Arabe, ou si elle
en a vu un, en sortant du bain, le lendemain. C’est
d’ailleurs le motif pour lequel les Juives se recouvrent
le visage en sortant du hammam et se font conduire par
une autre femme. 1
Pour ne pas avoir de monstres, les Israélites suivent
exactement ces prescriptions de la Loi : Ne pas toucher
une femme indisposée, ni boire dans son verre, ni
manger dans son assiette. Eviter le contact du linge de
sa femme et ne pas employer ses babouches pendant les
cinq jours du tribut mensuel et pendant les dix jours
qui suivent.
Au bout de cette quinzaine seulement, la jeune Juive
se lave bien au savon chez elle, puis va au bain froid
des femmes, où elle plonge trois fois dans le bassin. En
sortant, elle se cache la figure et ne se découvre qu’en
présence de l’époux ; celui-ci prend alors un livre; 'de
psaumes qu’il lit jusqu’à onze heures afin de chasser les
mauvaises pensées; il ne touchera sa femme que vers
minuit ce soir là. A celte heure l’épouse quitte la chambre,
et, levant les yeux au Ciel, dit cette prière : « Dieu existe
et ses commandements sont vrais, Dieu est vrai ainsi que
Moïse et sa loi ». Dans la chambre, le mari fait la même
invocation. Puis, tous deux peuvent enfin se mettre au lit.
122
LA SORCELLERIE AU MAROC
Pendant les trois premiers mois de la. grossesse, le
mari peut fréquenter sa femme à volonté, l’enfant n’en
sera que plus fort ; pendant les trois mois suivants, il la
verra moins souvent et pendant les trois derniers mois
très rarement.
Si les deux époux éprouvent le besoin de se rapprocher
à nouveau lorsqu’ils viennent de le faire, ils auront des
jumeaux, mais ils n’en auront pas lorsque l’un d’eux
seulement aura été talonné par le désir.
Sipendant la gestation, la future mère aperçoit une
femme ayant du carmin sur les joues et qu’elle se gratte
à un point quelconque du corps, l’enfant aura une tache
rougeà ce même point du corps. ■ — Sielle voit deuxroses
sur un rosier qu’elle ne peut atteindre et si elle se gratte
à un point quelconque du corps, l’enfant aura une
double tache rose à cet endroit. — Lorsqu’une femme
enceinte est torturée par une envie irréalisable, elle doit
cracher par terre, sucer la paume de sa main et se tordre
la laugue dans la bouche.
Pour que l’enfant naisse sans difformités ni taches ,
au moment du terme, la future mère fait trois plongeons
au bain froid des femmes.
Nouveaux-nés. — Un proverbe populaire dit : « que le
troupeau doit ressembler au mâle. » Lorsqu’onne trouve
pas cette ressemblance avec le père, on crie à l’inter-
vention des diables: dans le sein de la mère, ils ont
remplacé l’enfant légitime par un des leurs. Ceci, par
\
NOUVEAUX-NES
123
exemple, lorsque deux époux blancs ont un enfant noir
(Très indiqué pour détourner les soupçons au cas où il
y a un père de contrebande qui est de couleur). Les
matrones fournissent spontanément l’explication de
l’intervention diabolique afin que la non-ressemblance ne
provoque paade difficultés dans le ménage.
L’enfant qui naît coiffé est voué à la- chance, les
parents conservent la coiffe en guise de porte-bonheur ;
on l’attache au lit ôuonla place dans la coiffure.
La sage-femme doit murmurer à l’oreille du bébé qui
vient de naître lai formule du Muezzin au Minaret,
sauf l’appel à la prière : Allah akhbar , La Ilia il
Allah, etc.
Les Juifs mettent l’enfant dans un pétrin : la pâte
monte, puisse la vie de l’enfant être prospère ! Lorsque
c’est un premier-né, en le couchant dans le récipient, on
prononce la formule suivante : « Je te sauve des mains du
Cohen ». — C’est une petite fête imposée par la Loi, qui
doit avoir lieutrentejours après la naissance de l’enfant.
— On invite les parents, les amis, le Mohel (circonciseur)
et un Cohen auquel on offre une somme d’argent pour
racheter l’enfant. (Ceci se rapporte à l’ancien usage sémite
qui consistait à offrir les prémices à la divinité). Plus
particulièrement chez les Juifs, le premier-né de chaque
famille était voué à la religion, il devait être prêtre. Mais
Ara on et ses descendants, les Cohen, voulant se réserver
le privilège de servir la divinité, introduisirent l’usage
du « rachat » ; la famille, au lieu de faire un prêtre de
124
LA SORCELLERIE AU MAROC
son premier-né, invite le Cohen et lui offre en échange
une petite somme d’argent.
Les Juifs, qui se targuent d’hygiène, ne sortent pas les
enfants avant l’âge dé deux à trois mois par crainte de
l’air, ils les confinent dans la lourde atmosphère des
chambres sales et empuanties.
Nourrices. — L’habitude est de sevrer les enfants à
deux ans ; mais cela peut se faire à partir de sept mois.
La mère qui manque de lait prend de la luzerne sur
laquelle elle a versé une soupe de farine, ou bien une in-
fusion de feuilles de roses avec une bouillie de farine. —
Brûlerie sabot droit d’une vache, le piler et avaler cette
poudre avec du vin. — Manger un cousscouss cuit dans
un bouillon de poisson. — En général, des soupes de
farine d’orge, beaucoup de grains de lin ou d’orties et
du vin (orties Harek).
*
Celle dont le lait est complètement tari doit se procurer
unpétrin neuf qu’elle remplit d’eau; elle le dépose au seuil
de la maison à l’heure de la rentrée des vaches à l’étable.
Trois fois de suite elle se dirige à quatre pattes vers le
pétrin, elle y boit de l’eau, rentre dans sa chambre en
disant chaque fois : « De même que les vaches rentrent
des champs je veux que mon lait revienne. » — On peut
encore, dans ce cas, réveiller brusquement la nourrice,
lui donner à boire un verre d’eau en criant : « Tiens,
ton lait ! ».
Ce sont toujours les fourmis qui enlèvent le lait à la
;
i
f
ï
i
ff
NOURRICES 125
femme. Exemples: La nourrice a laissé tomber quelques
gouttes de son lait par terre et les fourmis en boivent. . .,
le lait disparaît. — Par vengeance, une ennemie a obtenu
un peu de lait de la mère à laquelle elle veut nuire, elle
jette ce lait dans une fourmilière.
Dans ce cas, pour faire revenir le lait, la nourrice
fera un cousscouss de semoule avec du sucre, du henné
I
et de l’huile qu’elle répandra sur une fourmilière. Elle
prendra aussi de l’orge dont elle placera un peu à
l’entrée de chaque fourmilière. Les fourmis sortiront
alors et s’empareront chacune d’un grain d’orge, la nour-
rice leur reprendra ce grain d’orge ; et, rentrant chez elle
avec cet orge repris ainsi dans chaque fourmilière, elle le
moudra, sans parler, dans un petit moulin et en fera
une soupe qu’elle mangera.
Quelquefois pour nuire à un propriétaire on peut
faire disparaître le lait de ses vaches en jetant
dans une fourmilière du lait provenant de ses trou-
peaux.
Lorsqu’on veut sevrer, et pour tarir les glandes, on
dépose un peu de lait sur une fourmilière et dans un
réchaud, où le feu commence à s’éteindre. Puis on
applique un bandage très serré sur les seins pour que le
lait passe dans le sang. Pendant la semaine du sevrage,
se coucher toujours sur le dos afin que le lait rentre
dans les veines ; ne pas manger de choses excitantes . — Si
les mamelles sonttrop pleines, les recouvrir d’une couche
de cendres imbibées d’eau. — Contre les maladies du
126
LA SORCELLERIE AU MAROC
sein, on porte du côté malade de la poitrine la patte
droite du porc-épic.
j
I
s
Circoncision. — La circoncision doit se faire le
huitième jour après la naissance, dans la chambre même
de l’accouchée ; à ce moment, on donné un nom au gar-
çon (1). — C'estle baptême. — Pour les filles il n’y a rien
de semblable; le nom est donné à n’importe quel mo-
ment sans qu’il y ait une fête obligatoire. — .Aucun état
civil. — Autant de listes de circoncisions qu’il y a de
Mohel (circonciseurs) qui peuvent très bien ne pas être
rabbins. Pas plus les Juifs que les Arabes ne connaissent
leur âge.
A treize ans, « première communion » de l’enfant
juif; cette initiation le lave de toutes les fautes com-
mises jusqu’à ce jour. — La bénédiction nuptiale est
une autre purification morale. — Enfin les fautes d’un Juif
marié seront excusés si le jour du Grand Pardon, â la
synagogue, il se tient debout sur une brique du matin
au soir. La Loi ajoute : sur un seul pied.
Mort et funérailles. — Chez les Juifs, après avoir
tout épuisé pour sauver le moribond, on le change de lit
pour dérouter la mort.
Le malade est à l’agonie et quelqu’un parle haut dans
la chambre — l’âme qui voulait s’envoler, effrayée,
(1) Abraham est le portier du Paradis, il est chargé de s’assurer
si les entrants sont bien circoncis.
t
t
\
1
MORT ET FUNÉRAILLES 427
s’arrête — l'agonisant reste suspendu entre la vie et la
mort. On lui fait boire alors de l’eau provenant d’ün
bain : il meurt tout de suite, ou il s'en trouvé mieux ;
quelquefois on remplace l’eau de baignoire par celle
d'une veilleuse de synagogue.
Afin de savoir si la personne gravement atteinte
mourra ou sera sauvée, on lui donne à boire de l’eau
dans laquelle on a délayé des amandes et du sucre pilés ;
si elle s'en trouve bien, il y a espoir de guérison ; autre-
ment on la considère comme perdue et on ne s’en occupe
- i
plus.
Chez les gens aisés, on arrose le corps avec de l’eaü
camphrée ou safranée ou avec de l’eau de roses, puis on
l'enveloppe dans un linceul.
Aussi longtemps que durent les ablutions,, des Tolbas
(personnes intelligentes) lisent les prières des morts. Et,
aussitôt la toilette du cadavre terminée, on porte le corps
au cimetière. Deux Tolbas se chargent de le descendre
dans la tombe où ils le couchent sur le côté droit ; puis
la fosse est remplie de terre et tous les assistants se
retirent sauf un Taleb (sorcier) qui reste là pour calmer
le mort : Suivant la croyance populaire arabe, dès que
le défunt est dans la tombe, l’àme lui revient; il cherche
alors à sortir mais en remuant la tête il rencontre la
terre et alors il pousse un cri ; c'est pourquoi le Taleb
reste là pour l'exhorter à prendre en patience son
irrémédiable malheur.
i
Le deuil seporte selon les habitudes delà famille. Les
428
LA SORCELLERIE AU MAROC
uns ne font ni feu ni cuisine à la maison : des parents
leur envoient quelque nourriture. D’autres, les gens aisés,
offrent un /repas, le soir même des funérailles, à tous
ceux qui ont assisté à l’enterrement. Certains ne se
rasent pas pendant deux ou trois mois ; d’autres ne
changent pas de linge pendant un trimestre.
Tous les parents ainsi que les amis intimes restent
dans la maison mortuaire . pendant trois jours ; les
femmes seules peuvent aller au cimetière pendant ces
trois jours où les pleureuses professionnelles lisent et
récitent des prières sur la tombe en poussant des cris.
Le troisième jour, les familles aisées distribuent des
victuailles aux pauvres — le dîner des Morts — et,
quelques mois après, on construit le monument funéraire.
Souvent on suppose que l’agonie n’est qu’un artifice du
diable. Dans ce cas, on offre un sacrifice au Malin : il faut
faire saigner une poule sur la tête du moribond et lui
frotter les tempes avec le sang.
Il semble qu’un homme est mort, on le lave et on le
laisse étendu ; mais un chat passe sur le corps du tré-
passé. S’il ressuscite, se dresse et se met en colère, il
faut l’achever ; même si le ressuscité se sauve dans la rue,
il faut le poursuivre et le frapper jusqu’à ce que mort
s’ensuive ; c’est qu’une âme impie s’est introduite dan s
son corps à ce moment. Il faut donc abattre ce corps
dans l’intérêt même du défunt.
« Dieu l’a donné, il en a eu besoin, il l’a repris »
voilà la consolation de l’Arabe.
MORT ET FUNÉRAILLES
Quand Pu ri d’eux meurt, on lui fait prendre les ablu-
tions comme de son vivant; celui qui les donne prononce
les prières. On commence' par lui laver le bas-ventre et
les parties génitales avec de l’eau chaude; on lui lave
trois fois les mains, on lui rince la bouche trois fois avec
le doig t ; trois fois de l’eau dans le nez ; on lui lave la
figure trois fois ; puis on trempé les mains dans l’eau et
on les lui passe lentement sur les cheveux, aller et retour
une fois, en prononçant la formule: « Dieu seul est Dieu
et Mahomet est son prophète ». On lui nettoie les
oreilles en commençant par l’orifice, puis intérieurement
et extérieurement en disant : « Que Dieu le considère
comme ceux qui écoutent la voix de Mahomet». Ensuite,
on, lui lave le pied droit, puis le gauche ; on couche le
cadavre sur le côté droit, puis sur le gauche; on couche
le cadavre sur le côté droit et on lui lave la moitié gauche
du corps avec la main et avec de l’eau chaude de la tête
aux pieds; on le retourne ensuite sur le côté gauche
pour laver la moitié droite et on le retourne sur le dos.
Les Juifs aussitôt après le décès, font les < prières1
d’usage, puis déshabillent le mort; ils l’étendent par terre
sur le dos, les bras allongés le long du corps et le
recouvrent d’un drap blanc. On pose un cierge allumé
du côté de la tête pour chasser les esprits. Autour de la
dépouille, les rabbins lisent des prières toujours pour
éloigner le diable qui, en touchant le cadavre, pourrait
le souiller.
Le mort, avant d’être lavé, entend tout ce qui se
9
/
130 LA. SORCELLERIE AU MAROC
passe autour de lui ; comme il ne peut pas parler, il verse
du sang par la bouche.
i
Pour faire la toilette du cadavre, on l’étend sur une
planche toujours recouvert du drap sur lequel on
jette de l’eau froide ; on enlève ensuite le drap mouillé
et on le remplace par un autre, puis, en dessous du drap,
on lave le corps à l’eau chaude et au savon à l’aide d’un
morceau de laine ; dans cette eau on a mis de la lavande
et des feuilles de roses. Le visage reste absolument
caché pendant qu’on frotte énergiquement le corps. On
cure les ongles des mains et des pieds. Pour un homme,
on introduit le doigt dans l’anus et avec de l’eau et du
savon, on nettoie à fond après avoir retiré les excré-
ments ; si c’est une femme, on lave le vagin et le rectum
de la même façon. Le drap est changé à nouveau et par
dessus on jette de l’eau froide pour le dernier bain. (Gela
rappelle les trois plongeons rituels de la feriime et aussi
les trois bains à la veille du Kipour, ordonnés par la
Loi.)
Si le mort est riche on le revêt de drap avant de l’en-
velopper dans le linceul ; si c’est un pauvre, on lui
improvise quelque costume, puis on l’enroule dans le
suaire, toujours les bras le long du corps. Une jeune
fille est parée comme pour le mariage : henné aux mains
et aux pieds, rouge aux lèvres, carmin aux joues, khôl
aux yeux ; on lui met des bijoux: bracelets, bagues,
collier, boucles d’oreilles ; puis on l’enferme dans un
linceuls À ce moment, tout près de la tête de la défunte,
MORT ET FUNÉRAILLES 131
les femmes présentes crient le hou-hou strident des
noces.
Les Juifs enterrent leurs morts couchés sur le dos, dans
un cercueil découvert, sauf quelques planches sur la tête.
Les obsèques suivent immédiatement la toilette du
cadavre .
Pendant la vie conjugale, l'homme perd beaucoup de
gouttes de sperme et chacune d'elles s’incarne en un
bâtard du diable ; lors de l’enterrement de l’un des
époux, on jette des monnaies autour de la tombe pour
occuper ces bâtards et les empêcher de tourmenter le
trépassé.
S’il y a sécheresse, on attache un morceau de linge
au pouce droit du défunt pour lui rappeler de demander
la pluie à Dieu.
La planche à laver des cadavres est exposée à la porte
dès la levée du corps, elle y reste trois jours pour dé-
tourner le malheur à venir.
Il est interdit de « laisser entrer la mort dans la ville »
+
(un cadavre) ; Arabe, Juif ou Européen mort de mort
naturelle ou tué hors les murs ne peut être apporté en
AÛlle. A Marrakech, on place le corps dans une Nzalla,
niche dans la porte de Bab-eï-Khmis, en attendant
qu’on puisse le porter au cimetière de quelque proche
village, voire jusqu’à Mazagan, s’il s’agit de grands
personnages. (Marrakech n’a pas de cimetière hors les
portes.) Le Juif mort à Médina, ne pouvant être apporté
au Mellah, est enterré au cimetière arabe.
' ■
132
LA. SORCELLERIE AU MAROC
Toute la semaine d’après le décès, les parents vont
chaque soir au cimetière, pieds nus, ou avec des ba-
1 J
bouches de drap aux semelles de carton ; sur la tête ils
ont des capuchons noirs. Sauf ces visites au cimetière,
on ne quitte pas la maison, excepté le samedi pour aller
à la Synagogue et alors on peut se chausser.
Pendant ces huit jours de grand deuil, les proches
parents du mort ne s’asseoient que du côté gauche de
la chambre, ne se lavent pas, ne changent pas de linge
et se privent de viande.
Dans la chambre mortuaire, si le défunt est un homme,
on garde allumée pendant trente jours une veilleuse
de verre qui est ensuite donnée à la synagogue ; si
c’est une femme, la veilleuse est en fer blanc. — De
toute l’année, on ne se fait pas de vêtements neufs et on
ne touche pas aux cheveux et à la barbe ; tout projet de
mariage ou de fête est remis à l’année suivante.
*
Polygamie. — On a le droit d’épouser jusqu’à trois
femmes à la fois, surtout si on n’a pas d’enfants avec
la première ou la seconde. — Lorsque les femmes ne
sont pas d’accord, le mari est obligé d’avoir une maison
pour chacune d’elles et de passer quinze jours alterna^
tivement dans chaque domicile.
Divorce. — L’homme peut demander le divorce, même
pour le moindre motif : la femme ne sait pas faire la
cuisinc, elle est sortie sans sa permission, elle a regardé
\
1
DIVORCE 133
*
un autre homme, etc. A plus forte raison si elle est
stérile.
On avertit le grand rabbin et le mari quitte le domi-
cile conjugal en envoyant des aliments à son épouse.
Le huitième jour de cet abandon, le notaire (1) rédige
les papiers nécessaires et le mari restitue à sa femme la
dot quelle était obligée de lui apporter (ktouba) ; cette
dot se compose d’effets, de bijoux et d’argent. Le grand
rabbin signe l’acte préparé par le notaire et lé divorce
est accompli en huit jours
Un homme, après avoir divorcé avec sa femme, peut
l’épouser à nouveau autant de fois qu’il. le veut; mais il
peut empêcher son ex-épouse de se remarier avec un
autre homme ; lorsqu’il veut le lui permettre, il prononce
devant le rabbin la formule suivante : « Ma femme est
impure pour moi et pure pour les autres. » Dans ce
cas, elle peut se remarier dès le lendemain. Le fait
d’avoir prononcé cette phrase ôte au mari la possibilité
de reprendre sa femme, du moins avant qu’elle soit
l’épouse divorcée d’un autre.
Les enfants survenus pendant le mariage restent à la
charge du père ; lorsqu’il y a un enfant au sein, le père
divorcé doit subvenir aux besoins alimentaires de son ex-
femme jusqu’au moment où l’enfant pourra se passer des
soins maternels.
(1) Les notaires sont rabbins = sophrim ; analogues aux
Àddouls.
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134
LA SORCELLERIE AU MAROC
Quelquefois l’épouse peut demander le divorce; — Il
lui faut des motifs très sérieux. Si le mari accepte, elle
est obligée dè lui abandonner toute sa dot 5 s’il n’accepte
pas, le divorce est impossible. L’épouse est une sorte
d’esclave qui ne mange pas à la même ; table que son
v
mari ni avant lui et qui, à tous les points de vue, se trouve
1 dans un état d’absolue infériorité.
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CHAPITRE II
v
1
COUTUMES SE RAPPORTANT AUX DIFFÉRENTES CIRCONSTANCES
DE LA VIE SOCIALE ET DE 1? EXISTENCE DES INDIVIDUS
Soins du corps. Système pileux. —-Pour ne pas être
confondus avec les mécréants, les Juifs doivent -être
marqués par neuf signés distinctifs, prescrits par la
Loi :
•1-2. Deux carrés de cheveux aux tempes, au-dessus
des oreilles (peya, au pluriel peyot), tandis
que le reste de la tête est rasé.
3-4. Moustaches.
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5. Barbe à laquelle il ne faut pàs toucher confor-
mément à la loi mosaïque qui dit : « Ne les
imite pas ! » (Chrétiens et Musulmans qui
coupent leurs poils).
6-7. Ne pas toucher aux poils de dessous les bras.
8. Garder de même ceux du mont de Vénus.
9. La petite languette prépuciale.
En résumé, on peut se raser, sauf les peyot, mais il
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1
136 LA. SORCELLERIE AU MAKOG
est interdit de toucher aux poils du corps. Ainsi tout
poil arraché ou coupé au pénis retarde d’un an le mariage
d’une jeune /fille. Mais cette interdiction ne s’applique
pas aux femmes mariées qui doivent au contraire se
- faire épiler. Généralement, d’ailleurs, [les obligations
sont surtout imposées aux hommes, la femme étant trop
peu de chose pour suivre la Loi, du moins jusqu’à la
maternité. Alors ses péchés retomberaient sur ses enfants
jusqu’à la troisième génération. Les jeunes filles jouissent
d’une complète liberté et elles en abusent souvent.
Les cheveux d’une Juive mariée ne doivent plus être
vus, pas même par son mari. Aussitôt après la bénédic-
tion nuptiale, la chevelure de la jeune femme est à jamais
cachée sons deux foulards ; l’un en soie pour couvrir la
tête et les tresses ( fsioul ), l’autre pour le devant des
cheveux Kydile bu Sebnia. — La femme, pour se coiffer,
se cache dans le coin le plus obscur et le plus retiré de
la chambre, car ses cheveux ne doivent même plus
paraître à la lumière.
L’enfant juif est rasé à l’âge d’un an.
Pâtes épilatoires. — Zeruekh (pierre jaune composée
d’une sorte d’écailles), chaux vive et savon mou noir ;
ori en fait une pâte dont on garnit les poils péndant très
peu de temps, on lave ensuite à l’eau chaude et les poils
s’en vont.
Contre le duvet sur le front ou sur les joues on
emploie une pâte composée de jus de citron et de sucre
PATES ÉPILATOIRES
137
qu’on travaille jusqu’à ce qu’elle devienne élastique. On
l’applique sur les parties à épiler et, lorsqu’on l’arrache,
le duvet vient en même temps ; le duvet ne repousse
pas vite après ce traitement et, de plus, cette pâte a
l’avantage de rendre le teint frais. — Pour épiler, on
met une couche de cendres chaudes et on arrache les
poils avec une petite pince. ■ — On se sert encore de mastic
mâché et chauffé.
L’épilatoire courant des Arabes de la campagne est le
Kméat-el-Mahon , herbe ressemblant au blé dont le con-
tenu des grains est poisseux ; on recueille ce jus qu’on
étend sur les parties à épiler. Cette même plante guérit
aussi les piqûres de guêpe.
Pour égaliser la ligne des sourcils. — On emploie de la
sandaraque blanche, dont on applique une couche sur
l’ épiderme pour l’arracher ensuite avec les poils — Un .
petit béton de sandaraque est excellent contre l’inflam-
mation des yeux ; on le trempe, le matin, dans de l’eau
de puits, puis on l’introduit entre les deux paupières à
l’instar d’une baguette de khôl.
Pour faire pousser les cheveux. — Piler des feuilles
d’aloès avec du roseau vert et du henné, en composer
une pâte avec de l’eau. Laisser sécher cet emplâtre sur la
tête, puis laver au savon de Rassoit ï (1) et recommencer.
(1) La saponaire s’appelle Rassoul-el-Berri (de terre) pour la
distinguer des saponaires des bords de la mer et des marais
salants, Rassoul-el-Bahrri .
Les savonniers fins se servent de cendre d’amandier de préfé-
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438 LA SORCELLERIE AU MAROC
Un autre moyen pour faire pousser les cheveux est
le Zernekh jaune (pierre) pilé et délayé dans de l’huile.
Frictionner le cuir chevelu avec cette huile, ou encore
. avec une peau dè serpent mué placée sur la tête.
• A la nouvelle lune, les femmes coupent le bout de
leurs cheveux. On taille les cheveux de l’enfant d’après
la coupe que la tradition attribue au Saint Patron auquel
l’enfant est voué.
Pour assouplir, on fait macérer dans l’eau jusqu’à ce
qu’elle devienne poisseuse, des pépins de coing et des
grains de lin. Pendant une semaine, tous les matins, se
laver les cheveux avec cette lotion. Au bout de cette
huitaine de traitement, enduire les cheveux, avant de
les peigner, avec de l’huile, dans laquelle on a mis des
roses du Tafilet et de l’absinthe pilée.
Teintures et fards. — Pour donner une couleur noire
très foncée, on s’applique sur les cheveux de l’huile où
on a délayé de la poudre de « bois noir » de teinturier.
Pour blanchir la chevelure d’une femme à laquelle on
en veut, on presse le contenu de l’estomac d’une chamelle
dans de l’huile et on en met un peu sur les cheveux de
celle qu’on vise, sans qu’elle s’en doute; à moins qu’on
rence ; lorsqu’ils ne peuvent" s’en procurer, ils prennent celle de
l’olivier ou du lentisque ou encore du tamarin, ils y ajoutent de
la cendre de soude, En-Ndjily et à défaut, de la chaux. La soude
réduite en cendres est employée pour la lessive.
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TEINTURES.
FARDS ^ 139
ne préfère glisser un peu de cette mixture dans la bril-
lantine servant à la victime.
Le henné, qui donne une couleur rousse, n’est ici qu’un
remède; il fait pousser les cheveux et diminue les maux
de tête et d’yeux; on y ajoute du safran, l’azroud, des
fleurs de jacinthes et du taôuserbint.
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Khol. — Une façon de le fabriquer est de maintenir
une petite soucoupe en terre remplie de cendre mouillée,
au dessus d’une mèche qui brûle ; la-suie qui se forme à,
l’extérieur est du khôl falsifié. Le vrai khôl se compose
d’une pierre noire et brillante, facile à piler (sazlt) ;
cette pierre est laissée dans l’huile chaude pendant quel-
que temps, puis elle est retirée et pilée, on y ajoute, en
poudre, un noyau d’olive et un noyau de datte brûlés,
une perle, un corail grillé, du vert-de-gris, du sulfate de
cuivre, du bois de santal carbonisé, deux grains de poi-
vre, un peu de gingembre — mélangez le tout.
Les femmes arabes emploient pour l’application du
khôl, une baguette de laurier; les Juives riches un bâton-
net en argent : elles passent cette baguette chargée de
poudre sèche entre les cils.
Ce khôl mélangé à un peu d’huile est ordonné comme
remède interne contre les douleurs intercostales et la
dyspepsie.
Autre recette : antimoine, noyaux d’olives et d’amandes
brûlés et pulvérisés, bile de hérisson et quelques grains
de poivre pilés. C’est la composition du khôl en usage au
t
140 LA. SORCELLERIE AU MAROC
Dar-Maghzen. Les déchets d’antimoine, provenant de la
fabrication de ce fard, servent à vernir les poteries.
Aux nouvjéaux-nés, on met un peu de khôl pendant les
premiers jours pour qu’ils aient de beaux yeux; on s’en
sert d’ailleurs couramment pour les enfants; le khôl
donne de la lumière aux yeux.
Pour les pieds et les mains, on emploie le henné : les
femmes se teignent en brique la paume des mains et les
ongles ; les ongles des pieds, la plante et le talon.
Le carmin en poudre délayé dans l’eau est appliqué,
à l’aide d’un chiffon, sur la gorge et les joues. Pour avoir
;un beau teint frais on se frotte les joues avec de l’eau de
roses dans laquelle on a mis des amandes d’abricots
grillées et pilées ou bien on se savonne à l’eau chaude.
Dans le même but, on se lave le visage avec une eau
contenant de l’écorce de radis roses broyée, on emploie
aussi la tige du «Bou Ghid».
Le Bou Ghid, coupé en morceaux, enfilé en chapelet
pour être séché, puis pulvérisé et délayé dans l’eau, donne
une lotion de toilette fort appréciée pour se laver le soir,
avant le coucher, afin d’avoir le teint très frais le
lendemain.
Pour sè noircir la lèvre inférieure les femmes se
mettent de l’eau de noyer (Souâk).
Le Ilarkhouss est une composition noire pour les
sourcils, on s’en sert également pour se faire des points
noirs sur le menton et les lèvres.
TATOUAGES
Parfums. — On ne fabrique que l’eau de roses, l’eau de
fleurs d’oranger et le Touah ; ce dernier est un cqmposé
de lavande, clous de girofle, roses, jacinthes et safran
macérés dans du vin. Ce produit se vend tout préparé et
sert à parfumer la chevelure (Arabes et Juives).
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, Tatouages. — Ni les Chleuh ni les Berbères ne
se tatouent. Les Arabes seuls font grand cas de cet
ornement capable de contribuer à la beauté de leurs
femmes.
Certaines tribus sont particulièrement réputées pour
la finesse et l’art de leurs tatouages ; c’est ainsi qu’on
dit: « Il n’y a de beaux chevaux qu’en Abda et de fins
tatouages qu’en Doukkala. »
Les tatouages adoptés par certains douars — au même
titre que la façon de porteries cheveux — en souvenir
du fondateur qui invente une marque déterminée, ser-
vent de signe distinctif pour faire reconnaître la tribu à
laquelle on appartient.
Les tatouages sont parfois employés au Maroc —
comme il est d’usage en Arabie — pour préserver de
certaines maladies ou les guérir, ou encore pour écarter
quelque menace de mauvais sort.
Pour une foulure, on fait, autour du poignet, un ta-
touage en bracelet serpentin, les courbes dépassant les
limites du mal vers la main et vers le bras. On tatoue
de même sur les tumeurs, les kystes sébacés. Contre
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142
LA SORCELLERIE AU MAROC
l’hydarthrose, on fait un tatouage sur la partie interne
du genou, derrière la rotule.
Un tatouage très répandu est celui employé contre la
Taba (la poursuivante) qu’on appelle aussi Tbiia ; c’est
le génie de la malechance qui poursuit surtout les
enfants, contrecarre la richesse, la réussite, le bonheur.
— Ce tatouage, constitué par deux angles aigus croi-
sant leurs côtés de façon à former un losange
est surtout porté par les femmes qui ont l’habi-'
tude de perdre leurs enfants, quand on suppose
que ces malheurs arrivent par maléfice et que c’est la
Taba qui est coupable (1). Ce tatouage se fait alors sur
le tendon d’Achille au dessus du talon. Le dessin est tracé
avec une aiguille qui pique la peau, on introduit dans
les piqûres de la poudre à canon et on y met le feu.
Gela marque en bleu et c’est indélébile.
Un tatouage provisoire est dessiné sur la cheville ou
sur les poignets avec un couteau, on saupoudre de
henné; fantaisie élégante chez les femmes arabes et
saignée en même temps.
Porte-bonheur et Porte-malheur — Présages
Euphémismes
On doit entendre et prononcer, au lever du jour,
comme premier mot, un nom de bonheur, de bon pré-
sage, tel que Salem (saint), Missoud (fortuné), M’Barek
(1) Ce tatouage est une manière abrégée de tracer le sceau de
Salomon.
EUPHÉMISMES
143
(béni), Fréha (qui provoque la joie); aussi donne-t-on
généralement des noms semblables aux esclaves, parce
que ce sont les premiers qu’on appelle en s’éveillant ou
qu’on entend appeler. — Le matin, en quittant sa
chambre, si on aperçoit quelqu’un avant d’avoir levé
les yeux au ciel et si un malheur arrive dans la journée,
la personne rencontrée en aura été la cause indirecte, car
on l’a vue avant de saluer Dieu. — Il faut éviter comme
première rencontre du jour un borgne, il représente le
Chitame, ou un homme à sourcils froncés ou à sourcils
couverts ; ils portent le mauvais œil. — La vue d’un
lièvre à l’aube, mauvais présage ; — d’un chacal, bon'pré-
sage ; — deux serpents enroulés ensemble pour la copu-
lation, très bon présage; on doit les recouvrir en jetant
sa djellaba par dessus. — C’est une promesse de bon-
heur très grand lorsqu’on trouve un objet quelconque
dans le ventre d’un poisson : métal, verre, etc.
Un des présages les plus terribles, est de se trouver
dans la bissectrice de l’angle formé par les jambes
d’une femme accroupie pour uriner, c’est le Iihôrb (angle
ouvert) signe de très grand malheur : mort certaine, la
tente ou la maison se videra; même si l’on est à une très
grande distance, l’effet est le même. ■ — Il y a aussi un
angle fermé qui est très mauvais : c’est le sommet de
l’angle formé par le morceau de bois qui sert à attacher,
au bord du toit de la tente arabe, les cordes de tension
transversales. Si cette pointe est dirigée exactement
vers un douar, même très éloigné, elle entre dans le
144
LA. SOllClîLLEttlE AU MAHOC
cœur du douar qui doit disparaître. Aussi sè garde-t-on
bien de jamais orienter une tente de façon à ce que cet
angle de bois menace un village. Lorsqu'on ne peut faire
autrement, on supprime la pièce en question..
On empêche les enfants de jouer aux osselets dans l’inté-
rieur delà maison, car ce jeu provoquerait inévitablement
la brouille dans la famille. — Il en est de même pour les
jeux qui consistent à faire fonctionner, avec les doigts, des
combinaisons déficelles.
Le coquillage El ouda, qui sert demonnaie au Soudan,
préservé des diables, ainsi que le sel, le charbon, la
main et le couteau. — Si un coq monte sur le cheval du
maître c’est un présage de mort pour le maître ; on en
détruit l’effet en tuant le coq. — Rencontrer un nombre
impair de corbeaux ou un seul est signe de malheur pour
celui qui part en voyage. Au contraire, un nombre pair
est signe de réussite ; le bonheur est plus certain encore
lorsqu’on voit deux corbeaux volant l’un derrière l’autre,
ce qui fait supposer que la femelle est poursuivie par le
mâle. — Le cri du hibou porte malheur. En sorcellerie,
si on fait manger l’œil gauche d’un hibou à quelqu’un
on le prive de sommeil, tandis que l’œil droit fait dormir.
On ne doit pas prononcer le nom de cet oiseau ; il faut
dire : « Celle de la nuit. » — Toute personne qui a touché
des piquants de porc-épic cassera la vaisselle très faci-
lement. Lorsqu’une fille ou femme brise de la vaisselle
on demande : « Où a-t-ellebien pu trouver des dards de
porc-épic? » — Un rat a rongé un morceau de pain, celui
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EUPHEMISMES
145
qui en mange perdra la mémoire. ■— Si un chien hurle
pendant la nuit, quelqu’un va mourir dans la maison.
Celui qui grince des dents en dormant sera
orphelin: on dit qu’il «mange la tête de ses parents. » t —
On ne doit pas appuyer la tête sur les mains, car
on perdra; ses parents ; c’est l’attitude delà tristesse.
— Ne pas soupirer : ennui, chagrin. — Éviter,
en présence d’amis, de croiser les bras. C’est un
signe de mélancolie et c’est fort discourtois pour les
personnes avec lesquelles on se trouve. — Ne pas croiser
les doigts non plus, c’est crier : séparation. — Perdre
l’habitude de se dandiner en parlant afin d’éviter une
mauvaise fin. — Celui dont le pied s’incline à droite en
marchant a de mauvaises chances ; à gauche, c’est signe
de bonheur. — Très mauvais d’avoir les pieds plats ; le
pied cambré porte bonheur. — Agitation des paupières,
pour l’œil droit : bonnes nouvelles ; pour l’œil gauche :
mauvaises nouvelles. — Sifflement d’oreilles : quelqu’un
parle de vous, c’est la première personne qui se présente
à la mémoire. — Démangeaison à la main droite, on va
recevoir de l’argent ; à la main gauche, on en donnera. —
Celui qui déchiquette la viande avec les doigts au lieu de
couper avec un couteau sera pris de tremblements. —
Une démangeaison à la lèvre supérieure indique l’arrivée
d’une personne absente; à la joue droite, on apprendra
la mort de quelqu’un ; à la plante du pied droit, on voya-
gera bientôt. — Les crêtes de coq ou excroissances sont
des porte-bonheur ; on ne les enlève pas, si elles tombent
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146
LA SORCELLERIE AU MAROC
d’elles-même il y aura un malheur dans la maison. En
général toutes les excroissances du corps portent bonheur.
— Si les taches blanches sur les ongles sont rondes, elles
f *
portent bonheur ; mais on recevra une mauvaise nouvelle
si on a une tache allongée sur un ongle de la main
droite.
Les cheveux qui restent attachés au peigne et les
rognures d’ongle sont détruits immédiatement de peur
que les ennemis n’en abusent én s’en servant, au moyen
de la sorcellerie contre leur propriétaire. En effet, par la
sorcellerie, on peut mésuser terriblement de ces déchets
en faisant ce qu’on veut de la personne à qui ils appar-
tiennent.
Un peigne prêté à une autre femme ne doit plus servir
à sa première propriétaire sous peine de constantes mi-
1
graines.
r
Eviter de donner à un ami : poignard, couteau,
aiguilles, ciseaux ; tous ces objets coupent l’amitié. — „
Une faut pas, non plus, jeter de l’eau sur un ami : sépa-
ration. — Si on veut s’en faire beaucoup aimer, il faut
changer de babouches avec lui. — Une babouche ren-
versée mise devant une porte empêche les gens ,d®
pénétrer; l’amoureux, en entrant, a soin de retourner sa
babouche au seuil de la chambre, ainsi il est sûr de ne
pas être dérangé. — Voir une babouche sur une autre
est un signe de départ.
Le linge réservé à un enfant ne doit jamais être souillé
par une. femme indisposée sous crainte que le bébé
ORACLES
147
n’ait des boutons. Ceci est aussi vrai pour le linge qui
ne lui sert plus. ,
L’impureté de l’adultère provoque l’incendie de la
maison où la femme infidèle est entrée. Toutes les fois
qu’un objet est détruit par le feu ou quand on se brûle,
on recherche quelle est l’impure qui a pu entrer dans
la chambre.
Un verre cassé dans une maison en emporte tout le
malheur, il en est de même d’un miroir qui se brise. —
Celui qui perd sur sa marchandise se console à l’idée
que ce malheur lui en a évité d’autres plus grands.
Oracles. — Le sang de mouton tué à l’Aït-el-Kébir
est reçu dans un plat où l’on a jeté sept grains d’orge,
du charbon et du sel. On dit : « O présage, ô oracle,
apporte-moi la nouvelle de tout bien et dis-moi ce qui
arrivera dans l’année ». On laisse coaguler le sang ; s’il
se forme des dépressions à lasurfaceou destrous ronds,
signe d’abondance, ils représentent les silos ; si ce sont
, des dépressions allongées, présage de mort, forme de
tombe ; si du sérum surnage en globules détachées,
signe de pluie. Y trouve-t-on un brin de laine de mou-
ton : abondance dans le troupeau; un fétu de paille y
est tombé : abondance dans les récoltes. — Après qu’on
a dépouillé un agneau, on examine la partie interne de
la peau, au niveau des flancs, oùdeux poches se forment.
Si ces poches sont gonflées : présage de richesse pour la
propriétaire ; si les poches sont plates, misère. - — Si
148
LA. SORCELLERIE AU MAROC
au moment où on. l'égorge, le mouton se relève et court :
grand bonheur pour l’année et très bon signe pour la
personne contre laquelle il vient de se jeter.
Les gens manquent rarement de consulter l’omoplate
de mouton qu’orf retire dû plat. Les Sahariens y croient
beaucoup, cela remplace le marc de café dans leur vie
nomade ; ils en prennent avis surtout pour décider quel
chemin préférer afin d’éviter une attaque.
■. *
Présages se rapportant aux jours de la semaine.
— Celui qui s’est battu le samedi aura des ennemis le
lendemain. — On ne doit rien prendre le samedi, rien
toucher, pas même la main d’une personne inconnue :
cela porte malheur. — Quelqu’un mort dans certaine
chambre, est enterré le samedi soir; désormais, il ne
faudra rien sortir de cette pièce le samedi soir. — Les
mots suivants. ne doivent pas être prononcés le soir du
samedi : œuf, ciseaux, aiguille, charbon ; ils sont rem-
placés par des euphémismes : l’enfant de la poule =oeuf ;
pomme = charbon ; clef ~ aiguille ; l’exact = ciseaux .
— La personne sur laquelle une araignée passe le samedi
soir fera fortune. — Eviter de voir un rat le soir du
samedi.
Celui qui a dormi dans une chambre la nuit du ven-
dredi ne doit pas découcher le lendemain.
Ceux qui ont quitté le deuil un dimanche ne devront
plus jamais se laver ni changer de linge ce jour là. .
Vœiix, — Pour le rétablissement d’un malade, on
\
EUPHÉMISMES
149
promet de jeûner pendant huit jours tous les ans exacte-
ment à la même époque.
J-
Poudres pacifiantes. - Lorsqu’on se querelle beau-
coup dans une maison, on répand dans la chambre une
poudre composée de: henné, lavande, poudre sakta,
noyaux de dattes; poudre qu’une veuve a dû au préa-
lable se passer sur le corps.
Pour séparer deux tribus ou deux partis qui sont sur
le point d’en venir aux mains, on répand entre eux une
mixture ainsi dosée : terre de la tombe d’un aveugle,
urine d’un aveugle, cendre laissée dans un foyer le sa-
medi, cendre du jour du Kipour. — Les Arabes viennent
demander cette cendre aux Juifs.
Pour se moquer de quelqu’un. — On fait sécher
au soleil un morceau de foie de bouc, puis on le pulvé-
rise et on en met un peu dans le plat de la victime ; des
vers se mettent à grouiller immédiatement. Ou bien; on
se procure du lait d’une chienne qui vientde. mettre bas
pour la première fois, le farceur y trempe une mèche de
coton qu’il tâche de brûler le soir chez sa dupe. Dès
qu’il quitte la chambre, les personnes qui s’y trouvent
se mettent à aboyer.
Euphémismes. — En parlant d’une bête, il ne faut
pas dire qu’elle est noire ; ainsi si l’on veut parler d’une
150 LA. SORCELLERIE A y MAROC
mule noire, on dit : une mule verte, de peur qu’elle ne
. meure.
Il y a des qboses qu’on ne doit pas désigner ouver-
J
tement, des mots qu’il ne faut pas prononcer par crainte
d’attirer le malheur, d’appeler les diables pour désigner
la piqûre mortelle de la vipère on dit la piqûre vivante
(el Kerset el haya). — - Nous avons vu plus haut com-
ment il fallait désigner le hibou (celle de la nuit) et les
mots qu’il ne fallait pas prononcer un samedi .
Mentalité. — Croyances, préjugés, superstitions,
4
phénomènes météorologiques
Histoire racontée par un taleb. — Un sorcier
apporte avec lui un lézard d’une espèce particulière, à
longue queue ; il le laisse tomber devant un groupe
d’hommes, la queue du reptile se brise et s’agite à terre.
Aussitôt les assistants se dépouillent inconsciemment
de leurs vêtements et s’agitent dans de frénétiques con-
torsions reproduisant les mouvements de l’appendice
détaché du lézard.
J
/ Le porc-épic était un Juif forgeron qui fabriquait de
i mauvaises flèches pour les vendre aux musulmans. Allah
; le maudit et le transforma en porc-épic.
\ On ne donnera jamais aux enfants du cœur ou du foie
de poulet car ils pourraient devenir lâches. On ne leur
fait pas manger des rognons car cela leur ferait pousser
des loupes sur la tête, à moins que les rognons soient
FEUX FOLLETS
451
offerts par l’oncle maternel. Les petits enfants ne doi-
vent pas jouer, le soir, avec des brindilles enflammées,
afin de ne pas s’oublier au lit dans la nuit.
Pour reconnaître si une femme assassinée est juive ou
arabe, on se blesse légèrement un doigt au-dessus du
cadavre : le sang coule si c’est une Juive, il ne coule pas
si c’est une Arabe.
- On fait la même opération pour savoir si un os de
mort appartient à un Arabe ou à un mécréant. C’est le
seul moyen d’enquête employé, mais il est décisif.
-I
On ne doit pas tuer les araignées chez les Juifs parce
que Moïse quittant l’Egypte la première fois se réfugia
dans une caverne devant laquelle une araignée vint
tisser sa toile ; grâce à ce voile délicat, les poursuivants
furent dépistés.
Œuf de coq. — Le coq resté pendant sept ans dans
une basse-cour pond, à la fin de la septième année, un
œuf d’or dont les Tolbas se servent pour découvrir les
trésors. Pour cela on place l’œuf sur la place soupçonnée
et s’il y a un trésor la terre s’ouvre d’elle-mème. — Mettre
cet œuf dans un coffre contenant de l’argent ou du blé,
le coffre sera toujours plein.
Feux-follets (El Kimia). — Boules de flammes vertes
à reflets jaunes qui roulent la nuit, même dans une
chambre. Lorsque celui qui en rencontre une a la pré-
sence d’esprit d’uriner dessus, il la transforme en boule
452
LA SORCELLERIE AU MAROC
*
d’or. Si on a pu la saisir et la mettre dans un coffre, ce
dernier sera toujours plein. Lorsqu’on aura seulement
touché la houle, « la main restera chanceuse » . Si le secret
est divulgué, la chance s’en va, la kimia n’agit plus.
En distillant dè l’eau-de-vie, le feu follet sort parfois
par le tuyau de l’alambic ; bon signe : l’alcool coulera à
flots, on en pourra remplir toutes les jarres de la mai-
son. Condition essentielle : une seule personne doit
l’avoir aperçu et ne pas en parler. Dans le cas contraire,
il se produit une explosion à l’intérieur de l’alambic,
l’alcool est perdu. Cette superstition est juive.
Une autre espèce de Baraka (bénédiction) — par confu-
sionkimia (feu follet) : — Un beau matin, on trouve dans
son lit ou dans sa poche quelques monnaies d’argent :
tous les matins, on trouvera le même nombre de pièces ;
mais si on en parle, l’argent se changera en cuivre:
Chiromancie. — Pour un homme, on examine la
main droite ; pour une femme, la main gauche. Autre-
ment rien de vrai.
Tremblements de terre. — La terre ne bouge pas,
elle est portée sur la corne d’un taureau, lequel repose
sur un poisson qui se tient à la surface de la mer, la mer
est portée par la puissance divine. Lorsque le taureau est
fatigué, il change de corne : tremblement de terre. La
lune représente, pour les Juifs, la figure de Moïse. — On
ne doit pas se coucher du côté éclairé par la lune, car on
ÉCLIPSES
153
serait pris de migraine et de fièvre ; pour s’en guérir, il
faut marcher pendant touté une journée au soleil.
Chacun a son étoile correspondante dans le ciel.
L’étoile filante représente une personne médisante,
morte ; de même que sur la terre les gens fuient les mau-
vaises langues, de même les étoiles de ces personnes sont
\
chassées de partout dans le ciel.
Une comète annonce sûrement la mort du sultan ou
+
*
d’un très grand personnage (1).
Éclipses. — Le soleil et la lune pâlissent, de tristesse
lorsque quelqu’un de très important doit mourir ou que
doit venir une grande famine ou quelque épouvantable
épidémie.
La foudre est la colère de Dieu qui punit les hommes ;
lorsqu’il n'y a pas lieu dechâtier,ïeTout-PuissantcaIme son
s
irritation en faisant descendre le feu du ciel dans la mer.
' r *
Le tonnerre est provoqué par une bataille entre les
anges ; les uns veulent détruire le monde, les autres veu-
lent les en empêcher.
Les nuages sont de grandes éponges qui descendent
dans la mer où elles s’imbibent d’eau, puis elles remontent
vers le ciel et dégouttent sur la terre par la volonté divine,
lorsque les hommes marchent dans les voies du Seigneur.
Pour faire tomber la pluie, les Arabes font jour n elle-?
ment des prières en dehors de la ville ; les Juifs jeûnent
(1) Rappelons qu’Edouard VII est mort lors de la dernière
comète.
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• 154 LÀ. SORCELLERIE Àü MAROC
deux fois par semaine : le lundi et le jeudi. Après avoir
imploré, ces derniers se réunissent dans la rue et sonnent
du cor afin que Satan, qui plane entre le ciel et la terre
et empêche les prières d’arriver jusqu’à Dieu, s’enfuie,
croyant à l’arrivée du Messie annoncée par les fanfares.
De cette façon Dieu entendra la demande qui lui parvient
par les quatre portes du ciel grandes ouvertes et enverra
le nuage bienfaisant. Si la sécheresse persiste, on cir-
concit un enfant nouveau-né dont on achète à la famille
le droit de circoncision publique ; l’opération se fait
dans la rue. Le rabbin officiant meurt si la prière est
exaucée, et Dieu , pour punir les hommes de lui avoir
forcé la main, envoie quelque épidémie.
La grêle est un fléau envoyé par Dieu pour détruire
le travail des hommes. S’il tombe des grêlons tachés de
/
sang, c’est bien mauvais signe.
L’arc-en-ciel date du Déluge, c’est un aman (pardon) que
Dieu accorde aux Juifs. On ne voit l’arc-en-ciel que „
pendant les années où les hommes se conduisent très mal ;
le Tout-Puissant le leur montre pour les avertir qu’il
connaît leur conduite et pour les ramener à la vertu.
Le vent est un courant d’air. Lorsque les hommes sont
trop accablés par la chaleur, l’Eternel ouvre une porte
du Ciel pour donner de l’air à la terre. — Au contraire,
le siroco vient par une porte de l’Enfer.
Revenants et Fantômes. — Vampires= Sefaf in dém
(suceurs de sang). Ce sont des esclaves noires qui provien-
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REVENANTS ET FANTOMES
155
draient de Nyam-Nyam (tribus anthropophages = ce
qui a dû donner naissance à cette croyance). On les
reconnaît à leurs dents limées en pointe et à leur regard
extrêmement brillant. Il arrive qu’un de ces vampires,
venant acheter quelque chose dans une boutique, se
mette à fixer le marchand: celui-ci sous l’influence du
regard, perd connaissance ; le sang se retire de ses veines
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pour passer dans le corps du vampire sans qu’il y ait
contact. Si la chose se renouvelle, on constate que le
vampire engraisse à mesure que sa victime dépérit.
Quelquefois le vampire abandonne sa peau pendant
la nuit afin de circuler dans l’ombre et se repaître de
sang. Au matin, le vampire réintègre sa dépouille ; mais
si l’on a mis du sel dans la peau vide, le vampire meurt
au moment où il veut s’y réintroduire.
Lorsqu’une esclave est convaincue de vampirisme, on
a le droit de la tuer et de se faire rembourser sa valeur
par lemarchand qui l’a vendue. LeCadi peut être appelé
à prononcer en pareil cas. On raconte qu’on en détruit
*
beaucoup du côté d’Oued-Noun avant que les caravanes
qui les amènent pénètrent au Maroc, et après les avoir
bien examinées.
Le revenant est l’âme d’un individu ayant péri de mort
violente, qui revient errer sur la terre sous sa forme
humaine: il se plaint, il gémit. — La spécialité mal-
faisante des fantômes est de chatouiller les gens qui
deviennent fous en riant. Le fantôme revient surtout à
l’endroit où la personne a été assassinée. Pour conjurer
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156 LA SORCELLERIE AU MAROC
les revenants on amasse des pierres sur tout endroit
où un meurtre a été commis, afin que le poids du tas dé
pierres empêche l’âme de sortir du sol. — On fait de
même en-Cbrse. — Les Juifs creusentle sol afin d’enlever
toute trace de sang répandu par violence ; ils le font
par crainte des diables, qui ne manqueraient pas de
jouer des mauvais tours à ceux qui fouleraient le sol
où le sang du crime a séché. — Il en est de même en
Égypte, chez les Arabes.
Ces fantômes ont une forme, un corps, mais ils sont
impalpables.
i.
*
Immortalité de l’âme. — Lorsque le décédé était
bon, son âme va animer quelqu’oiseau pur, une colombe
de préférence qui vole directement vers le Paradis. Mais
si le défunt avait commis beaucoup de péchés sur la
terre, son âme pàsse dans un objet quelconque : arbre,
pieri*e, ou dans le corps d’un animal impur, chien>
crapaud, etc. A là mort de l’animal, l’âmese dirige vers
le ciel et prend sa place au paradis, car elle a expié sa
peine sur la terre. — Il faut un séjour d’un an dans ce
corps-purgatoire avant que l’âme libérée puisse s’évader,
mais on peut, la délivrer plus tôt en faisant une prière
devant l’objet qui la renferme, ou si elle se trouve
emprisonnéé dans le corps d’une bête impure, en pro-
nonçant le nom du Très-Haut devant l’animal. On peut
encore faire offrir en holocauste cet animal par un sacri-
ficateur qui dira les prières d’usagé. Si l’âme coupable
RÊVES ET CAUCHEMARS. 157
anime un chien, on fait assister le quadrupède à quelque
circoncision.
Lorsque Dieu oublie Pâme pendant plus d’une année
dans le corps-purgatoire, celle-ci se plaint- à l’Eternel qui
la libère immédiatement : elle va alors au Paradis ou
bien elle reste sur terre, pour animer un homme qui
sera bon. — La femme enceinte qui a eu un parent riche
ayant fait beaucoup de bien va pleurer sur sa tombe
pour que l’âme du défunt vienne animer l’enfant
qu’elle porte dans son sein. (Voir la note 1 à la page 304.)
Rêves et Cauchemars — Somnambulisme.
Soporifiques
Le sommeil est une petite mort : l’esprit quittant le
corps tandis que l’on dort, on doit se coucher sur le côté
droit et faire la profession de foi avant de s’endormir,
on fait ainsi de meilleurs rêves; le musulman doit être
couché dans sa tombe sur le côté droit.
Théorie du rêve. — Pendant le sommeil, l’âme
abandonne le corps et va visiter d’autres âmes. Ce que
nous voyons et entendons en rêve, ce sont les choses que
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l’âme voit et les conversations auxquelles elle prend
part dans ses pérégrinations. Aussi ne doit-on jamais
réveiller brusquement un dormeur, car, s’il rêve à ce
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158 LA SORCELLERIE AU MAROC
moment, l’âme peut ne pas avoir le temps de réintégrer
le corps et l’homme peut mourir aussitôt.
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Un petit garçon qui rit en dormant, rêve que son
père va mourir, il est content d’hériter de ses armes ;
. s’il pleure, il rêve qu’il va perdre sa mère et qu’il sera
privé de ses soins et de son affection. Pour les fillettes,
c’est le contraire ; si elle rit dans son sommeil, elle assiste à
la mort de sa mère qui lui laissera ses bijoux en héritage;
si elle pleure, son père mourra ; elle n’a rien à attendre
après son décès.
Un bébé qui dort sur le côté et dont la main fermée
retombe sur les reins, voit sûrement à ce moment
*
des petits enfants morts, des anges qui pleurent pour
avoir des aumônes. Les parents doivent distribuer des
gâteaux et des monnaies à des enfants vivants, afin de
préserver leur propre enfant du malheur.
Quand on a fait un mauvais rêve, pour en détruire
l’effet on va le raconter à la fosse d’aisances.
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1
Invocation pour voir l’avenir en rêve. — Il faut
prononcer le verset du Coran sur la nuit du Kader
(L’iillaht el Kader) (1) « Nous l’avons fait descendre (le
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(4) La nuit de Kader, c’est la nuit où le ciel s’ouvre, où l’on
voit un grand rayonnement, où les anges mettent en rapport la
créature avec la divinité et où toute prière est entendue de Dieu.
C’est dans une nuit semblable que le Coran à été livré aux
croyants ; 27e jour du Carême (Ramadan). Ce sont probablement
des aurorès boréales ou des effets de lumière zodiacale .
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SIGNIFICATION DBS RÊVES 159
Coran) dans la nuit du Kader, sais-tu ce que c’est que
L’iillaht el Kader? L’iillaht cl Kader est supérieur à mille
mois ; les anges et les âmes y voyagent par la volonté de
Dieu et cette nuit-là est préservée de tout mal jusqu’à
l’aube. » Et on ajoute : « Je te prie par ton nom super-
bement grand de me faire apparaître en rêve ce qui doit
m’arriver ; si c’est du bien, fais moi voir du vert, du
blanc ou de l’eau courante ; si c’est du mal, montre moi
du rouge, du noir ou du feu brûlant (1). »
Signification des rêves. — Celui qui s’est vu dans
un jardin aura une vie très heureuse; — de l’eau pure
= il vivra bien ; — se trouver dans la mer = il faudra
batailler ; — s’il se noie et ne peut remonter = il sera
battu par des ennemis ; — s’il se sauve seul = il aura le
dessus; — s’il rêve qu’il veut entrer dans un jardin
mais que quelqu’un l’en empêche, sa vie sera heureuse
mais il y a des gens qui se mettent à la traverse de ses
affaires; — s’il est monté à une terrasse -et qu’il
descende par le même escalier, ses affaires marcheront
toujours bien; — s’il ne peut en descendre, il aura- dès
difficultés avec ses amis et ne trouvera pas le moyen de
se défendre ; — s’il rêve qu’il sème et que le grain germe,
il fera de belles affaires ; — s’il voit un rat qui le pour-
(4) Le blanc, couleur de vertu, le vert, couleur des champs et
l’eau = abondance — sont signés de bonheur; noir et rouge,
emblèmes du feu, delà sécheresse, de la dévastation, sont signes,,
de malheur.
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160
LA. SORCELLERIE AU MAROC
suit, c’est la preuve qu’un ami qu’il aime le déteste ; —
s’il voit chatte qui le griffe, les gens disent du mal de
lui; — s’il /rêve d’un chien, il aura un ami toujours
dévoué ; — s’il voit eau trouble, il va avoir une discus-
sion; — s’il voit arbre sans fruits, il n’aura pas d’enfants ;
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— s’il se voit assis sous un arbre donnant beaucoup
d’ombrage, il aura un emploi chez un grand personnage ;
— s’il voit du safran, il aura maladie; — s’il se voit
dans un hammam, il. va avoir la fièvre; — s’il rêve
d’une tombe vide et qu’il pense que c’est pour lui, il
mourra; s’il pense à un autre, cet autre mourra; —
celui qui rêve qu’il est piqué par une vipère recevra une
mauvaise nouvelle ; — celui qui est piqué par un serpent
(couleuvx'e) aura un enfant très intelligent et très beau ;
— une femme qui reçoit un coup de corne de bœuf,
aura un enfant intelligent ; — une femme enceinte qui se
voit en rêve dans un jardin et y coupe une rose, aura
une fille mariée à un homme très important; — cehû
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qui rêve à du miel, aura toujours des ennemis attachés
à lui ; — celui qui pleure, aura une bonne nouvelle ; —
maison en fête = décès ; — sous une vigne = on aura
des enfants et les moyens de les élever ; — raisins blancs
= bon signe ; — raisins noirs = mauvais; — tout
habillé de blanc = il mourra ; de même s’il rêve qu’il
est monté sur un cheval blanc; — rêver qu’on monte
une mule rouge = on sera écouté par tout le monde ; —
rêver qu’on s’appuie sur une canne = ami très dévoué ;
— s’il voit un chameau, sans prononcer certaine phrase
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1
SIGNIFICATION DES 11EVES
161
de conj uration, il sera malheureux ; s’il prononce la
phrase il sera heureux, mais ne. dire à personne qu’on a
rêvé d’un chameau; — s’il voit quelqu’un qui coupe
l’étoffe d’un autre avec des ciseaux, ami qui médit conti-
nuellement de lui ; — serpent qui court derrière lui ou
bête sauvage = ennemi continuellement à ses trousses ; —
terrasse très haute d’où il tombe ” ses jours sont comptés.
— Rêver qu’on est dans une fête où on boit de l’eau-
de-vie, tous ceux-là sont ses amis; si on boit du vin,
tous seront contre lui. — Cueillir des grenades et en
couper une ou deux = il va voyager, se séparer de ses
amis et il reviendra — rêver qu’il est dans un champ
de luzerne, il aura des fièvres froides ; — s’il voit couler
de l’eau-de-vie et qu’il en recueille, il gagnera bien sa
vie ; — ~ s’il se voit assis au bord d’un bassin d’eau avec
les pieds dedans, il sera très écouté; — s’il voit en rêve
un célibataire qui cueille une rose dans un jardin, il se
mariera avec une jolie femme; — si une femme voit en
rêve un jeune homme qui cueille un cédrat, elle aura de
beaux enfants ; — s’il voit une lampe qui s’éteint chez lui,
il mourra ; chez un autre, l’autre mourra; — s’il se- voit
noyé dans un égout, il gagnera beaucoup d’argent; —
s’il rêve d’un corbeau, il y aura une mauvaise langue
cause d’une dispute avec amis; — s’il rêve qu’il mange
des dattes, c’est qu’il reconnaît qu’il a commis beaucoup
de péchés ; — s’il rêve d’œufs cassés, Dieü a écouté ses
prières ; si d’intacts, le contraire ; — s’il rêve d’un
rouleau de la Loi et qu’il n’y lise pas, il vivra ; s’il lit, il
11
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462
LA. SORCELLERIE AU MAROC
mourra ; — une femme enceinte rêve d’un foulard à che-
veux, elle aura une fille ; d’un foulard de corps, un garçon;
— si elle voit une bague à son doigt, elle aura un gar-
çon ; — si on rêve de quelqu’un qui vous tend poignard,
couteau, ciseaux, c’est un ennemi; — si on rêve d’un
ruisseau de sang, prières exaucées ; — rêvera une bêle
abattue, la personne auprès d’elle sera assassinée ; —
rêver à un cadavre, s’il vous donne quelque chose, c’est
bon; si vous lui donnez quelque chose, vous irez le
rejoindre; — rêver qu’on tombe dans un fossé: si on
remonte, on va tomber malade et on guérira; si on ne
remonte pas, on Ya mourir; — rêver qu’on descend
une pente, si quelqu’un vous tend quelque chose, vous
mourrez; — coup de poignard en rêve = ennemi
médisant; — rêver qu’une personne meurt, c’est qu’elle
allait mourir, mais elle guérit; — rêver d’être. tête
nue, on va tomber dans la misère ; — marcher
pieds nus en rêve, on n’a rien fait de bon en ce
inonde ; — si on voit des gens nus, ces gens agissent
contré Dieu; — il n’y a que les gens purs qui rêvent de
Dieu et le voient ; — si on rêve de voleurs, il va tomber
de l’eau ; — enterrement en rêve, on aura une fête très
belle ; — rêver de fête, on assistera à un enterrement ;
■ — si on rêve le matin, le rêve se réalisera; — si on rêve
avant minuit, il se réalise rarement; — si on rêve
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pendant qu’on est couché sur le dos, sur le ventre ou
sur le côté gauche, les rêves n’ont pas de signification,
ce sont les diables qui se moquent du dormeur.
LA. SIGNIFICATION DES RÊVES
163
Les rêves n’ont de signification certaine qu’en dormant
sur le côté droit.
Une femme qui a étouffé son enfant pendant le
sommeil est la victime des diables qui l’ont portée pour
la coucher sur l’enfant. Désormais elle devra dormir
entre quatre pieus : cela peut être ordonné par le cadi.
La Somnambulisme (Kh’tfa = volé par force) ést
causé: 1° par le sang1 qui bout dans les veines et monte à
la tête ; 2° par le toucher des diables ; 3° par une colère
de la mère contre l’enfant qu’elle portait dans son sein.
• — Le somnambule est exposé à toutes sortes de maladies.
Pour remédier à cet inconvénient, on fait des pèleri-
nages, on porte des écritures et des amulettes et on
fait des offrandes aux démons : semoule, sucre, orge, etc.
déposés autour des fontaines.
Contre les Cauchemars (Bou TTelich = le père du
double sac pour chameaux), suivre le traitement indiqué
plus haut, sinon pétrir delà farine avec de l’huile et de la
coriandre; lorsque ce pain sort du four, on applique sur
les deux tempes du patient deux morceaux de croûte, une
autre tranche sur la tête ; et on ouvre ce pain devant les
yeux du malade afin que la vapeur qui s’en dégage pé-
nètre dans son cerveau ; le patient est mis au lit pour
transpirer. — Autres remèdes : 1° Délayer de l’aniline
dans l’eau, le malade y trempe la main et se l’applique
sur le ventre afin d’y marquer l’empreinte, puis il avale
l’eau. — 2° Trois jours de suite, le matin, le malade
introduit la main dans un égout où il a versé au préa-
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164 LA. SORCELLERIE AU MAROC
labié un peu d’huile, il applique ensuite la main ainsi
souillée sur le ventre et il reste dans cette position pen-
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dant toute la journée, en outre il doit boire de l’eau de
forgeron. — 3° Passer et repasser trois fois sur la tombe
d’un homme assassiné.
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Soporifiques. — On met un soulier du pied droit sous
le chevet de la personne qu’on veut faire dormir long-
temps. — Les voleurs qui s’introduisent la nuit dans
une maison répandent delà terre de sept tombes sur les
dormeurs pour rendre leur sommeil plus profond. —
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Avaler de l’opium ou, plus simplement, en mettre un
peu sous la calotte. — Prendre la plante Illilo ou de la
poudre de « Mâchoire de chameau » (Sdokh Djemel),
herbe épineuse des champs.
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CHAPITRE III
MENDICITÉ ET MISERE VICES ET PROSTITUTION
Mendicité et misère. — ■ Au Maroc, la mendicité est
une profession suffisamment lucrative, vu les besoins res-
treints de ceux qui l’exercent ; elle est en tout cas admise
et respectée à l’égal de tout autre métier.
On mendie au nom d’un saint réputé dans la localité ,
en offrant ses bénédictions sur un rythme de psalmodie
monotone, énervante, que les Arabes entendent avec
patience et que les mendiants répètent sans se lasser.
Ce sont les hommes surtout qui mendient, de portcen
porte ; ils sont valides le plus souvent. Les femmes
accompagnées d’enfants tendent plutôt la main dans la
rue. Les infirmes s’installent à certains endroits, de pré-
férence le long des murs où ils sollicitent le passant du
matin au soir.
Tout ce monde est sale, déguenillé : c’est l’uniforme
nécessaire de ceux-là même qui pourraient faire autre-
ment.
166
LA SORCELLERIE AU MAROC
D’ailleurs la grande misère justifie le nombre des men-
diants qui sont légion.
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Vices et prostitution. — On n’a pas seulement, au
Maroc, la prostitution féminine, celle des j eunes garçons
lui fait concurrence ; parés, fardés, poudrés, les cheveux
tressés avec des rubans, ils s’affublent de boucles
d’oreille, de bagues et de toutes sortes de bijoux en
or.
La pédérastie est une véritable institution nationale au
Maroc. En nui autre pays musulman elle n’est aussi répan-
due et aussi en honneur ; ici elle est avouée et publique.
4
; — Mais ce goût et cette pratique sont réservés aux pays
de plaine, c’est à dire partout où le Maghzen a apporté
ses mauvaises habitudes et ses vices ; c’est beaucoup
plus rare chez les Berbères et les Chleulis des mon-
tagnes .
Pourtant la loi musulmane punit de mort le pédéraste
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au même titre que le meurtrier et l’athée, pour lesquels
on spécifie les peines de l’emmûrement et de la lapida-
tion ; l’adultère n’est justifiable que de coups de corde,
ce qui est exceptionnellement appliqué. En réalité, on
ne songe même pas à punir d’un châtiment ce vice, car
la pédérastie est passée ouvertement dans les mœurs.
Cette assertion est appuyée par l’anecdote suivante :
un esclave noir de treize ans appartenant au Caïd Glaoui,
avait été séduit par les charmes d’un jeune éphèbe qui
faisait partie d’une troupe de musiciens ambulants de
VICES ET PROSTITUTION
167
passage à la Rasbah et qu’on appelait familièrement
Moumom. — Le jeune nègre attire le soir le bel andro-
gyne poudré et pomponné et l’emmène derrière les
tentes. Il lui promet vingt-cinq sous pour prix de ses
faveurs qui sont accordées, mais au monient de payer,
l’esclave s’éclipse. Le musicien frustré s’en plaint au
caïd. Celui-ci appelle l’esclave..... qui avoue. « Pourquoi
ne lui as-tu pas donné la somme promise ?» — « Je
n’avais pas d’argent. et je l’aimais ! » — Le caïd qui
comprend la passion... irrésistible, et tient en même
temps au renom d’honnêteté de sa maison, remet les
vingt-cinq sous au petit ambulant.
*
La prostitution spéciale des pédérastes passifs se
donne libre cours. On invite des amis et on donne des
fêtes aux jeunes complaisants professionnels qui font de
la musique et usent des mêmes provocations et cali-
neries que les femmes du métier (1).
On a des mignons qu’on avoue et qu’on chante; qu’on
affiche et dont on tire vanité. — D’ailleurs très peu de
garçons atteignent l’âge d’homme sans avoir subi lès
entreprises de leurs voisins. * ;
Il semble que, chez les Musulmans, ce vice date de
l’époque où les femmes ont adopté l’usage de se voiler la
figure : dès lors, ce furent les beaux visages des jeunes
garçons, des éphèbes qui attirèrent l’attention des
(4) On cite des fonctionnaires qui ont dû leur faveur à leur
complaisances passives pour les ministres.
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1 V
168 . LA. SORCELLERIE AU MAROC
hommes, qui fixèrent leurs désirs et provoquèrent leurs
désirs contre nature. — Chez les Chleuhs de la mon-
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tagne, où lès femmes circulent à visage découvert, la pé-
dérastie est très rare.
On use des petites filles de la même façon en les en-
dormant avec du ldf, il y a des déchirements de périnée
épouvantables. La chose se passe couramment entre en-
fants.
D’un autre côté, l’amour entre femmes, chez les
Arabes, dépasse de beaucoup les relations naturelles
entre les deux sexes. Les femmes de condition, vivant
cloîtrées dans le harem, sont, presque sans exception,
lesbiennes. — Des passions naissent ainsi, provoquant
parfois entre elles des jalousies forcenées qui peuvent aller
jusqu’au crime (1).
Les bains maures où les gens du même sexe passent
des heures dé flânerie, en bornmun, dans la plus complète
nuclité — en dépit des prescriptions de l’Islam qui jettent
la malédiction suri ^voyant et sur lei m — sont une cause
*
certaine d’excitation qui favorise singulièrement lés pra-
tiques homosexuelles, pédérastie et lesbianisme. C’est un
véritable appel à cette débauche particulière ; les stations
prolongées entre jeunes filles et femmes, ou entre jeunes
(1) La masturbation buccale n’existe pas, mais la pratique du
frottement vulvaire est extrêmement répandue dans les villes et
même chez les femmes du Djelbala.
VICES ET PROSTITUTION
169
garçons et hommes, aux heures réservées à chaque sexe,
dans ces bains amollissants, font naître des idées de las-
civité et incitent à là recherche des sensations éner-
vantes.
Le testicule de bélier, appelé Ounnas , (lé divertisseur,
ou mieuxle meilleur compagnon, le compagnon de la
solitude) est un article si recherché des dames, qu’il est
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interdit aux bouchers de le vendre entier : ils doivent le
fendre d’un coup de couteau, afin de le rendre impropre
à servir aux réjouissances profondes du beau sexe .
Il est également et formellement interdit de laisser péné-
trer dans les bâtiments du Dâr Maghzen, réservés aux
dames de la Cour, aucune racine pivotante de grande
taille, dunavetàla betterave, sans que ces légumes soient
préalablement fendus en plusieurs tranches.
Les Arabes sont très enclins au vice de la bestialité.
— Celui qui veut devenir sorcier doit posséder une ânesse.
— Les gens constamment énervés ont aussi recours à
l’ânesse pour se guérir. Mais la vache, la chèvre et la
brebis ne sont pas dédaignées.
Toutes les anomalies signalées à ce chapitre sont
les faiblesses de l’Arabe ; le Juif ne les connaît pas ou
peu.
13*1.
G HAPITRE IY
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LOIS RELIGION SECTES SAINTS ; CC|
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Lois. — Le droit ou législation musulmane (Shara)
étroitement observé au Maroc est constitué à la base
par :
1° Le Coran qui en est le fondement.
2° Les Somina , règles d’obligation tirées des coutumes
du Prophète et des quatre Khalifats orthodoxes.
3° LÏHadîth ou Paroles du Prophète.
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4° Le droit coutumier .
En Religion. — - Il y a deux choses distinctes :
i° Le Imân, Foi ou théorie. ... ; •
^ 1 ’
2° Le Dîn, Pratiques religieuses.
Mais le Livre est l’autorité suprême.
Les pratiques religieuses se décomposent à leur tour
en Farayed ou devoirs obligatoires et en Naouafel ou
oeuvres surérogatoires.
Les cinq Farayed principaux (subdivisés en plusieurs
branches) sont :
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172 LA SORCELLERIE AU MAROC
a) La Ghahâda ou confession de foi.
b) La prière.
c) L’aumône.
d) Le jeûne.
e) Le pèlerinage à la Mecque.
Les Naouafel, œuvres méritoires ; sont facultatives,
mais pourtant suivies de près. Leur omission n’est pas
une violation de la loi morale, mais un manquement à
la dévotion, à la piété.
Sectes. — Les controverses provoquées au deuxième
siècle d’d l Hadjara par l’interprétation variée dés textes
sacrés et par quelques innovations donnèrent naissance
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au Sham (lois et prescriptions) en suscitant les quatre
principaux Ayimmahs ou grands docteurs de la Loi qui
fondèrent les quatre écoles sunnites dont les déci sions en
matière religieuse font autorité actuellement dans l’Islam.
Ces quatre docteurs sont :
d° Abou Hanifa, fondateur de la secte Hanéfite
(Turquie, Turkestan, Afghanistan.) — La raison y joue
le rôle principal, contrairement aux trois autres sectes qui
s’inspirent exclusivement delà tradition.
2° Malek îbn Anas , fondateur de la secte Malekite
(Algérie, Tunisie et Maroc). C’était également la doctrine
des Arabes de l’Espagne.
Ïce sont les chefs des deux dernières
écoles et n’ont que très peu d’adhé-
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SECTES DE JONGLEURS ET GUÉRISSEURS " 173
Sectes de Jongleurs et de Guérisseurs
Les Ouled Sidi Ii’ïïFDoùch (1) se donnent des coups
de hache sur la tête, lancent en l’air une boule de fér et la
reçoivent sur la tête.
Les Ouled Sidi Ahmed ou Moussa se frappent à coups
de poignard et font différentes autres jongleries et acro-
baties.
Les Aïssaouas qu’on appelle aussi Aïssouas Sahim, sont
une secte fondée par le Marabout Mohammed ben Aïssa
de Mequinez, il y a plus de quatre siècles. Au moment des
exercices, ils sont hagards, puis deviennent forcenés à la
suite de l’entraînement d’une danse rythmique et d’un
chant approprié qui s’accélèrent aux sons d’un orchestre
spécial. Ils poussent des cris, paraissent se désarticuler
la tête, rugissent, aboient. Puis quand ces exercices
d’ensemble les ont mis à point, ils commencent indivi-
duellement leurs répugnants exercices. L’un fait tourner
sa tête avec une rapidité vertigineuse; d’autres se roulent
frénétiquement sur les figuiers de Barbarie; d’autres
avalent des scorpions vivants que le Mokkadem leur
jette dans la bouche; d’autres avalent des clous à tête,
mâchent et avalent du verre ; d’autres, ayant placé de
longs poinçons de fer aigus, à tête en boule de bois sur
un repli de leur chair, le Mokkadem frappe sur la boule
(1) Ouled veut dire enfants*
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174 LA SORCELLERIE AU MAROC
avec un maillet jusqu’à ce que le poinçon s’enfonce. — ■
Après l’exercice, le Mokkadera prend la tête du patient ,
rapproche' de ses lèvres, touche les blessures; alors
l’Aïssaoua se câline peu à peu et redevient normal. Le tout
se termine par un nouveau chant d’ensemble avec cris
et rugissements qui se ralentit et s’achève par une
plainte .
D’autres Aïssaouas mangent de la chair crue : ils
lancent en l’air un bouc ou un mouton ; 1’un d’eux le
reçoit sur un doigt qui perce la peau de l’animal ; les
autres se jettent alors dessus, le dépècent, le déchirent,
le dévorent là, tout cru, pantelant, chaud encore, aux
hurlements féroces, frénétiques que pousse la foule eh
délire. Par ces exercices barbares , ils croient gagner le
paradis .
Cette secte est très dangereuse ; car l’atmosphère mal-
saine, créée par ses vociférations et l’odeur du sang excite
à une inquiétante férocité. Le mot Aïsscioui est devenu
synonyme de cerveau troublé ou de coléreux. Les Aïs-
saouas portent les cheveux longs. ;
Les Ouled Hemmadi forment également une secte reli-
gieuse répandue dans toutes les tribus, comme la précé-
dente. En crachant dans les mains de quelqu’un, ils
communiquent à cette personne le pouvoir de soigner la
maladie de la boule ( Zina = Kystes, etc.; voir à la partie
médicale).
Cette boule appelée El Massia (la marcheuse) si elle
est rouge ; El Iiaïla si elle est blanche et Zina si elle est
SECTES DE JONGLEURS ET GUERISSEURS 175
bleuâtre serait une bête charnue et roulante sous forme
de pastèque dans Peau et sur les champs. Lorsqu’on la
rencontre sur la route et qu’on la franchit à pied, on
enfle; si on est à mule, c’est la mule qui gonfle ; si elle
a tranché du pied cette boule, on a pris la Zina.
Pour s’en guérir, il faut faire venir un taleb qui, ayant
rencontré cet animal roulant, a eu le temps d’uriner
dessus et de le faire crever ensuite rien qu’en le touchant
du doigt.
Les OlUed Hemmadi n’ont pas tous rencontré et écrasé
la Zina mais, en se crachant dans les mains ou dans la
bouche de père en fils, ils se transmettent ce don héré-
ditaire. — Ils ne sont pas les seuls Mahasihin (cracheurs ;
le crachat s’appelle Mahaset) : une secte de moindre
valeur, les Moul'sboub qui n’ont trouvé que de petites
boules soignent les petits accidents : boutons, etc.
Voici le mode d’opérer : le taleb crache sur la partie
malade, ou bien, il fait mettre sa précieuse salive dans
un morceau de laine que le malade avale ; quelquefois
on fait boire au patient de l’eau où l’on a délayé le
crachat. Pour certaines angines, le taleb envoie directe-
ment son Mahaset dans la bouche du malade. — Ceux
d’entre les Mahasihin qui soignent le Bon Tabk (maladie
de poitrine) afin de faire des pointes de feu au malade ,
se brûlent à eux-mêmes le talon et l’appliquent sur le
corps du patient. — Bon Allem de Mafîona est une
célébrité.
Les Ouled Sidi Réhal, mangeurs de serpents et de
176
LA. SORCELLERIE AU MAROC
braise, sont aussi des Mahasihin fort recherchés pour
certaines maladies.
i
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Tribus'. — En dehors des sectes religieuses, répan-
dues un peu partout, il y a des tribus entières qui se sont
fait une réputation de certaines spécialités.
Les Soussiens savent découvrir les trésors et les mines
de métaux précieux par des moyens dont le secret ne
sort pas de leur clan. On s’adresse à eux de tous les
h
points du Maroc.
Les Neknafa, au sud-est de Mogador, seraient invin-
cibles, grâce aux génies de leur grotte d ’hnin Takoudani ,
génies qui sont les humbles serviteurs du saint Marabout
Sidi Mohammed ou Sliman el Djazouli enterré près de là.
— Le caïd de cette région, le fameux Amflous est protégé
par ces génies et doit à leur appui tutélaire et à leur
vigilance jalouse son influence sur la population crédule
du pays. Il leur fait des sacrifices (bœuf noir) à Centrée
de la grotte avant de partir en campagne pour assurer le
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succès de ses armes: cès précautions donnent à ceux qui
Raccompagnent une ferveur nouvelle et une grande con-
fiance. Parmi ces génies il y en a de militants qui com-
battent occultement aux côtés de leurs amis humains ;
d’autres guérissent les maladies ; certains d’entr’eux
sont particulièrement affectés à la reproduction de la
race humaine et rendent prolifiques les femmes sté-
riles .
Dans cette caverne il y a même un oracle (écho)
SAINTS ET PÈLERINAGES
177
répondant à ceux qui le consultent avec la foi... C’est la
condition obligatoire de tous les miracles.
D’ailleurs toute la tribu des Neknafa, qui ne comprend
que quelques centaines de combattants, est sous la pro-
tection des génies de ces grottes ; c’est pourquoi elle a
pu se maintenir et résister aux autres grosses tribus qui
n’ont pas le même privilège.
Saints et pèlerinages . — Les parents, dont les
enfants meurent du « Toucher du Diable » (Assleï), doi -
vent aller en pèlerinage aux tombeaux des deux frères
saints juifs, Rebbi Raphaël Cohen et Rebbi Moïse Cohen ,
inhumés aux environs de Marrakech.
Les causes de l’ Assleï sont diverses : 1° Le mari a en-
traîné sa femme n’importe où, dans un coin, par terre,
ailleurs que sur le lit conjugal; le malin a pu les toucher
au moment de la conception ; 2° une colère des parents :
le diable devient puissant lorsque la raison perd ses droits;
3° l’un ou l’autre des époux a jeté de l’eau chaude sans
prévenir les génies. — Avant de verser de l’eau bouil-
lante, il faut prendre la précaution d’en prévenir à vbix
basse les esprits invisibles qui peuvent rôder aux alen-
tours, afin qu’on ne risque pas de les échauder. Il faut
dire: « Faites place, au nom de Dieu! »
Près de la tombe de Rebbi Moïse, il y a un bassin où
vivent de grandes tortues ; les pèlerins immolent un
mouton ou un coq blanc et le jettent dans l’eau, puis ils
se mettent de la pâte de farine sur un orteil et plongent
12
178
LA SORCELLERIE AU MAROC
le pied dans le bassin ; si les tortues s’approchent pour
manger la pâte, les « touchés » sont délivrés. — Les
Arabes gardent ces tombeaux, respectent ces mara-
bouts juifs bien plus que ne le font les Juifs eux-
mêmes .
Dans le voisinage de Moulei Irri, soiit les sept frères
saints ; Aït Banim Aaron Rebbi Daoud Dreï, aux envi-
rons de Demnat, sauve les fous furieux, surtout ceux
qui ont été enchaînés un certain nombre d’années : on
dépose l’aliéné sur la pierre tombale et la raison lui
revient.
Il y a d’ailleurs toute une collection de saints au cime-
tière abandonné de Demnat ; clans cette nécropole isolée
sur la montagne, les jeunes filles, les jeunes gens et toute
personne dont les vêtements ne sont pas propres, ne sau-
raient entrer sans mourir dans l’année.
Un des plus importants de cette collection, Nebi Aaron
Cohen, s’est fait une spécialité d’outre-tombe : la guérison
des piqûres et morsures venimeuses ; on introduit la
partie blessée dans le trou aux cierges qui est au-dessus
du tombeau et on. frotte la blessure avec de la terre
prise autour du sépulcre. Dans cette nécropole, reposent
aussi Mohalin el Gomra, saints juifs, devant lesquels
viennent brûler des cierges les Arabes qui partent
en guerre.
C’est encore là que se trouve l’étrange école talmudique
dont on n’entend que la voix des jeunes gens psalmo-
diant vie Talmud. Car ce cimetière occupe l’empla-
i
SAINTS ET PÈLERINAGES
179
cément d’une ancienne ville non pas détruite mais
engloutie par la terre à l’instar du temple de Salo-
mon.
Les personnes sujettes aux attaques de nerfs sont con-
duites à l’endroit, hanté par les diables, qu’on appelle
Sidi Nasser (une heure et demie de Demnat). A côté de
cette koubba, se dresse une montagne dont le flanc crer
vassé sert de vestibule à l’immense grotte, où, de haut et
avec un épouvantable fracas, croule une puissante chute
d’eâu. Le malade est baigné dans ce torrent de façon à
avoir en même temps Te crâne fortement douché par la
cataracte. On le retire et on sacrifié un coq blanc qui est
jeté dans le courant écumeux; l’encens brûle. La guéri-
son peut être immédiate. Souvent, le chien, qui croise le
malade sortant de la grotte, tombe foudroyé ; le patient
enfourche sa mulé, la monture s’affaisse, ces bêtes ont
emporté le mal. — Certaines personnes deviennent mo-
mentanément muettes au sortir de la caverne; mais à l’ins-
tant où elles montent leur mule, celle-ci rue, se sauve et
brait ; le malade crie aussi, la parole lui revient.
Afin que cette cure soit réellement efficace, le possédé
doit faire suivre ce pèlerinage d’un autre aux tombeaux
des enfants du propriétaire du Doux (Ouled BouHelbon).
— Le malade s’incline au-dessus d’une tombe, à ce mo-
ment où il attend, plein d’angoisse, l’arrêt de son destin;
la pierre s’entr’ouvre, un petit jet d’eau en sort... avaler
précipitamment quelques gouttes de ce précieux liquide
et s’en frotter le corps avec dévotion.
/
180 LA SORCELLERIE AU MAROC
Tout près de ce lieu saint, demeure pétrifiée une cara-
vane entière : chameaux, chevaux, mulets, hommes, tout
est de pierre et sur leurs corps immobiles de petits grains
de couss-couss disséminés sont aussi changés en pierre.
Cette malheureuse caravane s’acheminait vers un village
voisin à l’occasion d’un mariage. Arrivés à cet endroit,
les voyageurs installèrent, leurs tentes pour se reposer et
prirent leur repas. Mis en gaîté ils s’amusèrent à se jeter,
les uns aux autres, des boules de couss-couss ; Dieu les
punit de ce gaspillage en les pétrifiant. Telle est la tra-
gique légende de cet étrange champ de pierres.
A Eurêka, on va implorer le Fils du Serpent (Rebbi.
Salomon ben el Heus) pour toutes sortes de maux : ceux
qui perdent leurs femmes ou leurs enfants, ceux qui font
de mauvaises affaires ou qui ont des moments de folie. —
Fleur du soleil (Nouar Chems) se trouve de même à
Eurêka.
Mais un des Marabouts les plus adorés et les plus sou-
vent implorés est Nebbi David ben Barukh, dans le Souss ;
son intervention est quémandée à propos de tout ; même
les filles que menace une vieillesse solitaire ne vont pas
sans succès pleurer sur cette tombe.
Après avoir fait les dévotions d’usage sur la pierre de
cet élu, le pèlerin va rendre une pieuse visite à la sépul-
ture de la mère du saint : Lalla Kafia. Superbement
vêtus de soie, les nègres imposants, gardiens de ce
sanctuaire, sont couverts de bijoux et portent de
grands anneaux d’or au nez et aux oreilles. — Les
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SAINTS ET PÈLERINAGES -- 181
brigands, qui attaquent les caravanes allant vers ce sanc-
tuaire, sont transmués en bêtes par la sainte... Les che-
mins sont toujours libres.
Le malade nerveux, sujet aux attaques, est sensé avoir
le diable dans le corps ; le saint, pour l'en délivrer, ne
saurait retirer l’esprit malfaisant sans détériorer le phy-
sique du malade; en conséquence, il commence par tirer
le malin dans le corps même du possédé, qui, alors,
tombe, écume du sang par la bouche et par le nez, se
débat, gémit : le mauvais esprit l’a quitté sous forme de
sang. Tous les saints usent du même procédé, mais
celui-ci tout particulièrement.
A Taznart, on conserve un rouleau de la Loi écrit au-
trement que les autres : enterré, il fut autrefois décou-
vert par un Arabe. Le précieux document est enfermé
dans sept petites chambres, emboîtées les unes dans les
autres, formant ainsi un petit édifice, d’où on ne le fait
sortir que le jour anniversaire de la promulgation de
la Loi sur le Sinaï.
Les personnes qui vont en pèlerinage à ce lieu saint
sont toujours exaucées, mais gare aux impurs qui osent
approcher des murs sacrés : ils restent frappés de para-
lysie. — ^ Les Arabes ne sauraient toucher à. ce sanc-
tuaire. — De loin, ils font, dévots et humbles, les gestes
rituels qui délivrent. Une Juive, parfaitement pure, veille
constamment sur le . monument. — L’offrande, qui con-
siste en huile est versée par les fidèles dans une jarre pla-
cée extérieurement et qui communique avec l'intérieur.
482 LA. SORCELLERIE AU MAROC
Si la ville ne fut jamais prise, c’est grâce à ce rouleau
de la Loi, et lorsque le caïd de Taznart fait une sortie
contre Penriemi, il touche le parchemin sacré qui le rend
/
invulnérable: les balles glissent le long de son corps sans
le blesser.
Au cimetière juif de Marrakech, le saiùt Rebbi Aminia
Cohen retrouve les négresses perdues. L’Arabe, dontTes-
clave s’est enfuie, vient trouver le gardien juif du sanc-
tuaire et lui donne cinq douros pour l’entretien de la
tombe ; peu de temps, après, la négresse fugitive franchit
le mur de la nécropole et demande la porte pour sortir,
le chemin pour rentrer chez son maître.
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Grâce à ce Marabout, les Rehamna ne purent prendre
Marrakech qu’ils assiégèrent : on vit dans le champ des
morts des fantômes blancs qui braquaient des canons
sur l’ennemi ; l’ennemi vit encore la nuit, Un immense
feu qui léchait les pierres des tombes ; enfin un mysté-
rieux essaim de guêpes le mit définitivement en
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déroute.
Ily a des hôtelleries attenantes à tous les tombeaux ;
les pèlerins s’y installent pour huit à quinze j ours, Ceux
qui n’y trouvent pas de place, campent alentour.
Les innombrables sanctuaires sont disputés entre Juifs
et Arabes, visités et implorés à l’envi par les uns et par
les autres.
L’offrande consiste d’habitude en l’immolation d’un
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mouton ou d’un coq blanc, voire d’une poule ; brûler
dés cierges, de l’encens, des résines; baiser la pierre
i
SAINTS ET PÈLERINAGES ,.-183
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et pleurer, se lamenter en faisant sa prière. — Quelque-
fois on étend le malade sur le sépulcre : le saint doit
apparaître en rêve au pèlerin afin que celui-ci soit sûr
de sa guérison. Lorsque le Marabout imploré n’a pas le
pouvoir de réaliser ce qu’on lui demande, il indique au
fidèle le confrère-saint auquel il doit porter sa plainte.
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CHAPITRE V
LÈS DIABLES
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Ce que sont les diables. — Démiurges, exorcismes;
possessions et possédés, adjurations et prières, emprises
infernales, Esprits des Ténèbres, association diabolique,
voici les questions démoniales qui sortent ici du domaine
de l’exception, où les Huysmans les ont reléguées, pour
devenir au Maroc la réalité courante, une préoccupation
banale, une influence de tous les instants.
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Le sorcier prétend que le fantôme ne peut être qu’un
diable, jamais un mort ; il a l’apparence humaine, mais,
les yeux sont inclinés en dehors vers le bas, les . pieds
sont très minces et fourchus et, le plus souvent ont
la forme d’un petit sabot de chameau. Ces fantômes
parlent, mais sont intangibles. Il y en a de toutes les
couleurs : jaunes, rouges, verts, blancs, noirs... Ils ne
sont visibles que de onze heures à une heure de la nuit,
excepté le vendredi, nuit de liesse qu’ils emploient à errer
parle monde jusqu’au matin. Pour sortir, ils endossent
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488
LA SORCELLERIE AU MAROC
volontiers l’apparence de bêtes âne, chien, chat, etc.,
ils circulent même sous forme d’insectes, cafards, par
exemple, i— Mascarade perpétuelle. — Leur plus grande
i
distraction consiste à jouer des mauvais tours aux pauvres
humains. Ainsi7 un ivrogne rencontre, un diable déguisé
\
en âne ; si la fantaisie lui prend de ‘l’enfourcher, l’âne
grandit, grandit, grandit, jusqu’à la hauteur d’une
terrasse, où il dépose son fardeau à demi inconscient.
L’ivrogne se réveille le lendemain tout étonné de se
trouver là.
i
Ou encore le malin prend l’apparence d’un petit enfant
qui pleure la nuit au coin d’une rue. En passant, quelqu’un
s’apitoie, et, le croyant un petit bébé perdu, il le porte
chez lui pour le faire soigner. Le diable ressort malgré
les portes etles fenêtres closes et se remet à crier, l’homme
le fait rentrer... cela peut recommencer jusqu’au moment
où la victime se rend compte qu’elle est le jouet
du malin. Elle s’adresse au diable (à l’enfant en pleurs) :
«Jè ne vous ai fait que du bien; pourquoi me tour-
mentez-vous? » Et le diable peut alors donner à l’homme
une Kimia (chance) dont il profitera toute sa vie.
Autre tour : Quelqu’un, en se promenant dans les rues,
vers onze heures du soir, trouve consi amment des murs
devant lui ; la personne ainsi taquinée doit se reposer et
attendre une heure du matin que le malin la délivre.
Mais les esprits du mal ne sauraient s’attaquer à celui qui
porte toujours sur lui du fer ou du sel.
Lorsque les diables ont besoin d’une sage-femme, ils
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LES DIABLES ^489
vont la chercher sur la terre; après l’accouchement de la
diableSse, on la ramène chez elle. Elle s’en aperçoit en
se réveillant... comme d’un cauchemar. Mais, pour le
service rendu aux puissances des ténèbres, elle sera
récompensée tout le long de sa vie. — Une d’elles eut, un
peu plus tard, sept enfants atteints au cours d’une
épidémie, elle alla trouver le malin qui lui donna un
liquide pour les fortifier; ils furent tous guéris à l’excep-
tion d’une fillette qui, malheureusement avait été touchée
par un diable d’une autre tribu. — La diablesse l’en avait
prévenue.
Il y avait à Marrakech une maison où l’on eut l’idée
d’installer un bain ; on ignorait qu’elle appartint à l’invi-
sible. Or, une jeune mariée alla s’y baigner, elle disparut
sous l’eau, on l’appela, elle revint à la surface, parla, et
disparut à nouveau dès qu’on voulut la saisir. On a fermé
ce hammam, l’abandonnant ainsi à ses propriétaires
occultes.
Il arrive, souvent que des marchands, flânant noncha-
lamment par un beau clair de lune, se trouvent tout à
coup devant un marché merveilleusement achalandé ; ils
y font leurs emplettes, mais le lendemain, hélas, leurs
acquisitions ne sont plus que de misérables- cailloux, des
cornes de boeufs et autres objets aussi bizarres qu’inu-
tiles; ils furent au marché du diable.
Les diables sont cause de presque toutes les maladies,
surtout les fièvres, paralysies, attaques de nerfs, convul-
sions, hémorrhagies, maux d’yeux. Ils peuvent rendre
1
r
490
LA SORCELLERIE AU MAROC
sourds les gens en leur donnant des soufflets. Quant aux
personnes sujettes aux attaques de nerfs, elles ont des
relations intimes avec le diable : l’attaque est précisément
le moment de la rencontre. Ce qui prouve bien que la
crise de nerfs correspond à un rapport sexuel, c’est que
l’homme qui est pris d’une attaque tombeisur le ventre —
sur la diablesse, — et que la femme tombe sur le dos- —
sous le diable(l).
Il y a même des démons femelles qui recherchent à tel
point certains hommes qu’elles se marient avec eux. —
Au moment de sa mort, la diablesse emmène son mari
et ses enfants pour assister à l’enterrement • ils remon-
tent après les obsèques et redescendent dans leur famille
infernale toutes les fois que celle-ci manifeste le désir de
les revoir. Là disparue laisse en héritage à sa famille sur
terre une boîte où se trouve tout ce qu’il faut pour
vivre. — D’un autre côté, les diables aiment à posséder
les femmes terrestres, mieux, ils s’en éprennent eux aussi ,
quelquefois, jusqu’au point de les épouser. Sans compter
(1) Diables incubes et succubes. Les Incubes sont catholiquement
(c’est admis) des diables masculins qui se réunissent aux
femmes, les Succubes sont des diablesses qui tônaillent jusqu’à
l'a volupté les nerfs masculins, devenus passifs. Des théologiens
ont indiqué gravement le moyen de chasser les démons incubes
et succubes-. — Evidemment cette hantise diabolique, dans une-
société crédule, a facilité et excusé bien des fautes attribuées à
quelque incube fort innocent, quand il était impossible d’avouer
un incube très humain qui n’était rien moins qu’une illusion..
(Voir l’ouvrage du R. P. Sinistrari).
LES DIABLES
191
les,démons mâles que les sorcières et les magiciennes
évoquent pour jouir d’une volupté stérile, connaître le
plaisir diabolique, se livrer, proie haletante* au stupre
brûlant et glacé à la fois de l’Enfer. — A Marrakech, un
homme croyait être possédé de nuit par un diable pédé-
raste... Il souffrait d’hémorrhoïdes.
Pendant le repos, les démons fuient les hommes et se
tiennent surtout dans les endroits malpropres/ sombres
ou déserts: puits, fours, abattoirs, égouts, réchauds,
cimetières, tombeaux isolés, synagogues et mosquées,
fossés et montagnes. Il y a près du Glaoui un volcan
éteint : le mont de Tizi (col étroit) par le cratère duquel
on entend constamment parler les diables au dedans de
la terre. A ce moment de repos, on peut les réveiller
accidentellement et les irriter, en renversant un liquide
sur le feu, par exemple, ou bien les appeler en les
conj urant.
Les infimes démons qu’on exorcise ou qu’on appelle, se
logent partout, dans les interstices les plus misérables.
On les éveille, on les appelle, on les sollicite, on les
obsède de réclamations, de sollicitations, on réclame leur
complicité et leur aide (I).
Ces diables, dont la mission pour les primitifs adeptes
était de ramener les méchants au bien par la terreur,
ces gendarmes du sous-sol, embusqués dans tous les
coins d’ombre où peut germer le mal, attentifs dans la
(i) Quant aux esprits glorieux, aux anges gardiens, on n’en a
que faire.
192
LA. SORCELLERIE AU MAROC
nuit qui sollicite au crime, démons modérateurs des
instincts mauvais, ne sont plus à présent que des complices
du vice: et du crime* * L’enfer, < cette geôle symbolique;
instigatrice dë: vertu par: persuasion, imaginée aux âges
de barbarie pour terroriser lès grossiers instincts, réfré-
ner par la peur les. appétits nuisibles, ce croquemitaine
des morales primitivés et des peuples enfants, n’est plus
peuplé aujourd'hui. que de, djennouns foncièrement mau-
vais qui s’eu viennent sur la terre pour encourager et
aider le mal, prêter main forte aux méchants... mission
singulièrement déviée.
i ■ * h # ■
h * T , . .
Origine : des diables. . — Dieu commença le monde
un dimanche et termina son œuvre le vendredi, avant le
coucher^ du soleil, mais, il lui restait un moment; hâtive-
ment, il bâcla les .diables.. Seulement le temps lui manqua
pour achever les pieds, alors il leur dit: « Yous serez
comme, les hommes, et vous vivrez avec eux sur la terre
mais vous: les verrez et ils iie vous verront pas! »
Puis il leur, donna un Sultan et les divisa en tribus. —
Il y; a douze ans que le Sultan est mort. On l’apprit de
cette façon : depuis douze ans, les talismans des talebs
restaient sans Succès ; ils en : demandèrent la raison aux
démons; ceux-ci leur répondirent que le sultan était
mort.
Jusqu’à ce jour furent sultans : David, Salomon,
Assumdaï et Sam Naros, mort il y a douze ans.
Parmi les démons il y a des Musulmans, des Juifs et
ORIGINE DES DIABLES
193
des Chrétiens ; des rabbins, des savants, des docteurs*..,
toutes les professions. Il y a des blancs et des nègres.
Leurs tribus correspondent aux tribus des hommes et
chacune a son diable-caïd.
Il y a sept sortes de diables ne mangeant jamais de set:
Les premiers sont jaunâtres, à tête de bouledogue, le
corps est humain et les pattes sont analogues à celles de
la poule. Ils ne se nourrissent que d’os.
Les seconds ont une tête de chièn allongée, le corps
r
humain et les pattes de poule. Ils- se nourrissent de
squelettes.
Les troisièmes sont rouges; ils ont un seul œil au
front, la figure humaine très longue et une grande gueule ;
leur aliment exclusif est le contenu des estomacs de
vaches.
Les quatrièmes ressemblent à l’homme (au Juif) sauf
*
les pattes qui sont de poule , aveugles, portant de longues
barbes, ils dévorent tout ce qu’ils trouvent dans les mai-,
sons la nuit, à condition que ce ne soit pas salé.
Les cinquièmes ont aussi apparence humaine et dès
pattes de poule ; ils rappellent le Musulman et n’aiment
que le mouton.
Les sixièmes sont des rabbins, ils forment l’état-major
qui vit toujours en compagnie du chef. Leur nourriture
est celle des humains avec cette différence que leurs ali-
ments ne sont pas salés.
Les septièmes sont des nègres. '
Le sultan qu’ils ont élu dernièrement s’appelle David
13
194
LA. SORCELLERIE AU MAROC
Israël (l’empereur des diables doit être un descendant de
David). — Son vizir s’appelle Yaccoub ben Yousef. —
L’introducteur est El Hem Daouï. — Celui qui s’occupe
J
spécialement des questions juives est David ben Rahamin.
— Les nègres "ont leur chef particulier : Meimoun el
Gnaouï qui dépend cependant du grand sultan. — Ces
renseignements sont très secrets, ils ont été découverts
tout dernièrement, dans les livres, par des Tolbas et des
sorciers juifs.
Chaque jour de la semaine, un chef différent prend la
direction des diables au nom du grand sultan.
Le dimanche, Mondab ;
Le lundi, une diablesse, Marrata bent el Aril;
Le mardi, le diable Maadin el Hamr;
Le mercredi, Bourkam el Yaoudi ;
Le jeudi, Sam Haros (il est de la famille de l’ancien
sultan) ;
Le vendredi, Meimoun el Bioud (le blanc) ;
Le samedi, Meimoun el Gnaoui (le noir).
Il ÿ a quatre cieux et quatre couches de terre;, pour
aller d’un ciel à l’autre il faudrait cinq cents ans à un
homme ordinaire, et c’est dans le dernier ciel que se
trouve Dieu. — Quarante jours à l’avance, on connaît
dans tous les cieux les événements qui auront lieu sur la
terre, car il y a là-haut des crieurs publics qui les annon-
cent. — Les démons des quatre couches terrestres volent
sous forme d’oiseaux vers les cieux où ils se tiennent au
courant .de ce qui va se passer sur les couches de terre;
ORIGINE DES DIABLES
495
de cette façon ils peuvent renseigner les talebs sur les
événements prochains : faillites, malheurs, morts, nais-
sances, mariages, bonheurs, fortunes ou ruines imprévues .
— Ces informateurs sont : Meimoun el Cthaf (celui qui
vole par violence) ; Meimoun Siiaf (le bourreau) ; Meimoun
est un prénom : celui qui a de la chance ; enfin le dernier
Bourkam est la réunion en un seul de plusieurs diables
appelés Khdamin Lisma (Ivhdamm est le pluriel de Ivhdim
qui veut dire : le travailleur; Lisma est le nom). Leur mis-
sion estde fournir aux sorciers les noms qu’ils leur deman-
dent.
Ces diables servants ont actuellement une sultane :
Eurkia, fille du fils du Rouge (Eurkia bent ben a el Khmer)
dont la sœur estviziresse : Kouna bentel Koun bent sultan
Djenoun (Berceau, fille du sultan des diables). — En sor-
cellerie on invoque la viziresseparun nom en lui comman-
dant : « Je veux que ce que je pense soit ! » Mais seuls les
talebs et les sorcières ont le droit de s’adresser directe^
ment à elle. — Il y a encore d’autres diables avec des attri-
butions spéciales dont les talebs emploient les noms dans
la composition de leurs amulettes. Ces amulettes sont des
injonctions aux démons qui sont sous leurs ordres, injonc-
tions qui leur défendent de s’attaquer aux personnes
portant ces talismans.
Satan (1) (Sétan ou Chitane) n’est pas un diable,
(1) Satan, Scheïtan, génie du mal. Depuis l'Oromaze et l’Ahri-
mane de Zoroastre, depuis les Amchaspands et les Darwands,
196
LA SORCELLERIE AU MAROC
c’est quelque chose qui est créé et qui pousse les hommes
à faire le mal.. C’est une sorte d’ange du mal. Si Satan
n’était pas, l’humanité n’existerait pas puisque c’est grâce
à lui qu’il y a un rapprochement entre l’homme et la
femme. Satan est encore la cause indirecte des unions pré-
coces : le Musulman pense que pour être pur il faut être
marié, aussi recommande-t-il le mariage comme indis-
pensable et salutaire dès la puberté, car en même temps
intervient le Chitane. Lorsqu’un homme prend femme le
Chitane pleure et quand les diables lui demandent ce qu’il
a, il, répond: « Un fils d’Adam vient de m’échapper. »
Malach Amavet (hébreu) ou Sidna Azraïn (arabe) est
l’Ange de la Mort, on l’appelle encore Menkour el Aouer
(Menkour le borgne). Cet ange ne disparaîtra que lors-
qu’il n’y aura plus personne sur la terre. — C’est Moïse
qui creva l’œil à ce messager de la mort lorsqu’il vint
pour le tuer ; Moïse qui estimait n’avoir pas terminé sa
mission, se mit en colère et lui arrachant le couteau, il le
lui plongea dans l’œil. L’ange remonta au ciel et se plai-
gnit à Dieu qui vint lui-même trouver Moïse : il le calma
et le baisa sur les lèvres ; aussitôt Moïse se glaça et
mourut, de cette façon il échappa au trépas commun par
l’intermédiaire de l’Ange de la Mort.
4-
on a admis dans toutes les théogonies, comme étant en lutte
pour le gouvernement de TUnivers, deux principes contraires, le
bien et le mal, la lumière et les ténèbres. Cette théorie a persisté
et combien de gens croient encore à Inexistence de Satan, dont la
forme moins connue que ses attributs a varié à l’infini.
LES DIABLES
Il y a deux anges qui sont les chefs des chefs des dia-
bles et qui se tiennent entre le ciel et la terre; ils portent
tous les deux le même nom : Aïz ou Aïz. Leur mission
est de surveiller toutes les actions des diables et de con-
trôler l'exécution des ordres de leurs chefs. — Ce séjour
permanent entre le ciel et la terre leur a été infligé comme
punition par Dieu parce que pendant une mission qu’il
leur avait confiée sur la terre ils s’étaient laissé toucher
par l’ange du mal; ils avaient séduit les deux jeunes
filles d’une maison où le Tout-Puissant les avait envoyés
faire une enquête.
Les Djinn (au singulier Djennoun) sont les diables
familiers qùi habitent la terre. Les Juifs disent : le ciel
et l’eau au lieu dedire : le ciel et la terre ; aussi appellent-
ils les Djinn les anges de l’eau, bien qu’ils soient en
réalité les anges de la terre.
Brelt el K’bour (Mule des Tombes) s’introduit dans les
maisons sous l’apparence d’un ami et entraîne les gens hors
la ville, elle les piétine et souvent les fait disparaître. — Ôn
indique au Meilah la maison où elle se tient et que per-
sonne ne veut louer ; depuis quelques années, elle n’ose
plus sortir parce que les rabbins ont fait des prières. —
C’est une sorte de croquemitaine dont les grands et les petits
s’effraient. Les Juifs sont convaincus de son existence.
La Massia (boule de chair) est une diablesse qui se
transforme en un animal charnu et roulant sous forme
198
LA. SORCELLERIE AU MAROC
de boules de différentes couleurs. Elle s’attaque surtout
aux personnes en sueur qui viennent boire de l’eau froide
et provoque chez elles des abcès ou des tumeurs.
i
La Taba (la poursuivante) est le génie de la mauvaise
chance, on l’appelle aussi la T’Biia. Pour s’en délivrer
on fait au-dessus du talon, sur le tendon d’Achille, le
tatouage suivant XX- Ou bien on porte sur Je corps un
scorpion enfermé vivant dans un étui de roseau. Cette
diablesse mange les enfants, mais c’est la mère qui doit
porter l’amulette, car c’est à ses pas que l’ogresse s’at-
tache.
Autres démons. — L ’Aphrit est une chimère qui
avait sept têtes sur un corps : elle pouvait détruire une
ville en un quart d’heure. Les diables peuvent prendre sa
forme. On ne voit plus l’Aphrit aujourd’hui.
Dans le temps où ces monstres composaient la garde
d’honneur du roi David qui était tout puissant et com-
mandait sur la terre et au dessous, un Aphrit eut l’idée
de voler la bague du roi, cet anneau mystérieux en vertu
duquel il pouvait faire tous les miracles. L’Aphrit donna
cet anneau à Àssoumdaï et dès lors David se trouva
sans force et sans puissance. Assoumdaï s’installa dans
la maison de David qu’il chassa. Exilé de son pays, celui-
ci fit son possible pour y rentrer : il frappa à toutes les
portes en disant qu’il était le vrai roi, mais on ne l’écouta
pas. Cependant à la longue, les âmes charitables finirent
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POUR FAIRE SORTIR LE DIABLE DU CORPS d’üN MALADE 199
par s’émouvoir étrillèrent s’enquérir auprès des femmes
du palais. « L’homme que n°us ayons à la maison,
répondirent celles-ci, ressemble en tous points au roi
David avec cette différence cependant qu’il nous préfère
au moment de la menstruation. » G’ est ainsi que les gens
s’aperçurent de la substitution ; ils trouvèrent le moyen
de reprendre la bague miraculeuse à Assoumdaï et la
rendirent à David. — Assoumdaï fut puni pendant quel-
que temps et les Aphrit furent précipités dans la mer
d’où ils ne sortirent jamais.
"i
Pour voir les diables. — Le sorcier peut, au moyen
d’écritures et de prières, montrer les diables à n’importe
qui, incarnés sous forme de rats, de pigeons, de soldats,
ou bien sous , leur apparence réelle, c’est à dire en tout
semblables aux hommes, sauf les yeux et les pieds. Il
peut les montrer sous leur forme propre, aussi grands
qu’une maison ou aussi petits qu’une poupée. Le diable
est toujours vêtu selon la tribu ou la religion de celu1
à qui il apparaît et dont il est en réalité le propre démon ,
le représentant sous terre (chaque personne ayant un
diable). Ceux qui ont des attaques de nerfs voient le
diable sans le concours du sorcier.
Pour faire sortir le diable du corps d’un malade.
— - Le sorcier prend le pouce du malade et le tient soli-
dement entre deux doigts, il introduit l’ongle de son
propre pouce sous l’ongle du pouce du patient en ap-
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200 LA SORCELLERIE AU MAROC
puyant de plus en plus et en ordonnant au démon de
sortir. On renouvelle l’injonction en poussant davantage
l’ongle dans la chair très sensible du malade, en même
i
temps qu’on interroge le démon en lui demandant dans
quoi il veut sortir: huile, cendres. Sous l’influence de là
douleur, le diable finit par répondre par la bouche du
patient, car on continue d’appuyer l’ongle jusqu’à ce que
la réponse exigée soit donnée. Selon cette réponse on
donne alors à boire au malade ou de l’huile ou de la
cendre délayée dans de l’eau. — La cendre est très effi-
cace; jamais le diable ne revient chez celui pour lequel
on l’a employée.
On peut également faire sortir le diable dans une bou-
teille qu’on bouche aussitôt et qu’on jette à la mer ; si la
bouteille flottante vient à se briser le démon revient tour-
menter le malade. On peut aussi le faire passer dans le
corps d’un chien, d’un âne ou dans celui d’une autre
personne.
Pour arriver au même résultat, le sorcier emploie quel-
quefois des mèches de toile bleue imbibées d’huile qu’il
enflamme et avec lesquelles il brûle profondément, sur
toutes les parties du corps, l’épiderme de son client.
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CHAPITRE YI
LE SORCIER
Du rôle des sorciers. — Le sorcier est roi. Son •
prestige est le reflet de la mentalité de ses dupes dans
ce pays où à chaque pas on craint de heurter un démon
ou de piétiner un diable. — Remèdes internes et sachets,
poisons, venins, fumées, eaux, mais surtout puissance
de suggestion que donne au sorcier l’aveugle crédulité
de celui qui l’appelle. Emploi de la force vitale extraite
d’un animal sacrifié qu’on applique à même la peau,
comme pour transférer la chaleur réconfortante, revivi-
fiante d’une existence qu’on supprime : échange et pas-
sage d’énergie. — Sa pharmacopée est immonde;: le
plus souvent elle distille l’ordure et l’abjection : talis-
mans, pierres, bêtes, déjections, sécrétions, humeurs,
charognes, ordures et putréfactions, tout cela rentre
dans le laboratoire de la sorcellerie où l’ignominie l’em-
porte sur les quelques réalités thérapeuthiques de sim-
ples et d’herbes connues.
Suivant les circonstances, indifféremment, il opère
202
LA SORCELLERIE AU MAROC
pour le bien ou pour le mal, il guérit, il soulage, il
sème l’espérance, dispense le dïctame de la consolation,
il donne l’artiour et le rompt, lie les forces de la géné-
ration, infuse l’amitié, la modifie ou la développe,
dessèche les adversaires en leur inculquan t des langueurs
ou des maux ; il déprave les uns, rend complices les
autres, influe sur les gens, les bêtes, les choses et les
éléments en les mettant à son service. Il fait descendre
la lune écumante dans les herbes, remplit de mirages
l’air et la terre, de fantômes la nuit; il suggère, illu-
sionne, il crée les factices merveilles (voir les Notes à la
fin de l’ouvrage).
Au Maroc, le sorcier n’est plus l’ermite, le cénobite, le
vagabond redouté, évité; c’est l’ordinaire conseiller qu’on
appelle pour la moindre chose, publiquement, ouverte-
ment.
L’âme médiévale des populations marocaines s’accom-
mode parfaitement de toutes ces j ongleries, de tout ce
lointain occultisme qui les maintient réfractaires, dans
une certaine mesure, aux précisions thérapeutiques de
notre science. Le Marocain, le Juif surtout, redoute la
douleur, mais tel qui se refusera au coup rapide du
bistouri dans un abcès, même avec précautions anesté-
siques, se laissera, sans broncher, couvrir le corps de
brûlures lentement dessinées et appliquées par un sorcier
selon des rites compliqués et des combinaisons impres-
sionnantes. — Il est vraiment remarquable de voir avec
H-
quelle assurance les matrones guérisseuses conséntent
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LE SORCIER ''"''203
à reconnaître aux médecins nosrâni quelque mérite de
connaissances scientifiques et quelque habileté dans le
traitement des maladies extérieures , mais leur refusent
toute compétence dans une foule de maladies internes,
d’origine diabolique, dont ils ne peuvent ni concevoir les
causes, ni connaître les désastres réels et dont ils sont,
en conséquence, incapables d’imaginer le traitement.
■ — L’école de la Salpêtrière serait bien étonnée d’en-
tendre affirmer ainsi son incompétence formelle l
11 y a deux sortes de sorciers : lés uns qui ont recours
à la puissance divine j ce sont les marabouts et certains
talebs, tous ceux qui tendent à la sainteté. Les autres,
les vrais sorciers, ont recours aux puissances infernales.
Le bon sorcier qui aspire à la sainteté, arrive par le
jeûne et la prière à la pureté nécessaire, c’est une sorte
de fakirisme ; il néglige le corps pour ne s’occuper que
*
de l’âme et de l’esprit. — Le mauvais sorcier viole la
religion : il fait sa prière à rebours, ses ablutions avec
de l’urine, il emploie pour ses philtres des substances
impures : écoulements menstruels, urine d’âne, excré-
ments. Il fait œuvre mauvaise et emploie des moyens
condamnables.
Entre autres, il y a des sorciers lapideurs qui pro-
voquent la Rajmyia (action de lapider). En écrivant
certains sorts et en brûlant des résines, ces spécialistes
arrivent à produire la mort d’un individu, la dévastation
d’une chambre, la destruction d’une maison dont les
meubles gisent brisés sous les pierres que sont venus
204
LA SORCELLERIE AU MAROC
jeter les diables accourus à son appel. — D’autres
encore font enfler : on gonfle une outre que l’on accroche
à quelque ihur, on la frappe ensuite à l’aide d’un bâton
I
de grenadier sur lequel une formule a été écrite et on
récite en même temps certaines prières. L’individu visé
commence dès lors à enfler. On peut employer dans le
même but et de la même manière un crapaud ( dofda ) :
si le crapaud éclate sous les coups, le malade meurt (1).
— Il y a des talebs qui ont à leur disposition certaine
prière pour... faire évacuer les gaz. On obtient le même
résultat, si on parvient à introduire quelques grains de
sel dans le rectum de la victime.
Le Coran et les livres saints interdisent absolument la
sorcellerie, l’astrologie et tout ce qui a trait à la recherche
de l’avenir. C’est une règle de foi. Il est dit : « Celui qui
croit à la sorcellerie donne un démenti et fait affront à
trois mille six cents nabi », car la religion musulmane
admet qu’il y a eu trois mille six cents prophètes. Néan-
moins la sorcellerie règne en maîtresse glorieuse, popu-
laire et despotique, grâce à l’influence juive. Salomon
est considéré an Maroc comme le père des magiciens,
lui qui fit construire par les Esprits ce Temple de Jéru-
salem, qui existe toujours dans la tradition hébraïque et
dahs la moderne sorcellerie.
L’évocation actuelle de Satan et de ses cohortes par
(4) Voir dans le Satanisme et la Magie , de Jules Bois, l'envoû-
tement par le crapaud^ usuel dans l'Europe médiévale et même
encore pratiqué aujourd'hui.
1
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EK SOUCIER 205
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le taleb qui désire s’associer un démon, n’est qu’une
variante, à peine déformée, de la grande opération de la
clavicule qui consiste à communiquer avec les anges ou
les démons en s’adressant à leur chef, lequel vient alors
avec ses légions fantastiques de bêtes difformes, ses
phalanges d’animaux rampants, sautants ou volants et
ses cohortes de monstres humains.
La clavicule rabbinique prescrit déjà le mode de par-
fumer les objets avant les évocations, l’emploi de l’en-
cens et des aromates à des heures et à des jours fixes, les
"1
ligatures, les formules d’exorcisme et d’appel comme .
nous les retrouverons avec de légères adaptations ou
modifications dans la sorcellerie marocaine.
Les escamoteurs de l’invisible ont décrit leurs opéra-
tions magiques dans les clavicules, où sont indiquées les
mo me ries rituelles des sacerdotes, paroles, gestes, bains,
odeurs, prôcessionnements, consécrations, turpitudes
charnelles, coprophagie, ordures, fientes, menstrues,
excréments, ingrédients immondes et sordides employés
en d’ignobles mélanges, innombrables exorcismes pour
contraindre les gnômes gardiens des trésors. Les vieux
grimoires des clavicules précisent tous ces gestes ridi-
cules et affirment l’efficacité de cette grotesque cuisine ;
les lointains descendants, à force de s’abîmer dans le
déchiffrement de ce fatras, finissent par s’y perdre eux-
mêmes et par y croire (1).
(1) Les gnômes, dans la démonologie, sont les génies qui ha-
bitent le sein de la terre et en gardent les trésors, de même que
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206 ; LA. SORCELLERIE AU MAROC
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Ges traditions remontent d’ailleurs plus haut que la
période hébraïque, à la Ghaldée, à l’Égypte, à l’Inde.
Les peuples anciens avaient tous la terreur de la mort
mystique et, chez tous, les lois frappaient les envoûteurs.
Chabas a retrouvé un papyrus égyptien portant le procès
d’un berger mis à mort pour sortilèges... Cependant
ce rite était surtout chaldéen. A Ninive, on a découvert
des formulés déprécatoires contre les néfastes influences
de l’envoûtement, du sort, de la fascination, du mauvais
œil, des philtres et maléfices divers. Mais Moïse, le
dernier habile et vigoureux magicien, donna à ses pro-
cédés une ampleur que n’ont plus les incantations de ses
misérables descendants , marocains .
Certes, je n’ai pas la prétention de creuser l’exégèse
des traditions de la Clavicule et de la prétendue science
de la Kabbale dont l’orig'ine est très discutée. D’ailleurs,
que la Kabbale remonte aux antiques Aryens ou aux pre-
miers Sémites, à l’école Vedo-brahmanique ou aux Mages
de Ghaldée, il n’en reste pas moins vrai que la Kabbale
les sylphes président à l’élément de l'air, les ondins à celui de
l’eau et les salamandres au feu.
Les gnomes se tiennent dans les fissures métalliques, dans
les grottes cristallines, sous les roches étincelantes des stalactites,
ils sommeillent légèrement sous les voûtes d’or et d'argent des
mines dont ils sont gardiens.
Leur légende a été importée de l’Orient en Europe avec la phi-
losophie pythagoricienne cabalistique depuis Raymond Lulle,au
xiic siècle, jusqu’au xvi^ siècle, par Pic de la Mirandole, Marcile
Ficin, Paracelse, Cardan et Reuchlin.
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LE SORCIER 207
rabbinique actuelle est le plus antique document du passé
que nous possédions. Elle a été transmise jusqu’à nous
par une tradition de crédulité, qui en faisait et qui en
fait encore chez les Marocains, — voire chez quelques-
uns de nos compatriotes dont une cérébralité tourmentée
n’exclut pas la science profonde, — un mystérieux et
redoutable monument de sagesse ou de force, où les
puissances de lumière et surtout de ténèbres ont laissé
tomber, en signes et en formules contournées, des secrets
de domination et de faiblesse, de bien et de mal. Les
rabbins cabalistes prétendent que c’est la loi orale de
Moïse, lequel la donna sur le mont Sinaï en même temps
que la Loi écrite et transmise d’âge en âge, jusqu’aux
Juifs modernes, dans l’ombre sainte et mystérieuse des
sanctuaires.
Les vieilles écoles de Kabbalistes accordent une puis-
sance symbolique et effective à certains mots, à certains
gestes, à certaines attitudes, par lesquels les esprits sont
contraints à leur obéir : Science du verbe et du signe,
autorité surl’invisible et pouvoir consécutif sur le visible.
Cetésotérisme estlabase delà sorcellerie marocaine. Tout
cela vient par tradition des doctes Kabbalistes delà Judée,
peut-être des bouddhistes ésotériques de l’Inde.
Les signes qui servent à cabaliser diffèrent chez les divers
peuples qui usent encore des mystérieuses influences
de cette tradition, chacun ayant adapté son propre
alphabet aux nécessités schématiques de la science caba-
listique. Et, de même que les Persans, les Mandchous, les
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208 la. sorcellerie au marog
Thibétains, les Brahmes attribuent séparément un
caractère magique à leurs antiques alphabets, de même
les Juifs ftiarocains usent, comme équivalent cosmolo-
gique du verbe, des signes de leur Koréish (alphabet) :
c’est la base de leur science occulte actuelle. Il est donc
i
facile de voir combien ils se sont éloignés de leur antique
philosophie transcendante, de leur ancienne science éso-
térique.
ALPHABET EMPLOYÉ POUR ÉCRIRE LES AMULETTES
Désignation graphique des prophètes influents
en occultisme
ab b sç d g (gue) Hha Ha ba-
ya K K (fort) L in n oua (ou) p
rr t T (Tafort) ssa ssa (final) z ch
Cet alphabet conventionnel est usité dans les formules
d’amulettes arabes et juives. Chaque lettre représente un
prophète ou plutôt l’initiale du nom d’un prophète, d’un
4
POUR DEVENIR SORCIER
209
saint appelé à intervenir dans le sortilège, ou dont on
réclame l'appui dans une maladie, pour la guérison dé
laquelle il possède des pouvoirs spéciaux. Chaque amu -
lette porte ainsi le monogramme d’un des principaux
prophètes.
Quant aux différents dessins symboliques qui repré-
sentent plus ou moins grossièrement dans les talismans
écrits, des êtres ou des objets (chameau, cadenas, pois-
son, etc.), ils sont destinés à fixer la désignation, le plus
souvent, d’un objet volé ou perdu. — - Ils sont surtout
usités dans les formules ou calculs, écrits sous les yeux
de l’intéressé par le sorcier consulté.
Et ainsi l’on arrive à manier le monde si peu coercible
des esprits, à disposer de tel ou tel démon ou ange ;
du moins telle est la croyance de ces étrangers mysti-
ques, depuis les Lamas, magiciens du Thibet mysté-
rieux, jusqu’aux lamentables talebs du Maroc déchu, dont
l’extension européenne pressante, pénétrante, étouffera
bientôt les piteuses mômeries, les crétinisan tes
pratiques.
I
■.
Pour devenir sorcier. — Celui qui veut devenir
taleb fait sa demande aux diables en les priant de pré-
senter sa requête au grand sultan ; s’il est agréé, celui-ci
lui confie un démon en lui disant : « Il t’aidera dans
toutes les entreprises ! » Le taleb doit faire connaissance,
avec ce Khdim. A cette fin, il brûle dans un réchaud
toutes sortes de résines et de plantes aromatiques ; la
14
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210
LA SORCELLERIE AU MAROC
fumée monte en colonne et se transforme en un morceau
de bois qui s’allonge toujours et devient un serpent, qui
se transforme de nouveau pour prendre tour à tour des
apparences diverses et se changer enfin en un beau et
tout jeune homme tenant à la main un couteau ensan-
glanté. C’est le Khdim. Ils se souhaitent la bienvenue en
se touchant les mains par le revers, puis ils se possèdent
réciproquement. Après cela le sorcier prend une petite
boîte qu’il présente au jeune garçon, lequelse rapetisse
de plus en plus afin d’entrer dans l’étui que le taleb
referme et porte désormais constamment sur lui.
Pour devenir sorcière. — Celle qui veut se libérer
de Dieu épouse un Khdim ; celui-ci ne la quittera plus
sur la terre. A cet effet, elle se donne à n’importe qui
au momentde la menstruation (à un chrétien, voire même
à un animal). Elle se lave chaque matin avec son urine
de façon à devenir complètement impure. Puis elle brûle
des résines au diable qui sera son Khdim Chitani
(Satan) jusqu’à ce qu’il apparaisse ; elle se donne à lui
et désormais elle en fera ce qu’elle voudra. — Cette sor-
cière ne verra jamais le paradis et restera chez les
diables après sa mort.
Le Khdim Chitani n’est appelé que pour les mauvaises
actions tels que vols, crimes, assassinats, tandis que le
Khdim Rbani (Rbi = Dieu) ne sert au contraire que pour
les bonnes œuvres, c’est l’ange gardien du taleb qu’il
vient toujours tirer d’embarras. — Nous avons d’ailleurs
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POUR DEVENIR SORCIÈRE 211
tous notre bon et notre mauvais diable : le premier se
tient à la droite et l’autre à la gauche du protégé qu’ils se
disputent continuellement comme une proie. — Afin de
s’attacher unKhdim Rbani, le taleb, après lui avoir pré-
senté sa requête, se retire dans quelque vallée bien loin
*
delà ville, muni d’un miroir dont le cadre est en ébène. 11
lient ce miroir à la main tandis qu’il murmure des prières
et que dans un réchaud voisin brûlent des aromates; à
chaque heure, il change de linge ; comme nourriture,
il ne prend que du pain peu levé, sans sel, des figues et
des raisins secs. Au bout de quelques jours, le Khdim
apparaît dans le miroir. « Tu as dérangé toute la mai-
son du Très-Bas, lui dit-il, tu verras défiler les
sept armées du sultan : serpents, scorpions, animaux
sauvages... n’aies pas peur et surtout ne réponds pas à
ceux qui t’adresseront la parole. » Il se retire. — Le
■ taleb voit venir alors les sept cohortes et enfin le sultan
sur son cheval; aussitôt il doit arrêter la bêle parla bride
et présenter sa requête au cavalier. Généralement celui-
ci lui accorde le Khdim, qui se présente aussitôt et salue
le sorcier ; ils se touchent la main par le revers ; puis il
lui indique une formule cabalistique en lui disant:
« Toutes les fois que tu prononceras ce - vocable je serai
présent ». — Voilà comment, me dit le sorcier, les
diables répondent toujours à ce que nous leur deman-
L
dons.
Sorciers réputés. — Parmi les Juifs : David ben
212
LA SORCELLERIE AU MAROC
Ba Brahim, Anima Librati, Rebbi Abraham el Ouarzazi,
Rebbi Meyer Le vy. . •
Parmi lej's Arabes : Oueld el Baraka (le fils delà Baraka,
Baraka = Abondance, et par extension, bénédiction).
Omar ben Sliman el Ousseïm, Si Mohammed Onebd Ma
7
el Aïnin (eaux des yeux). Ce dernier est le prototype du
sorcier; sa puissance d’ailleurs véritable, est faite de
terreur plus encore que de respect. Parmi ses hommes
bleus, il a fait école ; et, en son absence, ses disciples le
suppléent dans ses escamotages. — C’est le plus forcené
ennemi de l’Europe dont il prêche la haine ; aussi peut-
on prédire, si quelque soulèvement de xénophobie éclate
au Maghreb, que le signal viendra de lui et que ses
hommes bleus seront les entraîneurs fougueux de l’indo-
lence arabe (1). — Enfin, Si l’Arbi el Meknesi (médecin),
Si Mohammed Fadel, encore un vrai sorcier arabe, bras
droit de Ma el Aïnin.
Le sorcier s’appelle chez les Juifs Sehhur, et chez les *
Arabès Taleb ou Rhatt (devin) ou encore El Azzan
(plus particulièrement celui qui cherche les trésors) ; (mais
ils usent aussi bien que les Juifs du terme Sehhar.
(d) Le pressentiment si exact du Dr Mauchamp n’a été que
trop vérifié. Il parlait d’ailleurs en connaissance de cause, (Note
du Commentateur, — J. B,).
CHAPITRE VII
SORCELLERIE DÉFENSIVE — PHILTRES ET ENVOUTEMENTS.
pour l’amitié, l’amour, l'attachement,
LA DOMINATION
De la Sorcellerie défensive.— La sorcellerie dé-
fensive ou agressive. — La première moitié du mois est
réservée aux procédés défensifs, tandis que les sortilèges,
malfaisants ne sauraient réussir qu’à partir du 15 de
chaque mois. Le mois arabe est un mois lunaire ; or
toute la sorcellerie s’appuie sur l’influence du satellite
dont les premiers quartiers semblent agir d’une façon
bénéfique, susceptible de donner la prospérité, l’augmen-
tation dans tout ce que l’on entreprend ; les derniers
quartiers, au contraire, sont maléfiques en ce sens qu’ils
ont un magnétisme rétractile.
A la sorcellerie défensive ont recours tous ceux que le
mauvais œil a atteint, que poursuit la malechance-, les
214
LA SORCELLERIE AU MAROC
\
mauvais sorts jetés : parents dont les enfants meurent,
femmes qui avortent, jeunes filles qui ne parviennent
P
pas à se marier, amants quittés, amoureux qui ne peuvent
atteindre leur objet, hommes dont les affaires périclitent,
gens qui ne réussissent pas... les faibles, etc.
Le mauvais œil. — Celui qui a le mauvais oeil
admire, touche, montre, distingue en un mot, un
objet ou une personne, ne serait-ce que mentalement et
aussitôt l’être vivant dépérit, meurt même quelquefois ;
ou bien il est victime d’un accident, les objets se dété-
riorent, s’émiettent ; aussi devrait-on ajouter après
chaque exclamation admirative : Bismillah ! (que la
bénédiction de Dieu tombe sur lui !)
On reconnaît les gens qui ont le mauvais oeil à l’étran-
geté de leur regard ; les égoïstes, en général, ont le
mauvais œil, de même ceux qui médisent ou qui trompent,
ceux qui ont le regard oblique ou encore ceux qui nous
regardent en prenant un air fâché... il faut les fuir.
Si oh connaît celui qui a j été le mauvais œil , on se
procure un peu de sel de sa maison et on le brûle avec
du Harmel dont on respire la fumée pour se protéger .
■ — En plus, on acquiert un morceau de sou linge sale
qu’on brûle et délaye dans de l’eau et on le fait avaler à
celui qui a reçu le mauvais œil ; — ou bien une bouch ée
de son pain qu’on brûle ; délayée dans de l’eau, on la fait
boire à la victime ; — ou quelques pincées de la cendre
de son réchaud préparée de la même manière; Le malé-
LE MAUVAIS ŒIL
245
ficié en goûte un peu ; et on lui frotte le corps avec le
reste. Ou enfin une braise du réchaud du maléficiant
qu’on éteint dans de l’eau ; on frotte le corps dü malé-
fîcié avec ce qui reste.
Si l’auteur du mauvais œil est inconnu, le cas devient
infiniment plus grave. On fait alors venir un Khtât
(arabe tireur de sort). Celui-ci promène sept fois autour
du malade un gros morceau d’alun, en disant : « Bismil-
lah, préserve-nous du diable qui nous lapide. » Il met
l’alun dans un réchaud et, d’après la forme qu’il prend
(grand ou petit pénis, grande ou petite vulve), c’est un
homme, un petit garçon, une femme, ou une jeune fille
qui a donné le mal. On jette l’alun, ainsi qu’un charbon
ardent, dans un vase de nuit: et le malade urine dessus.
j s
— On peut encore mettre la moitié de cet alun brûlé sous
une jarre d’eau, tandis qu’on fait fondre l’autre moitié
dans un verre d’eau, où viennent cracher toutes les per-
sonnes présentes. Le taleb trempe quatre doigts de la
main dans ce liquide et se fait sucer les doigts par le
malade en disant pour le premier doigt : Abraham ; pour
le second : Isaac ; pour le troisième : Jacob ; et pour le-qua-
trième : Elie (chez les Juifs). Les Arabes prononcent de
même en mettant le mot Sidna devant chaque nom. —
(Eîieest appelé par les Arabes Zbrahil — Gabriel). D’ail-
leurs les Juifs confondent aussi Elie avec Gabriel.
Qu’on connaisse ou non l’auteur du mauvais œil on
prend de l’anis bstani, on en fait mâcher quelques grains
à tous les voisins qui crachent ensuite cette bouillie avec
216
LA. SORCELLERIE AU MAROC
la salive dans un verre. On fait goûter de cela au malade
avec les doigts qu’ on lui fait sucer, et on lui enduit le
corps avec' le reste. Chaque personne, en crachant cetanis
dans le verre, doit prononcer la formulé « de la race de
J oseph » . Arabes et Juifs font de même ; les Arabes disent
par respect « Sidna » en plus .
On peut prendre aussi un fil de trame, que Ton coupe
juste de la taille du malade; le taleb mesure ce fil avec la
main en prononçant des paroles cabalistiques. Ce fil s’al-
longe ou se rétrécit. Il plie le fil en huit et il le coupe. On
achète du sel, du harmel, de l’alun, l’herbe Oumennès,
une pierre de chaque rue enlevée avec les orteils du pied
dtoit, et, en les prenant avec la main gauche, on met le
tout dans du feu, et on fait aspirer la fumée au malade.
Ensuite on prend trois braises de ce feu avec les pierres
qu’on y a mises ; et on les éteint avec de l’eau au-dessus
de la tête de la victime, à qui on fait goûter de cette eau;
puis on lui en frictionne le corps et on jette le reste dans
le .puits en disant : « Comine cette eau est venue du puits
et y retourne ; que les mauvaises paroles qu’un tel a dites
rentrent dans son corps ! » Après cela, la victime absorbe
une infusion de cumin.
• On peut encore prendre une poignée de pois chiches et
un verre d’eau,; on va à toutes les portes, celles des syna-
gogues, celles des bains, et à la porte du Mellah (pour les
Juifs). A l’aide d’un linge que l’on trempe dans cette eau,
on nettoie chacun des seuils; on presse le chiffon dans le
verre et on laisse un pois chiche sur chaque seuil. Le
LE MAUVAIS ŒIL
217
malade boit de ce liquide et s’en frotte le corps. Geremède
est surtout employé par les femmes qui ont reçu le mau-
vais œil en visite ou par les hommes qui ont été atteints
dans la rue. — Les Arabes emploient le même moyen ;
ils vont alors aux mosquées ; seulement et en plus, ils
complètent l’opération avec des écritures.
Lorsqu’une personne tombe malade, alitée par suite du
mauvais œil, on emploie le remède à Yanis bstani avec
Y
cette différence qu’on recueille la salive de tous les dévots
réunis dans une mosquée ou dans une synagogue.
Plus simplement, lorsqu’on ignore d’où vient le mal,
un adulte dévide un fil de laine de la longueur de sa
taille, il le coupe à celte mesure, le roule dans le creux
de sa main avec sept grains de harmel et il brûle le tout
sous lui ; — si c’est un enfant, sa maman lui crache sim-
plement dans la bouche en disant : « Celle qui t’a donné
le jour t’a soigné ! »
Amulettes et précautions à prendre contre le
mauvais œil. — Ne jamais oublierde dire « Bismillah »
lorsqu’on admire. Si l’on craint d’une personne le mau-
vais œil, ne pas oublier de lui faire les cornes avecl’index
et le médium de la main gauche et dire El Amiya (la
cécité, c’est à dire : que la cécité te frappe!) ; ou bien se
placer la main devant la figure, les cinq doigts bien
écartés devant les yeux.
Pour se préserver, on porte encore un sachet contenant
sept grains d’anis bstani, un morceau de peau de tamis
A
218
LA. SORCELLERIE AU MAROC
dans lequel se trouvent sept trous exactement, un fil de
trame, sept grains de harmel, sept grains de coriandre.
J
En plus, porter directement sur la peau, mais séparés
les uns des autres : un morceau d'alun troué, une pierre
du sang verte ou brune(Yemeni), l'œil gauche d’un renard
ou d’un loup, une balle de plomb qui a été tirée le der-
nier mercredi du mois, aplatie en plaque dans laquelle on
pratique sept trous. — On porte aussi la main de Fatma.
Tout ce qui est noir est bon contre le mauvais œil (de
même contre le hibou et les diables); on doit donc avoir
sur soi des choses noires : une bague noire, un collier
noir, un bracelet en corne noire... ou encore, dans le
collier, un médaillon formé de deux plaques de métal
où on a repoussé cinq demi-boules, de sorte que les
deux plaques réunies donnent alors cinq boules complè-
tes, en relief.
Lorsqu’un enfant semble être atteint par le mauvais
œil, afin d’éviter qu’il- tombe malade, les parents
comptent sept poutres au plafond.
Une bête pie préserve le troupeau. — Le sanglier dans
l’écurie protège contre le mauvais œil à cause de ses
défenses en corne : on met au cou du cheval, afin de
l’immuniser, une défense de sanglier.
; ' Le cachet de Salomon (deux triangles entrecroisés)
\ pA. rjO dessiné sur un papier ou sur le mur, un cou-
ùùx. teau dans le lit d’un enfant, sept aiguilles
achetées dans une boutique exposée à l’Orient, en ayant
soin dé les rapporter sans parler et les placer dans la
219
LE MAUVAIS ŒJL
coiffure... sont autant de préservatifs très indiqués. —
Dans les aliments, on plante un couteau, ou bien on met
un charbon par dessus.
Lorsqu’un homme réputé de mauvais œil est entré
dans une réunion de fête, on attend impatiemment qu’il
sorte ; aussitôt quelqu’un se précipite sur le réchaud,
prend une braise, la jette dans de l’eau et dit : « Que les
\
yeux d’un tel s’éteignent comme s’éteint cette braise ;
*
que ces paroles retombent sur lui ! »
Le cadi peut obligerun homme convaincu de mauvais œil
V
à faire une promenade dans la ville avec une bride et un
mors dans la bouche ; il marche debout et quelqu’un tient
la bride par derrière : sa puissance sera anéantie.
Les buveurs d’huile d’argan crue ont la réputation
d’avoir le mauvais œil.
L’usage veut qu’on ne complimente jamais une mère
sur son enfant, comme, d’ailleurs, il est imprudent de se
vanter d’avoir une belle santé : on défie le sort.
L’effet du mauvais œil se manifeste de bien des
manières : se sentir soudainement accablé de lassitude
en rentrant chez soi après avoir reçu une visite ; être
triste et souffrir d’un violent mal de tête. — On se croit
encore atteint parle mauvais œil lorsqu’on a failli prendre
feu : cendres de cigarette qui tombent sur un vêtement
et le brûlent, bord de burnous qui passe sur un réchaud
et s’enflamme.
Avortements. Morts-nés. — Une jeune femme qui
220.
LA SORCELLERIE AU MAROC
a eu un avortement et qui en craint un autre appelle le,
taleb : celui-ci lui écrit cinq amulettes sur du papier;
elle en place quatre dans les quatre coins de sa chambre
et porte sur elle la cinquième. Le sorcier lui donne
encore un mélange de résine et de plantes (musc, lubin,
etc.) pilées ensemble et divisées en sept paquets ; chaque
soir à l’endroit où elle va se coucher, elle brûle sous elle
un de ces sachets jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de fumée;
alors l’enfant actuel vivra.
Si une femme a souvent de ces avortements ou des
enfants morts-nés, on dit qu’elle a été touchée par une
diablesse ou que cette diablesse est venue étrangler le
nouveau-né. Il y a même des femmes qui voient la dia-
blesse et d’autres qui ont rêvé l’avoir vue: le lendemain
l’enfant était mort. On fait venir un taleb ouune matrone
sorcière qui cherchera à chasser ou à conjurer l’esprit
malfaisant. Le taleb ou la sorcière conseille à la femme
de sacrifier un bouc rouge ou noir, ou une poule, ou un
cbq rouge, blanc ou noir, ou encore un pigeon. On met
de côté la tête, les pattes, les plumes et les organes inté-
rieurs, on fait bouillir le reste du corps dans de l’eau.
Dans un petit pétrin neuf, on réunit les parties séparées
(les abatis) en y ajoutant de l’orge, de la myrrhe de
deux couleurs (verte et rouge), du henné, des feuilles de
roses, de la lavande, de la jacinthe, du tapioca, du maïs,
du blé, des lentilles, des fèves, des grains d’une plante
ressemblant à la graine de kif (hallé, plante analogue au
maïs), un peigne neuf en bois, un miroir très petit, uné
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AVORTEMENTS MORTS-NES 221
petite soucoupe avec du fard rouge et enfin du bétel ; on
laisse le tout dans le pétrin jusqu’ au dernier mercredi du
mois. Alors la femme, accompagnée du taleb ou de la
sorcière, porte le pétrin à l’abattoir ; on y installe en même
\
temps un réchaud allumé ainsi que du benjoin et de la
coriandre. La personne qui tient le récipient sur la tête
doit danser et sauter, se réjouir ; elle prend une poignée
de ce qu’il y a dans le pétrin et le disperse à droite et
à gauche ; elle invoque tous les diables, en la priant de
laisser la victime en repos, cependant que celle-ci brûle
le benjoin et la coriandre sur le réchaud. La poursuivie
rentre chez elle; si elle est prise de violentes douleurs
c’est que le mal est conjuré, elle se couche; si elle voit en
rêve quelqu’un qui l’étrangle, des diables qui la tour-
mentent, elle les prie ardemment de la délivrer et quel-
quefois elle obtient cette grâce ; sinon il faut essayer autre
chose.
Le même taleb prend alors un poussin très jeune et
prescrit de le placer, pendant quarante nuits, de suite,
entre le mari et la femme ; les époux doivent coucher dans
le même endroit, manger des mêmes aliments ; s’ils ont
envie de boire de jour ou de nuit, chacun de son côté
doit donner à boire au poussin.
Après les quarante jours, le sorcier revient à la maison,
on lui procure un fil de laine de quarante coudées ; il
plante deux piquets dans la maison et enroule son fil
autour d’eux; puis, s’étant procuré les plantes énumérées
plus haut, le mari, la femme et le taleb vont à la cam-
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222' LA SORCELLERIE AU MAROC
1
pagne dans un endroit tout à fait désert. Dès qu’ils ne
voient plus personne ils s’arrêtent, plantent de nouveau
enserre les piquets qu’ils ont apportés et dévident l’éche-
veau de laine. Les plantes sont déposées par terre, et le
poulet est égorgé sur ces plantes. Les trois personnes
présentes s’en vont vers la droite et stationnentà une cer-
taine distance, où elles demeurent silencieuses. Entendent-
elles un grand cri, la conjuration est obtenue ; sinon rien
n’a été fait, il faudra recommencer.
La femme a dû prendre avec elle du linge propre et
des résines ; elle revient vers l’endroit du sacrifice, que
le cri se soit fait entendre ou non, et change de linge;
elle brûle sous elle les résines, puis elle rentre chez elle
sans se retourner. — Si elle rencontre, en revenant,
une femme ou une vache, elle leur passe le sort qui pesait
sur elle; si c’est un homme qu’elle croise, celui-ci le
reportera à sa femme.
Pour préserver de la mort les jeunes enfants, la femme
enceinte d’un mois va à la campagne et cherche un
figuier sauvage, elle coupe neuf fruits et dit en même
temps : « Je coupe la mort de mes enfants. » A la fin de
chaque mois de grossesse, elle va vers une rivière et
jette une figue à l’eau ; mais elle garde la neuvième qu’elle
attachera au cou du bébé qui lui naît, jusqu’au moment
où il aura dépassé l’âge dangereux, l’âge auquel ses
autres enfants mouraient habituellement.
Pour savoir d’où viennent ces avortements continuels,,
ces morts d’enfants et afin d’y remédier plus efficacement,.
I
AVORTEMENTS
MORTS-NÉS
223
la mère se procure un petit oignon rouge auquel elle fait
prendre un bain au hammam des femmes, si c’est une
Juive ; dans un seau, si c’est une Arabe. Pendant le bain .
de l’oignon, la femme ne doit pas parler, elle le meten-^
suite dans un petit sac neuf et lui fait visiter tous les
saints, toutes les synagogues ou les mosquées, toujours
sans parler. Le soir, elle le glisse sous son chevet et se
couche sur le côté droit après avoir au préalable fait
brûler dans la chambre du benjoin et de la coriandrç ; en
rêve, elle verra une femme qui lui parlera pour lui faire
connaître la genèse de ses malheurs. Si les diables en
sont cause, elle lui indiquera les sorcelleries appropriées,
si les malheurs viennent de Dieu, les pèlerinages à faire
si c’est du mauvais œil, elle lui dit de repasser elle-
même le sort à une autre (comme on a vu plus-
haut) ; si c’est une maladie, elle conseille le remède à
prendre.
Également, pour les mêmes motifs comme aussi pour
connaître un secret et dévoiler l’avenir, la femme prend
dans le foyer d’une voisine veuve un morceau de bois-
qui a commencé de brûler ; elle le baigne, lui confectionne
une petite chemise et le promène ensuite dans toutes les
synagogues (ou mosquées) sur les tombes des saints et
dans tous les endroits habités par les diables (abattoirs,
endroits où il y a du sang, fours, égouts, fontaines...)
en priant ceux-ci d’aider la clairvoyance de la poupée de
bois; elle ne doit pas parler en dehors des conjurations.
Le soir venu, elle place la poupée sur un meuble, elle
224
LA. SORCELLERIE AU MAROC
la recouvre d’un linge neuf et brûle sur le réchaud du
gingembre et du benjoin : alors on voit le morceau de
bois s’agiter, la chambre s’éclairer d’une lueur étrange ;
peu à peu la poupée se transforme en un petit diable
autoritaire quiîûi dit : « Parle, dépêche-toi, demande*-
l
moi ce que tu veux savoir! » Rapidemënt, humblement,
elle présente sa requête: Gomment il faut faire pour em-
pêcher ses enfants de mourir, ou bien son mari de la
tromper... Le malin lui indique le moyen et la marche à
suivre. Elle enlève le réchaud de benjoin et le diable
disparaît.
Mais si la solliciteuse effarée n’a pas répondu sur le
champ, le diable impatienté ,1a soufflette ; elle en reste la
bouche tordue, les membres paralysés, elle louche, elle
perd l’usage de la parole, elle devient aveugle ou frappée
de toute autre infirmité dépendante de la partie du corps
que le soufflet a atteinte. Une sorcière est appelée alors
pour appliquer à l'infirme un violent contre-soufflet
qu’elle accompagne d’exorcismes et de reraèdqs spé ci aux
à prendre pendant sept jours. Certaines matrones sont
fort demandées pour mettre fin à ces misères d’origine
diabolique.
Chez les Arabes le plus souvent et aussi chez les Juifs,
mais toujours avec un taleb arabe, lorsqu’on veut
connaître un secret, on fait venir le sorcier. Il appelle
une enfant voisine, très nerveuse de préférence ; on lui
écrit des formules sur les bras et sur le front-, ensuite on
-lui fait respirer une fumée de résines et de graines odo-
1
. SORCELLERIE BANALE DE FEMMES SANS SORCIER ' 225
riférantes jusqu'à ce qu’elle tombe eu catalepsie — en y
mettant le temps nécessaire; - — On l’interroge sur le sujet
qui intéresse : le sort d’un absent, l’avenir, les me-
nées d’un ennemi qui cherche à nuire dans l’ombré,
etc.
Au Mellah, afin d’apprendre ce qu’on ignore, on cherche
*
une vierge de onze à treize ans, à laquelle on fait prendre
un bain et qu’on habille de vêtements propres. Au
préalable on s’est procuré une épingle achetée dans une
boutique exposée à l’est; cette épingle, après avoir été
baignée sept fois, est piquée sur le rouleau de la Loi. —
Le soir, lorsque la jeune fille dort on plante l’épingle
dans la tresse droite de ses cheveux et on lui brûle tout
près du visage du benjoin avec quelques graines. Alors
elle s’agite et parlant au pluriel comme si elle s’expri-
mait au nom des Esprits qu’on appelle en elle, elle dit
aux personnes présentes : « Que voulez- vous ? interrogez-
nous, nous vous dirons tout ce que vous voulez savoir. »
Alors on lui pose des questions auxquelles elle répon
dra.
Sorcellerie banale de femmes, sans sorcier. —
Les femmes se livrent couramment elles-mêmes à des
pratiques simples de sorcellerie facile, sans avoir recours
à un taleb ou à une sorcière professionnelle. A ces sor-
celleries de femmes, il est absolument impossible à un
homme de prendre part ou d’assister. Si, par extraor-
dinaire, un homme doit s’y trouver, il faut qu’on lui
15
226
LA. SORCELLERIE AU MAROC
dessine préalablement entre les deux yeux une raie ver-
ticale représentant un tatouage de femme et sur le pénil,
une autre /raie verticale simulant une fente vulvaire, de
façon à le déguiser en femme par ces précautions sym-
boliques.
m
Le peigne à carder. — G’ est la nuit. On prend un
peigne à carder la laine et on l’habille en homme, en lui
mettant un burnous et un turban ; on lui fait de la
barbe avec de la laine ou un morceau de peau de mouton .
On choisit une chambre préparée comme uu salon, et on
y place un matelas, un tapis, un service à thé complet,
des bougies allumées ; tout est disposé comme pour une
réception. Un rideau divise la pièce en deux parties. Le,
peigne à carder ainsi affublé s’appelle Baba Cheikh
(vieux père Cheikh) ; ou l’installe sur le matelas èt l'on
dispose devant lui un couscouss préparé avec la main
gauche par une jeune fille première-née. Baba Cheikh
doit alors recevoir les Esprits, les diables. Une négresse
soulève le rideau pour laisser entrer les Esprits que les
femmes de la maison invitent très poliment à entrer
auprès de Baba Cheikh. Quand celui-ci est censé avoir
fini de manger, on éteint les bougies et tout le monde se
retire derrière le rideau pour laisser reposer Baba Cheikh.
Les femmes font comme lui et dorment. Alors, des rêves
inpirés par Sidi Cheikh viennent visiter les dormeuses
qui se trouvent renseignées et instruites par les Esprits
des choses qu’elles désiraient connaître; on fait cela par-
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MAUVAISE CHANGE 227
ticulièrement à propos de projets de mariage; pour être
renseigné sur le mari qui est en voyage, etc.
Mauvaise chance. — Lorsque des gens sont pour-*-
suivis par le sort mauvais dans toutes les circonstances
de la vie, on emploie les moyens suivants pour le conju-
rer. Le taleb ou la sorcière apporte un fil de trame, un fil
de laine et mesure, avec ce fil, tous les doigts et les orteils
de la personne poursuivie; il mesure encore le corps puis
il fait une boulette de ce fil qu’il fait avaler au patient. Il
recommande de surveiller les selles du malade afin de
retirer ce fil auquel on joint des piquants de hérisson,
des feuilles de plusieurs plantes indigènes parmi les-
quelles de l’anis appelé aveugle, de l’alun, des graines
diverses, le placenta d’une ânesse à son premier né; le
sabot d’un âne, un caméléon vivant qu’on coupe en mor-
ceaux, de la résine, du soufre, du varech, la carapace
d’une tortue d’eau, et la mâchoire d’un chien.
La personne intéressée porte tout cela dans un jardin
ainsi qu’une gargoulette et une louche en. bois. Elle
s’approche du bassin où elle prend avec la louche neuf
cuillerées d’eau qu’elle met dans la gargoulette et jette la
dixième cuillerée derrière elle. On envoie chercher une
pierre à chaque porte de la ville, un caillou du lit
d’un fleuve et de l’eau où un forgeron a éteint son fer. On
fait du feu dans lequel on chauffe les pierres, on fait
bouillir l’eau de la gargoulette avec celle du forgeron,
et pendant l’ébullition on y jette les pierres chauffées; la
T
/
228 LA SORCELLERIE AU MAROC
]’ . personne poursuivie se lave avec le liquide ainsi préparé,
puis elle brûle dans le feu les objets énumérés plus haut
i ■ en se tenant au-dessus du réchaud. Elle change de linge
I .et rentre chez elle sans se retourner; l’être vivant qu’elle
j rencontre, homme ou animal endosse la malchance.
I
[ On emploie les mêmes résines brûlées sur l’emplace-
j ' ment d’un trésor afin d’éloigner les diables qui en sont
| les gardiens. Mais pour retirer ce dépôt précieux, il faut
f que le taleb qui opère ait autorité sur ce groupe spécial
j de diables, autrement les démons indignés transporte-
j raient les indiscrets fouilleurs très loin de là, san.s qu’ils
|j sachent comment ils y sont venus. — C’est leur ven-
jl geance.
Autre moyen de se délivrer de la mauvaise chance :
i| ; Si c’est une femme, elle se coupe les ongles des pieds
f . et des mains, elle se fait épiler et se tient très propre ; si
[| c’est un homme, il se coupe seulement les ongles et se
il tient propre, ensuite, il ou elle va au bain : il faut que ce
^ soit le dernier mercredi du mois. Pendant ces premières
r V
opérations, on envoie une femme au cimetière avec un
j| réchaud de benjoin et de coriandre (ce mélange est
;1 d’usage lorsqu’on s’adresse aux diables). Après le bain,
revêtue de frais, la victime s’achemine elle-même vers le
1
cimetière et cherche une vieille tombe oubliée; elle pose
le pied droit et le réchaud sur la pierre et elle brûle les
graines ; puis s’adressant au mort, elle lui demande de la
j tirer de son inquiétude. Elle creuse dans la terre du
côté de la tête, elle retire trois petites pierres et rentre
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MAUVAISE CHANCE 229
dans sa .chambre qui doit être minutieusement propre,
ainsi que la literie (il ne faut pas qu’une femme réglée
ait traversé la pièce). Elle glisse les trois pierres sous
son chevet; dans la nuit, en rêve, le mort de la tombe lui
apparaît et lui dit : « Depuis bien longtemps je dormais
tranquille dans ma tombe, que me veux-tu? Pourquoi
m’as-tu dérangé ? » La victime présente sa requête. Le
mort apitoyé lui indique où a été enterré le sort porteur
d’ennuis ou bien si elle a simplement foulé aux pieds,
sans le vouloir, un talisman qui ne lui était pas destiné.
Dans tous les cas, il lui donne le moyen de se délivrer du
mal; aune jeune fille qui ne trouve pas de mari, il donne
le moyen déplaire; s’il s’agit d’un fiancé inconstant, il lui
s
indique celui de le rendre fidèle ; à une femme stérile, il
conseille de changer de mari ou bien il lui dévoile la
cause et le remède si la stérilité provient d’elle.
Le lendemain, si le quémandeur a trouvé l’amulette
enfouie, il reporte à la tombe les trois pierres ; s’il n’a
rien découvert il les conserve pendant trois jours encore
sous son chevet et continue les recherches. Gela ne
T
peut réussir que dans ce délai. — On déterre toujours
quelque chose : quelque clou rouillé, quelque lambeau
de papier souillé, écrit par un taleb, un chiffon noué
plusieurs fois... — -Lorsque la personne se trouve en
possession de l’objet ensorcelé, elle urine dessus et le
porte dans un jardin ainsi que les ingrédients indiqués
précédemment, elle observe la marche à suivre, les
mêmes pratiques que plus haut, ensuite elle se lave.
230
LA. SORCELLERIE AU MAROC
change de vêtements et, retrouvant sa bonne humeur, elle
s’en retourne toute contente chez elle.
Un autre moyen consiste à se rendre au cimetière
arabe où les morts sont enterrés avec une brique aux
pieds et une autre à la tête ; ces briques sont appelées
témoins . Le poursuivi enlève celle de tête sur n’importe
quelle tombe, il la porte chez lui ; il brûle benjoin et
coriandre et la glisse sous son oreiller ; le reste comme
plus haut. — Les Juifs se font accompagner par un
taleb arabe pour aller prendre en cachette la brique
témoin.
Moyens d’attirance. Le Soukh.. — A l’usage des
jeune filles qui ne trouvent pas de mari, des veuves
dans le même cas, des marchands sans clients, des hom-
mes qui ne jouissent pas de là symphatie publique.
Ceci doit se faire au Soukh principal (bazar) un jour
de grand marché : à Marrakech, le jeudi.
La victime va chez un marchand de henné et, sans
parler, elle lui donne un peu de henné, le marchand
comprend et lui en vend ; elle enterre ce henné à l’entrée
du marché sur le chemin par où arrivent les Arabes de
la campagne et elle prononce ces mots : « Que mon Soukh
se remplisse comme se remplit celui-ci ! » Ce qui veut
dire s’il s’agit d’une jeune fille: je veux que beaucoup
de fiancés se présentent afin que je puisse mieux choisir.
Lorsque le marché est bien garni, elle déterre le henné
et demande à un porteur d’eau, un peu d’eau, elle y
\
MOYENS D’ATTIRANCE
231
trempe le henné et se frotte le visage avec cettè pâte et
dit: « Que l’oubli dans lequel je vis cesse et que mon
Soukh soit peuplé comme celui-ci ! » — Elle rentre sans
parler. S’étant munie d’un mortier en bois étroit et haut,
elle attend que l’on soit couché dans la maison et chez
les voisins; se mettant nue, elle sort et posant le mortier
près du puits elle verse dedans sept gobelets d’eau pour
le rincer puis elle y brûle benjoin et coriandre ; elle
4
rentre dans sa chambre avec le mortier posé sur les
deux mains, elle le fait rouler sur son dos pour le laisser
V *
tomber derrière elle et elle se couche nue. — En rêve,
un diable (où le mort si elle est allée au cimetière) lui
apparaît et lui donne le moyen de réussir.
Pour terminer, elle retourne au marché le jeudi suivant,
elle se procure du henné et en enterre une partie comme
précédemment, mais au lieu de regarder passer les gens
par dessus le petit fossé, elle se promène dans le Soukh,
elle jette de temps en temps une pincée de henné derrière
elle et ramasse un peu de terre en compensation de ce
qu’elle a laissé tomber en disant : « Je laisse ici ma gui-
gne et je ramasse le sort. » De même elle sème une pincée
de henné auprès des différents articles qui se vendent au
j *
bazar, herbes, bétail... et ramasse chaque fois une
pincée de terre. Elle prend encore une pincée de terre
dans une fourmilière, puis, allant dans son jardin, elle
arrache une feuille à chaque arbre ; elle se rend ensuite
au marché aux graines, elle prend par trois les graines
de toutes les espèces qu’on y vend ; enfin avant de
\
232 . LA. SORCELLERIE AU MAROC
rentrer chez elle, elle achète un peu de toutes les herbes
et résines que débitent les spécialistes, puis un petit
miroir et une louche en bois.
Aussitôt arrivée à la maison elle concasse le tout par
terre, excepté la louche et le miroir qu’elle a placés à
côté d’elle, la louche par dessus la petite glace. — Plon-
geant par trois fois ses doigts dans du miel, elle fait un
petit paquet de tout ce qu’elle a ramassé, elle l’entoure
d’un fil de trame en laine, elle l’enduit de safran ou de
miel ou bien elle le fait passer sur du musc ou de l’ambre
qu’elle brûle afin de lui donner un parfum, puis elle
place le paquet sur soi en disant : « J’attache avec moi
l’esprit de tous ceux qui ont foulé cette terre que j’ai
ramassée. » — Si elle vise plus particulièrement quel-
qu’un, elle dit : « J’attache à moi le cœur d’un tel. » —
Et dans les deux cas elle ajoute : « Je te charge au nom de
Dieu, au nom de Mahomet et au nom de Koiina ben el
Koun (fille du roi des diables) de réaliser ce que ma bouche
te demande : qu’on enlève aux gens que je veux leur
cœur et leur esprit jusqu’à ce qu’ils viennent me cher-
cher! Si celui que je désire est dans cette ville, qu’on lui
enlève son cœur et qu’il vienne tout de suite ; s’il est loin,
qu’on lui enlève son cœur, que les montagnes deviennent
des plaines et que les ronces se changent en soie ! » Et
pour terminer : « Tout ce que le diable veut réussit ! »
Sortilège recommandé aux marchands qui ne gagnent
pas, aux gens aimables qui ne peuvent se faire
aimer; à ceux dont les faveurs accordées par le Maghzen
MOYENS D’ATTIRANCE
233
suscitent la jalousie. — Le demandeur s’adresse à une
sorcière à laquelle il donne deux centimes pour acheter
une feuille de papier et du miel ; elle se procure éga-
lement de la lavande, deux sortes d’épices et enfin du
henné auprès de deux soeurs nées du même père et de la
même mère. — Ensemble ils cherchent un mur dans
lequel il y à beaucoup de trous ; la sorcière coupe la
feuille de papier en petits morceaux, et l’homme nomme
les gens qu’il soupçonne de ne pas l’àimer.
A chaque nom, la sorcière trempe un morceau de
J-
papier dans le mélange qu’elle a fait de miel, de lavande
et d’épices et obstrue un trou en disant : « De même que
je bouche ce trou, je ferme la bouche d’un tel. » La sorcière
fait ensuite un petit paquet de toutes sortes d’herbes ,
qu’elle a préparées à l’avance ; en ficelant ce paquet elle
dit : «En même temps que j’attache ce paquet, j’attache
toutes les langues qui médisent de cet homme. » L’homme
suspend ce paquet à son cou et s’en va. .
Qui se croit persécuté prend sept crabes d’eau
douce qu’il apporte à la sorcière. Celle-ci les dépose
à terre et les recouvre du couvercle conique percé ,
qui sert à couvrir la marmite à cousscouss. Les crabes
se mangent entr’eux, la sorcière prend celui qui reste,
elle l’enveloppe dans un chiffon et le remet à l’homme
qui doit le placer sous son aisselle droite. Elle prononce
des formules cabalistiques tandis que l’individu dit : « De
même que je tiens et que j’écrase le vainqueur, je
voudrais prendre et écraser tous ceux qui me nuisent et
LA SORCELLERIE AU MAROC
234
disent du mal de moi. » — Lorsque le crabe est étouffé,
la sorcière lui ouvre le corps et elle place une perle fine
dans chaque œil en disant : ’« De même que je ferme les
yeux de ce crabe, je veux que tous ceux qui ont une haine
contre cet homme aient les yeux fermés. Ensuite elle
introduit du corail dans la bouche du crabe et dit : « De
même que je ferme la bouche, etc.... »
Avec un mélange d’ambre, de musc, de santal, d’alun,
la pointe d’un pain de sucre, des clous de girofle, de la
cannelle, du camphre et des plantes diverses, le tout pilé
ensemble, elle remplit le ventre de l’animal, puis elle at-
tache le crabeau mur pendant trois jours, le matindu côté
de l’Orient, le soir du côté du lever delà lune. En l’accro-
chant,le matin, elle murmure: « Jeveux qu’un tel éblouisse,
comme éblouit le soleil dévoilé par les nuages. » Et lesoir :
« Là où un tel se trouve je veux qu’il soit vu par tout le
monde comme on voit de partoutla lune dans le ciel. » —
Pendant ces trois jours, le soir à onze heures, elle brûle
devant l’animal un mélange analogue à celui avec lequel
on lui a farci le corps ; chaque fois qu’elle brûle ces par-
fums, elle invoque les différentes tribus des démons, et
leur dit: «Je veux que vous soyez toujours présents là où
se trouve un tel et que vous l’aidiez dans tout ce qu’il
entreprend. — Après ces trois jours, elle enveloppe le
crabe dans sept morceaux d’étoffe de couleurs différentes,
la dernière devant être verte, et elle dit : « Comme j’enve-
loppe cet animal, je veux qu’un tel soit ainsi enveloppé
dans îa sympatnie de ses semblables. » On fumige
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] moyens d’attirance 235
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: encore la « mumie » et l'intéressé se la suspend au cou*
Après cela, l’individu persécuté est à l’abri de tout, il
réussit dans tout ce qu’il entreprend, il peut même com-
mander aux puissants, au sultan ; il sera toujours écouté,
il peut voler, ceux qui le verront n’en diront rien. —
C’est en employant ce moyen qu’un caïd inquiété et
abandonné de tous, éloigna ses ennemis, obtint sa grâce
ainsi qu’une faveur. Le sultan s’inclina-.
Un homme, qui est bon et qui n’arrive pas à se rendre
favorables les gens importants dont' il a besoin, prend
un canard qu’il garde pendant trois jours chez lui. Il
commence par le gaver avec du cousscouss composé de
semoule, henné, lavande et miel, puis, après et pendant
les trois jours, il le nourrit des mêmes aliments dont
j
ils sé nourrit lui-même (si le canard mangeait autre
chose, d’autres personnes en profiteraient). Dans Fin-
tervalledes repas, il cache le canard et dit : « De même
que tu ne vois que moi, tu me feras bénéficier seul de
ce que je fais pour toi. » — Après trois jours, il lui
i \
met la tête entre les jambes, il l’enveloppe et l’étouffe sous
son aisselle en disant : « Comme j’étouffe cet animal, je
j veux que toutes les voix qui médisent de moi soient
étouffées.» — Lorsque l’oiseau est mort, il lui ouvre le
i
| ventre elle garnit avec le mélange indiqué à l’article
i
i précédent. Pendant les trois jours qui suivent et chaque
| matin, il monte sur la plus haute terrasse de sa maison,
et, là présentant le canard mort au soleil levant, il dit : « De
| même que le monde a besoin d’être éclairé par tesrayons,
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7 -
1
LA. SORCELLERIE AU MAROC
236
je veux que les gens le soient aussi par ma voix, » — II
attache enfin le canard à un mur, face au soleil, jusqu’à
ce qu’il soit desséché, puis il le pile et en fait une poudre
qu’il garde chez lui. — -Pour essayer l’effet de cette
poudre il en prend une pincée dans ses mains et il s’ache-
mine vers la maison d’unepersonne dont il ne se croit pas
aimé. Au moment d’entrer, il s’en frotte les mains et la
figure, et il dit : « De même que le canard plonge dans
l’eau, je veux que les gens s’inclinent devant moi, dès que
j’apparais ». — Alors celui qui le recevait mal d’habi-
tude lui fait fête. — Désormais il se servira de cette
poudre toute les fois qu’il voudra être bien accueilli.
Celui duquel on médit se rend chez un Aïssaoua, il
X *
lui donne un douro et le prie de couper devant lui la
tête d’une vipère. Au moment où la tête tombe il s’écrie:
« Ainsi soit tranchée la tête de mes ennemis et que leur
langue soit arrachée ! (= qu’ils soient confondus). » Il
porte la tête de la vipère chez lui et lui enfonce une
perle dans chaque œil, ainsi que du corail dans la gueule,
en disant à chaque opération : « Je ferme les yeux de
mes ennemis. » — « Je clos la bouche de mes ennemis. »
Ck
Enfin il va chercher dans les broussailles une peau d
serpent mué, dans laquelle il enveloppe la tête de la
vipère, et il dit : « Que ceux qui me nuisent soient pris de
terreur, comme lorsqu’on voit dans la forêt le serpent
se battre avec la vipère ! » II met ensuite le tout dans
un morceau de toile blanche et s’attache ce talisman au
cou.
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moyens d’attirance 237
Pendant trois semaines de suite, il se rend au marché
dans la même ville ; chaque fois il achète du henné
qu’il jette derrière lui, en disant : « Je rejette mon mal
en invoquant le nom de Dieu 1 » Après le troisième
marché, à minuit, il brûle des résines, musc* bois» de
santal, etc. à la tête de vipère; puis, il l’enveloppe dans
sept étoffes de couleurs différentes et dont la verte est
la dernière. En l’enroulant dans chaque enveloppe, il
invite une tribu de démons à lui venir en aide (1).
Il doit enlever ce talisman chaque fois qu’il approche
une femme ; car, une fois souillé, il perdrait ses vertus.
Autre moyen. — Il s’adresse à une sorcière qui
lui dit de lui apporter des escargots. Elle s’enquiert
auprès de lui du nom des personnes dont il veut être
respecté ou aimé, et elle donne à chaque escargot le nom
de l’une de ces personnes; puis, avec des ciseaux, elle
leur coupe la tête en disant: a Ainsi j’abats la tête d’un
tel. »
Elle se fait acheter encore certaines herbes et en pétrit
une pâte avec de la bouse de bœuf ; puis elles bouche les
escargots en disant : « Ainsi, je clos la bouche d’un tel
qui médit de cet homme. » Elle prépare un cousscouss
de semoule avec miel, sucre et huile, et elle en enterre un
peu, avec un escargot, à chaque porte de la ville (le couss-
(1) Le chiffre sept correspond à sept tribus spéciales de
diables ; car il y a, dit-on, autant de tribus sous terre qu'il y en
a au-dessus.
\
238
LA SORCELLERIE AU MAROC
couss au fond du "trou, l’escargot par dessus et de la
terre pour couvrir le tout). Et dès lors les vœux de
l’homme se réalisent.
Autre moyen. — La sorcière se procure chez un boucher
sept bouts de langues de vaches si c’est pour une femme,
sept bouts de langues de bœufs si c’est pour un homme ;
elle se procure en outre un petit poussin non éclos,,
elle lui arrache la langue et dit : « Ce n’estpas la langue
de ce poussin que j’arrache mais celle de la personne
ennemie. » Elle tord le cou du poussin, lui casse les
ailes et les pattes en faisant la même allusion à . la per-
sonne que l’on craint. — Elle achète muscade, clous de
girofle, cannelle, poivre, thym, mastic, benjoinblanc, bois
de santal, différentes herbes et pile le tout. — Ayant laissé
sécher au soleil pendant trois jours les sept bouts de
langues et le poussin, elle les pulvérise ; et, les mélangeant
à la poudre obtenue, elle en fait un sachet qu’elle dépose
sur . un cousscouss en train de se faire afin que la vapeur
le pénètre. Elle prononce ces paroles : « De même qu’on
ne peut manger le cousscouss sans commencer par la
semoule (les légumes sont toujours au fond) je veux être
cette vapeur qui plane au dessus de tout. » — L’intéressé
porte le sachet sur lui et lorsqu’il veut se rendre indis-
pensable à quelqu’un, obéi ou écouté, il met un peu de
cette poudre dans les aliments de la personne qu’il vise :
celui-ci, désormais, ne pourra plus se passer de lui.
Quelqu’un qui recherche des sympathies se procure
un gros rat ; il se fait établir un tout petit moulin en
MOYENS D’ATTIRANCE
239
pierre, un moulin à moudre le grain ; avec un peu
d’argile de potier, il modèle une petite statuette repré-
sentant la personne dont il veut se faire aimer ; il fixe
cette effigie sur le pivot du moulin comme en le piquant
par le nombril. Après avoir attelé le rat au moulin,
comme on le ferait pour un cheval, il le pousse avec un
brin de jonc en guise de cravache. — Le rat fait tourner
les pierres pendant que la semoule dont on a garni le
moulin s’éparpille entre les meules et vient tomber dans
une petite soucoupe en terre non cuite et tandis que l’in-
téressé dit : c< Qu’un tel (celui dont on veut se faire aimer)
erre partout et revienne vers moi de même que cette
semoule qui se disperse pour arriver quand même dans
cette soucoupe ». Il a ajouté, pour être moulu avec la
semoule, du tapioca, du henné de deux sœurs, du benjoin
blanc et du mastic.
Pendant que le rat fait tourner les meules, la personne
*
éloignée dont on recherche l’affection a des troubles
nerveux, vertiges, frissons, etc., et demande chez lui
qu’on lui fasse venir la personne qui opère à ce moment
et l’envoie chercher. — Celui-ci avant d’y aller prend
un peu de terre de sa babouche droite en l’enlevant au
moyen d’une pièce d’argent en disant : « Je prends en
même temps l’esprit d’un tel pour qu’il ne puisse
faire un pas sans me consulter. » Puis il ajoute à cette
terre un peu de miel et de la terre de fourmilière, il en
fait un paquet qu’il porte sur le côté droit de la tête
cousu dans sa calotte, dans le turban, ou piqué dans la
/■
240 LA. SORCELLERIE AU MAROC
tresse, il porte continuellement ce petit talisman et ses
vœux sont exaucés. — On continue d’ailleurs ce manège
jusqu’au moment où la personne désirée envoie chercher
l’opérateur. Gela peut durer longtemps ; si le rat meurt
on le remplace par un autre ; si l’opérateur est fatigué^
il charge quelqu’un, sa femme ou sa fille, de continuer
l’opération et de fustiger le rat.
Autre moyen. — h’individu intéressé se procure la
tête d’un mouton qu’on a égorgé, il va chez celui qui a
pour métier de coudre les linceuls et lui demande un
morceau de linceul d’un mort, la dernière aiguille enfilée
dont il s’est servi et un peu de l’eau dont on s’est servi
pour faire la toilette du cadavre. Il prépare ensuite des
herbes et des résines semblables à celles employées pour
le canard; il en emplit la bouche du mouton qu’il coud
en comptant les points et en disant: «Ce n’est pas la
bouche du mouton que je couds, mais la bouche d’un tel
qui. ne l’ouvrira désormais que pour ma louange 1 »
Ensuite il trempe le morceau de linceul dans un bain
de safran, benjoin et coriandre ; il enveloppe avec cela la
tête du mouton et il l’enterre en disant : « Ce n’est pas
la tête du mouton que j’enterre, mais le fils d’une telle. »
(Ici le nom de la mère.)
Pour soumettre une tribu. — Un caïd dont la tribu
se révolte, ou un sultan dont le peuple se soulève fait
venir une sorcière et lui dit de soumettre sa tribu. Dans
la première quinzaine du mois, la sorcière va chercher un
POUR SOUMETTRE UNE TRIBU
241
peu d’eau à sept sources différentes, elle prend un pétrin
neuf qu’elle baigne et dans lequel elle brûle un peu de
benjoin et de coriandre. Elle va ensuite au hammam, elle
s’habille de linge et de vêtements propres.
À une heure de la nuit, seule et sans prononcer une
parole, elle se rend au cimetière, elle déterre le corps
d’une personne morte le jour même, elle ouvre le linceul,
fait sortir les bras du cadavre qu’elle asseoit devant elle
et lui pose sur les genoux le pétrin dans lequel elle amis
de la semoule, du miel et du Sakta, — « elle fait taire »
(la graine silencieuse, ressemblant au basilic, graine noire
brillante très petite), plus les baies rouges d’une solanée
Haïph-dib (raisin du loup). — Avec les mains du mort
ellepétrit le cousscouss et pendant cette horrible cuisine,
dans la terreur de la nuit et du lieu, elle prononce ces
paroles : « De même que les abeilles viennent de partout
lorsqu’elles sentent l’odeur du miel, je veux que les tribus
arrivent de loin se soumettre à leur chef. » Avec calme
elle recoud le linceul, et couche le mort pour son éternel
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repos; puis elle rentre chez elle avec son pétrin de couss-
eouss qu’elle porte ensuite au caïd, lequel invite les tribus
soulevées et leur offre du cousscouss préparé chez lui et
dans lequel on met un peu de celui que le mort a pétri.
— Tous ceux qui en mangeront prononceront sûrement
la phrase : « Nous nous soumettons. »
Une femme qui veut soumettre son mari, ou toute
personne qui veut s’attacher quelqu’un peut faire de
même.
16
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242 là SORCELLERIE AU MAROC
Pour s’attacher son mari volage, une Arabe jalouse
d’El Kzar s’en alla pendant une nuit au cimetière, où était
déposé le' cadavre d’un homme qu’on devait enterrer le
lendemain. Elle apportait avec elle tout ce qui était néces-
saire pour pétrir un cousscouss savoureux. Elle s’installa
auprès du mort, et en faisant agir les mains du cadavre
elle lui fit manipuler le cousscouss destiné, grâce à cet
artifice macabre, à reconquérir l’infidèle époux. — La
préparation culinaire s’avançait, lorsque, soudain, par
suite des mouvements imprimés au cadavre, l’abdomen
* -H
éclata sous l’action des gaz... la femme tomba morte de
peur aux côtés du cuisinier de l’au-delà. Le lendemain
on trouva les deux corps côte à côte : les mains du mort
étaient encore plongées dans le cousscouss...
Un Arabe rencontrant, un jour, un Français qu’il
connaissait, lui raconta qu’il venait de chez un savant
Taleb qui lui avait remis, contre honoraires, un talis-
man précieux pour le délivrer des taquineries de sa
femme, une vraie mégère qui lui faisait la vie dure. Et
il déploya un long grimoire qui devait avoir raison du
caractère acariâtre de sa femme. — Le Français émit
des doutes sur l’efficacité du talisman calligraphié et pré-
tendit offrir pour rien à son ami marocain un talisman
bien plus sûr et d’une efficacité certaine et il lui apporta
une solide matraque
Pour dominer son mari une femme prépare un des
sept lobes de la cervelle d’une hyène avec du poivre, de
l’alun, des clous de girofle et autres épices, elle en fait
BROUILLE D’AMANTS
243
un sachet qu’elle porte sur elle. — En même temps, elle
fait manger à son mari une langue d’âne cuite qui
a été coupée sur l’animal vivant. — Dès lors elle aura
la suprématie dans le ménage ; l’homme sera tremblant
devant elle, comme l’âne devant l’hyène.
C’est pourquoi les chasseurs ont toujours le soin d’en-
fouir les têtes des hyènes qu’ils tuent.
Un morceau de peau de lion, surtout s’il est découpé
au milieu du front, — porté sur soi, vous fait respecter
et craindre de tout le monde. — De même les serres de
i
faucon .
Brouille d’amants. — Un mari, brouillé avec sa
femme, veut se réconcilier; il s’adresse à une sorcière qui
lui fait acheter un réchaud neuf, dans lequel elle brûle
benjoin et coriandre. Si la personne visée est blanche, on
modèle une statuette en pâte de farine; si elle est couleur
brique, la statuette sera en argile ; si elle est noire,
l’argile sera enduit de charbon. La sorcière dépose
l’effigie au fond du réchaud vide qu’onrecouvre d’un cou-
vercle, sur lequel elle pose de la braise allumée; enfin elle
place le tout sous un capuchon de cousscouss, en terre et
à trous. — Quatre fois dans la journée : le matin, à midi,
au moghreb et à minuit, elle active ce feu et brûle ben-
join et coriandre, en disant : « O vous qui êtes chargés
de cette affaire (les diables), nous vous invitons à venir en
aide à cette personne, lorsqu’elle aura besoin devous ! »
— L’individu intéressé va chez la personne qu’il veut
244
LA. SORCELLERIE AU MAROC
reconquérir ; et, avant de lui parler, il murmure en la
comparant au vent: « Tu as soufflé et je t’ai calmé
par la force de Dieu! », puis : « Tu es le feu et je,
suis l’eau qui l’éteint ! » Dès lors la. réconciliation est
faite.
Moyen employé par les femmes àla suite d’une querelle
d’amants, si ni l’un ni l’autre ne veut faire le premier pas
ou par l’amoureuse qui veut affoler d’elle encore davan-
tage son amant. — Elle prend une soucoupe à carmin
vide ; elle achète toute sorte de plantes (celles du canard),
elle prend la serviette dont ils se sont servis la dernière
fois qu’ils se sont vus, elle en coupe sept morceaux étroits
et longs d’un doigt, elle remplit chaque bande d’un peu
de ce mélange de plantes, et elle roule chaque lanière sur
sa cuisse droite nue, en tournant touj ours de bas en haut.
Avant de terminer chaque rouleau qui formera une
mèche, elle trempe sa main dans du miel et l’enroule une
dernière fois pour le coller. Elle place les sept mèches
dans la soucoupe remplie d’huile et dépose cette veilleuse
sur l’ouverture d’un puits perdu, elle allume les mèches
et recouvre le tout d’un capuchon à cousscouss, en disant :
« Ce ne sont pas les mèches que j’enflamme, mais le cœur
d’un tel, fils d’une telle. Une se calmera que lorsqu’il
sera auprès de moi. » — Avant même que les mèches
soient entièrement consumées, l’amant frappe à la
porte.
AUTOUR DE D’AMOUR
245
Autour de l’amour. — Un homme et une femme
s’aiment, mais ils ne peuvent se rencontrer. — L’amou-
reux se procure un peu de terre du seuil delà maison de
la bien-aimée et dit : « Ce n’est pas cette terre que je
prends, mais l’esprit de toutes les personnes qui fréquen-
tent cette maison. Il ajoute à cette poussière de la
lavande, du henné et du miel; il brûle le tout sur un pla-
teau à torréfier le café en disant : « Je veux que l’amitié
des habitués de cette maison soit aussi chaude pour moi
qne ce que je brûle en ce moment. » Il recueille cette
cendre dans un sachet et se l’attache au cou. — Les
personnes de cette maison ne pourront manquer de
l’inviter à la première occasion, il se fera d’abord prier
pour accepter finalement. Au moment de se rendre à
l’invitation et à l’aide d’une tige d’herbe, il prend un
peu de salive sur sa langue et il la dépose délicatement
sur un morceau de sucre. Une fois chez la bien-aimée il
s’arrangera pour glisser le morceau de sucre dans la
théière en pensant fortement : « Ne m’oublie pas jusqu’à
Ce que la salive de ma langue me quitte .(= jusqu’à la
mort) ». — Pour être plus sûr de mieux garder sa con-
quête, il ajoute sur le morceau de sucre un peu de son
sperme.
Une femme qui veut se faire aimer d’un homme se
procure un merle, un peu de sperme de l’amant s’ils se
sont déjà fréquentés, sinon un morceau de son caleçon
ou de son pantalon. — Elle égorge le merle avec une
246
LA. SORCELLERIE A.V MA.ROC
\
pièce d’or (les pièces marocaines sont assez tranchantes)
et elle dit : « J’égorge cet oiseau au nom d’un tel, fils
d’une telle, je veux que son cœur reste toujours attaché
à moi! » Elle -recueille le sang de la victime sur le mor-
ceau de caleçon, elle y ajoute le sang d’un homme tué à
la campagne (1), du iïser (sorte de pierre semblable à de
la nacre, du talc probablement), la plante cho, du sucre
et du miel, elle met le tout dans un morceau d’étoffe
t
verte et l’attache avec un fil rouge. — Si elle veut avoir
cet homme par caprice momentanément, elle attache le
paquet à son cou ; si elle veut l’avoir constamment chez
elle, elle enterre ce sachet sous la cendre du réchaud,
en ayant soin qu’il ne brûle pas. — Gela ferait souffrir
l’homme.
V
Une passionnée exclusive coupe la tête du merle, lui
arrache les yeux de façon à ce qu’ils restent intacts et
les met de côté; elle remplit les orbites 'avec la plante
S'm'kala (celle qui bouleverse, fait tourner la tête) en
disant : « Je ne clos pas les yeux du merle, mais les yeux
d’un tel, fils d’une telle, qui ne doit les ouvrir que sur
moi ! » Ensuite elle empaquète la tête dans un morceau
d’étoffe précieuse et elle la garde dans son coffre. —
Quant aux yeux du merle, elle les enveloppe dans un
lambeau de la serviette de toilette dont ils se sont servis,
(1) Ce sang desséché sur des morceaux d’étoffe est vendu en
ville à l’usage des sorciers. — On raconte que la personne, por-
tant sur elle le sang d’un individu assassiné à la campagne, tue
lé petit enfant ou le poulain qu’elle rencontre.
AUTOUR DE i/ AMOUR
247
ou dans un morceau du pantalon de l’amant, en y ajou-
tant musc, ambre, chô, sucre, miel, ainsi que la plume
du petit oiseau blanc : Ter t’ banni (oiseau, « suis-moi »).;
elle coud- tout cela dans un sachet et se l’attache au cou
après avoir fait passer l’homme par dessus.
L’amoureuse qui veut se faire aimer s’introduit dans
le vagin le bout d’un pain de sucre jusqu’à ce qu’il soit
bien imbibé, ensuite elle le retire, le concasse et le mé-
lange avec El Àya ou El Micta (la Vivante et la Morte),
plante qui porte sur la même tige deux grains, l’un plein,
l’autre vide et desséché, elle ajoute La Silencieuse (autre
plante), du chô, du sucre et du miel brut qu’on vient de
retirer de la ruche. — En mélangeant elle murmure,
faisant allusion à la première plante : c< Comme cette
herbe porte deux grains, un mort et un vivant, sans qu’ils
se séparent, je veux que mon amant soit éternellement
attaché à moi et étranger aux autres! » Elle fait goûter de
ce mélange au bien-aimé.
Une femme passionnée veut qu’un homme ne s’inté-
resse qu’à elle exclusivement au point d’en négliger.ses
affaires ; elle veut « qu’il ait constamment les yeux fixés
sur elle » . — Elle se procure une serviette de toilette ou
un morceau de linge de corps de l’homme qu’elle désire
subjuguer, puis, elle modèle une statuette d’argile dans
laquelle elle place, enroulé dans le morceau de linge, le
mélange suivant: une plume du petit oiseau Azata (viens)
une plume del’oiseau Ter f banni (suis -moi), l’herbe Halba
I
(la Victorieuse), une autre Lïo, des « raisins du loup »,
J
/
248 • LA SORCELLERIE AU MAROC
du N’ser (mica); elle met le tout dans le linge, puis elle
l'enferme dans la statuette etbouche le trou avec del’argile.
— Dans sa chambre, elle place un réchaud et brûle ben-
join et coriandre, puis elle y allume de la braise et sur ce
lit de braise, elle couche la statuettes — Cette opération
est à recommencer pendant sept nuits consécutives à
minuit. — Pour faire cela elle se déshabille complètement
et présente son bas-ventre au feu, se prosternant ainsi
devant la statuette et disant : « De même que les hommes
ne sont fous que du vagin d’une femme, je veux qu’un
tel se prosterne constamment devant moi ainsi.que je le
fais devant toi, ô esclave du feu !» — La septième nuit
elle rêve de l’homme qu’elle veut ensorceler, il l’étreint,
elle en éprouve du plaisir : l’envoûtement a réussi.
Désormais, toutes les fois qu’elle voudra le posséder
effectivement, elle n’aura qu’à remettre l’effigie sur le feu
et à présenter son corps nu à la braise: à n’importe quelle
heure du jour ou delà nuit, il sera à elle, jusqu’à l’épui-
sement, si elle le veut.
\
Ce réchaud doit être réservé exclusivement à l’usage
de cette sorcellerie. Chaque fois qu’elle s’ en sert, elle
répétera la formule suivante: « O esclave du feu, toi qui
ne dors et ne te repose ni jour ni nuit, puisque tu m’as
T
promis de mettre un tel à ma disposition, envoie le moi
sur le champ. »
Variante employée par la femme pour faire revenir le
bien-aimé qui reste trop longtempsen voyage ou quand
elle ne le voit pas assez souvent, s’il est dans la même
t
AUTOUR DE L’AMOUR
249
ville. ; — Elle va dans sept moulins différents, elle y
recueille avec la main gauche une poignée de farine qui
tombe de la meule; elle pétrit cette farine avec l’urine de
l’homme qu’elle vise ou avec ce qu’elle a purâcler sur un
morceau de son vêtement. De cette pâte, elle fait une sta-
tuette qu’elle remplit avec les organes intérieurs d’un
geai et le mélange cité plus haut. — Pendant trois jours,
à midi, elle se rend aux abattoirs, elle place la statuette
au milieu de l’enceinte et lui brûle benjoin et coriandre,
puis elle agite son foulard de tête dans toutes les direc-
tions et elle invoque les diables en les priant de faire en
sorte que « le bien-aimé ne soit' tranquille que lorsqu’il
pourra mettre la figure sur la sienne et les pieds sur les
siens ». — De même, pendant ces trois jours, à minuit,
elle place l’effigie au milieu de la cour et tandis qu’elle lui
brûle benjoin etcoriandre, elle invite la lune et les étoiles
à lui venir en aide. — Pendant les trois jours suivants,
chaque soir, à minuit, elle place la statuette sur un ré-
chaud comme précédemment, elle se déshabille, présente
son bas-ventre au feu, puis elle se prosterne trois fois en
prononçant les mêmes paroles que plus haut: « O esclave
du feu, etc. » — Chaque nuit elle rêve que le bien-aimé
est près d’elle, la troisième nuit il vient réellement.
Elle garde la statuette et le réchaud pour en user par
la suite comme précédemment.
Si c’est un homme qui veut envoûter, il opère de même,
après s’être procuré un objet de lingerie intime de la
femme qu’il veut posséder.
j: :
250 LA. SORCELLERIE AU MAROC
Autre moyen. — La demandeuse prend une marmite
neuve en terre émaillée, l’œuf de Moor (pierre), de
l’opium, des concrétions biliaires de vache, du harmel,
la plante aromatique Hah-nah qu’on met dans le thé, du
thym, de l’absinthe, de la jacinthe, (le tout doit être
acheté un vendredi) : elle met cela dans la marmite rem-
plie d’huile. Le sariïédi soir, l’envoûteuse place la mar-
mite sur un feU doux chez elle, puis au dehors, elle loue
un four dans lequel elle brûle benjoin, coriandre et
henné de deux soeurs ; avec la perche du four elle agite
le feu et ordonne péremptoirement à la perche, trois fois
de suite : « Fais moi venir mon mari, mon amant, etc. »
Ensuite elle entouré le haut de la perche avec son foulard
de tête, en guise de bride, et elle quitte le four en la traî-
nant par le foulard; trois fois de suite, elle parcourt ainsi
la distance entre le four et sa maison en disant : « Oue
les diables fassent revenir un tel sans qu’il s’en doute,
de même que je traîne cette perche ignorante de ce qui
lui arrive ! » Puis, aussitôt rentrée chez elle, la perche
est lavée et, après lui avoir brûlé benjoin et coriandre,
elle la reporte au four. — Elle fait cela pendant trois
samedis de suite, le lendemain du troisième samedi la
personne visée arrive. — Pendant ces trois semaines, la
marmite reste sur le petit feu qu’on entretient constam-
ment; mais, lorsque l’envoûté est revenu, on jette le con-
f tenu de la marmite et on brise celle-ci.
p j
Une femme qui veut se faire aimer et qui ne peut se
||| procurer aucun objet intime de celui qu’elle désire,
t
li.
1* - -
*
AUTOUR DE ^AMOUR 251
emploie le moyen, suivant : Elle s’introduit dans le vagin
une date sèche, dure, qu’elle garde jusqu’à ce qu’elle se
ramollisse ; après l’avoir retirée, elle la concasse avec le
mélange suivant: du sucre imbibé de sa salive le matin
à jeun, de la plante N’ s’ Kala (= qui bouleverse), de la
plante Llo, quelques pépins de coings, de la plante
Tariala , une autre appelée Fenina; et elle fait avaler de
ce mélangea l’homme dont elle veut se faire aimer.
4
Amulette. — La vulve de la femelle du porc-
épic, portée sur soi, fixe l’amour, attache le mari ou
l’amant.
Tous les sortilèges d’amour doivent être faits dans la
dernière quinzaine du mois.
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4
Sorcellerie à l’usage de la femme adultère qui
veut aveugler son mari trompé. — Elle s’enduit les
fessés de miel et s’asseoit sur de la semoule trois fois de
suite en mettant de côté, chaque fois, la semoule qui est
restée collée à elle. A cette semoule elle ajoute trois
gouttes de son urine sans prendre la première goutte qui
tombe en urinant. Elle se donne un lavage vaginal et
mêle un peu de cette eau aux précédents. — Puis elle
achète la langue d’un âne, la cervelle d’une hyène, de
l’opium, la plante silencieuse ; elle pile tout cela en-
semble, elle le manipule avec la semoule et en fait un
pain auquel elle donne la forme d’une croupe d’âne. —
Pendant qu’elle travaille la pâte, elle dit : « Je fais
\.
r I-
252 LA SORCELLERIE AU MAROC
ceci pour un tel, fils d’une telle; que je le conduise,
comme un âne, sans qu’il ait l’idée de protester ; qu’il
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soit qbmme un fumeur d’opium, sans volonté; qu’il
devienne comme l’hyène, sans réflexion, sans intelli-
gence. » Elle envoie ce pain au four pour le cuiré, et elle
le fait manger à son mari.
Remède contre cet envoûtement. — On reconnaît
facilement la victime de cette sorcellerie : elle est pâle,
de mauvaise humeur, sans appétit, elle souffre de blen-
norrhagie sans se rendre compte comment elle a pu la
contracter.
Voici le remède: Le mari trompé prend un hibou
vivant, il l’enferme dans une casserole neuve herméti-
quement close, qu’il place entre deux feux, pendant toute
la journée, et jusqu’à ce que l’oiseau soit entièrement cal-
ciné. Il le retire et il le pile. Tous les matins il plonge trois
.doigts dans le miel, puis dans cette cendre et il les
'suce. — Il se procure aussi un jeune caméléon, qu’il pose
sur une petite meule rougi e placée sur le feu et; se mettant
au-dessus, il attend que le caméléon éclate ; à ce moment
là, il se verse sur le corps de l’eau qui a servi à éteindre
le feu chez sept forgerons différents et dans laquelle on
a délayé du henné de deux sœurs du même père et de
la même mère ; l’eau coule sur le caméléon et emporte
le mal.
Il est aussi très facile de reconnaître qu’un homme est
victime d’un sortilège d’amour : il est très assidu auprès
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AUTOUR DE L’AMOUR 253
d’une femme, en même temps qu’il maigrit, s’affaiblit, et
dépérit... « se consume d’amour ». Le remède à employer
est celui-ci : L’envoûté prend une bouteille de vin dans
laquelle il fait macérer de la fénina, du curcuma, de la
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cannelle, de la selle humaine brûlée, sept cloportes,
dix graines de la plante Tafrifert, le tout mis en poudre ;
et il prend chaque matin un petit verre de ce vin.
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CHAPITRE VIII
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SORCELLERIE AGRESSIVE
PROCÉDÉS D’ENVOUTEMENTj d’ÉCRITURES, d’ OCCULTISME
*
Les philtres et envoûtements pour la haine, l’éloigne-
ment, le malheur, la mort ne réussissent que dans la
dernière moitié du mois lunaire ; car, pour les sorts de
vengeance et de haine, on dit toujours : « De même que
la lune se retire, je veux qu’un tel disparaisse... »
La pâte lunaire. — Pour le bien étpour le mal.
La sorcière qui risque d’être sollicitée à chaque instant
et souvent à l’improviste, afin de s’éviter des courses
nombreuses et de la fatigue, a toujours chez elle une
provision toute prête des herbes et objets nécessaires
pour opérer. Entr’autres, et ce n’est pas la moins impor-
tante : la pâte lunaire.
Elle achète un pétrin neuf pendant le jour, elle le lave
et lui fait visiter, le soir, toutes les habitations des
diables : abattoirs, fosses d’aisances, cimetières et tom-^
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256 LA. SORCELLERIE AU MAROC
beaux de saints ainsi que les synagogues et mosquées,
dont les diables sont gardiens. — Elle prend de l’eau de
sept sources ou puits couverts ; et, chaque fois, elle invite
les diables à venir l’aider à la descente de la lune. —
Elle fait tous ces préparatifs la veille de la pleine lune,
c’est à dire la veille du quinze du mois arabe. — Le soir
de la pleine lune, entre minuit et une heure du matin,
elle se noircit l’œil droit avec du khôl, elle se met du
carmin sur la joue droite, du béthel sur la mâchoire
droite, un bracelet au bras droit, un anneau au pied droit
et elle se fait une tresse à droite. Puis elle va seule au
cimetière, elle pose son pétrin à terre, juste au milieu
de l’enceinte, elle se met nue et portant à la main un
petit drapeau vert attaché à un roseau, elle parcourt la
nécropole d’un bout à l’autre et dans tous les sens en
priant de nouveau les esprits des ténèbres de lui faire des-
cendre la lune. — Dans le pétrin elle a versé l’eau des
sept fontaines. Alors on voit la lune monter au zénith,
puis descendre lentement jusque dans le pétrin. Immé-
diatement une tempête s’y déchaîne, l’eau écume et
déborde... Précipitamment la sorcière recueille au fur et
à mesure cette mousse dans une cuvette. — Pendant ce
temps, le benjoin et la coriandre brûlent dans un réchaud
voisin du pétrin; et la sorcière commande : « Je veux que
tu me serves pour le bien et pour le mal ». — Quand le
vase est plein d’écume, la sorcière éteint le feu d’encens
et verse l’eau du pétrin par terre : la lune libérée remonte
lentement au ciel... Et la sorcière rentre chez elle avec
LA. PATE LUNAIRE 257
sa cuvette d’écume à laquelle elle ajoutera, en poudre,
du musc, de l’ambre, du mastic, du benjoin blanc» Elle
en fait une pâte qui servira pour faire le bien comme
pour faire le mal..
i
Usage de la pâte lunaire. — Veut-on séparer un
associé de l’autre, on met un peu de cette pâte sur le
chemin de l’un des deux ou bien on s’en enduit les doigts
avant de leur serrer la main. -
Dé même pour devenir l’ami de quelqu’un ou pour
rompre avec lui. — Selon les circonstances on pense à
l’amitié ou à la séparation ; dans le premier cas, après
s’être mis un peu de cette pommade sur le front, on dira :
« Que je lui apparaisse comme apparaît la lune au ciel,
après des heures de ténèbres. » Et dans l’autre cas, on
murmurera : Que je lui produise l’effet que produit
l’obscurité dans le ciel après le coucher de la lune. » —
Pour rendre quelqu’un malade, on Jui fera goûter de
cette pâte en disant : « De même que la lune m’a obéi, je
veux que cette pâte m’obéisse et accable un tel de telle
maladie ! » — La femme qui veut së venger d’une enne-
mie en lui donnant des pertes continuelles, lui fait prendre
un peu de cette pâte en pensant : « De même que j’ai
descendu la lune dans de l’eau qui coule, je veux que
cette pâte fasse couler le sang de cette femme comme
coule l’eau dans une rivière sans que rien ne puisse
l’arrêter . »
Si un homme veut se faire aimer d’une femme, il se
17
V
' î
258 LA. SORCELLERIE AU MAROC
*
présente chez la sorcière pour avoir un peu decëtte pâte
qu’il se met entre les deux yeux ; il se présente alors chez
la femme^ qui le reçoit dans ses bras. — Un individu
désire la maîtresse d’un autre, il touche ou il fait toucher
la figure de. la_femme avec un peu de pâte lunaire et
dit : « Ainsi que la lune brille et disparaît en laissant
l’obscurité derrière elle, je veux que le visage de cette
femme s’obscurcisse devant son amant ! » L’amant se
lassera bientôt d’elle et la détestera ; celui qui la convoi-
tait pourra l’avoir quand il voudra.
Pour rendre impuissant. — Moyen employé par
une femme dédaignée, ou par les épouses jalouses des
caïds, qu’on oblige à partager avec d’autres la tendresse
de leur mari. — La femme se rend chez une sorcière qui
lui donne un peu de pâte lunaire et lui conseille de se
procurer un peu de sperme de l’homme qu’bn veut ensor-
celer ou un lambeau de caleçon taché, de chercher un
morceau d’olivier sauvage ou de figuier stérile, d’enve-
lopper la tête de ce morceau de bois avec le lambeau
d’étoffe taché enduit de pâte lunaire, puis d’aller avec ce
paquet au cimetière, y chercher une tombe ancienne et
d’enterrer ce simulacre dans la tombe en' disant : « De
.même que ce mort est là depuis des années sans pou-
voir bouger, je veux qu’un tel reste incapable durant
toute sa vie ! » Mais si elle veut faire exception, elle
ajoutera : « Qu’il soit incapable pour toutes les femmes
et capable pour moi ! »
LA- p'àtk lunaire - 259
Autre moyen. — Elle prend deux aiguilles qui n’ont
pas encore servi, elle les pique des deux côtés du seuil
dé la pièce où l’homme a l’habitude de se tenir. Après
qu’il est entré, elle retire les deux aiguilles, elle enduit
l’œillet de l’une d’elles avec un peu de pâte lunaire et
*
elle introduit la pointe de l’autre aiguille dans cet œillet
en disant : « De même que cette écume ne saurait retour-
ner à la lune, de même que cette aiguille ne peut sortir
de là sans ma volonté, je veux qu’un tel reste paralysé
aussi longtemps qu’il me plaira. »
Ou bien la femme fait, venir un menuisier, qu’elle
conduit dans un jardin de figuiers, où elle lui commande
de tailler dans un figuier une de ces petites serrures en
bois avec lesquelles on ferme les jardins; elle place cette
serrure de façon à ce que l’homme passe par dessus ;
puis, après avoir enduit les dents de la clef avec de la
pâte lunaire et du sperme de l’homme visé, elle ferme la
serrure en disant : « Ainsi je ferme mon mari, et qu’il
ne soit disposé à nouveau que le jour où il me plaira
d’ouvrir cette serrure. » Elle place ensuite la serrure sous
son chevet et elle cache la clef en pensant : « Je yeux
que mon mari souffre en voulant m’approcher et qu’il ne
puisse me toucher. » — Vengeance usitée par l’épouse
meurtrie de coups, ou moyen indiqué pour pétrifier le
mari lorsque la femme adultère veut l’éloigner d’elle. —
Il y a même des moyens pour qu’une femme puisse se
faire aimer en présence de son mari pendant la nuit et
même pendant le jour.
* ■ /
/
260 LA. SORCELLERIE AU MAROC
Elle peut aussi acheter un couteau qu’elle ouvre
et qu’elle place sur le passage de l’homme qu’elle veut
rendre incapable, elle le ramasse ensuite ; puis, après
?
avoir mis un peu de pâte lunaire et un débris, de caleçon
taché, dans la-fente du couteau, elle le ferme en disant :
« Je veux que de même mon mari soit fermé pour
toutes les femmes jusqu’à ce que j’ouvre ce couteau. »
tt- Si elle veut le rendre incapable pour toute sa vie,
elle enterre le couteau dans une tombe en disant : « Que
mon mari ne redevienne capable que le jour où ce mort
le redeviendra lui-même. »
. Une femme qui veut se venger de sonmari ou de son
amant prend un peu de terre de Bab R’Mat et de Bab
el Rob, ce sont deux portes de la ville de Marrakech,
elle achète la plante qui bouleverse (S’m’Kala), la silen-
cieuse (Sakta ou Meskouta), elle pile le tout et pétrit
cette poudre avec l’urine de sa victime : avec cette pâte elle
modèle un tout petit moulin. Elle place chacune des
petites meules de ce moulin de chaque côté de la porte
par. où l’homme va entrer; et, lorsqu’il est passé, elle
reforme le moulin qu’elle enveloppe dans un morceau
de linceul pour l’enterrer dans quelque vieille tombe en
disant : « De même que ce mort ne peut s’allonger par
dessus sa pierre, je désire qu’un tel n’ait pas la force de
se coucher auprès d’une femme. »
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Remède contre l’impuissance. — Le Taleb com-
mande au malade d’aller au Soukh aux grains et de
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LA PATE LUNAIRE 261
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demander à sept marchands différents le prix de leur
orge, en prenant chaque fois ce que peuvent sâisir trois
doigts allongés. Il achète ensuite du henné, de l’orge, du
tapioca, de la semoule, de l’huile et du sucre, il mélange
le tout et le met dans un papier. Il cherche sept four-
milières ; à l’entrée de chacune d’elles, il dépose ùn peu
de cette composition et y substitue une pincée de terre
qu’il prend, en disant aux fourmis : « O vous qui con-
naissez tous les coins et recoins de la terre,, veuillez, en
échange de ce que je vous offre, déterrer le sort qui me
poursuit ! » Il va ensuite à une fontaine avec une cruche
neuve et une louche en bois bien lavée, où il a -brûlé
benjoin et coriandre. Il verse neuf louches d’eau dans
la cruche, il jette la dixième derrière lui. Il rentre avec
la cruche, il se procure une tête de corbeau, de l’alun,
un jeune caméléon vivant, delà sandaraque, un peu de
soufre et sept cafards ; accompagné du Taleb, il porte
tout cela au cimetière sur une tombe très ancienne.
Dans l’eau de la cruche il délaie la terre des sept fourmi-
lières, il se lave avec cela et change de linge pendant que
le Taleb brûle au dessous de lui toutes les choses énu-
mérées plus haut. — : Ainsi vêtu de linge propre, l’envoûté
se dirige vers l’abattoir avec l’orge qu’il a ramassé par
pincées; là il brûlé benjoin et coriandre; puis invoquant
Assumdaï (le roi des diables), Salomon et David par
trois fois, il les supplie de venir à son aide pour lui per-
mettre de revoir ses enfants ; enfin il rejette l’orge derrière
u i, il sort de l’abattoir à reculons, et, une fois dehors, il
262
LA SORCELLERIE AU MAROC
marche droit jusqu’à sa demeure. — Pour s’assurer du
succès du remède, il s’ enduit les parties génitales de musc
et tente ;la cohabitation. Cela réussit presque toujours ;
mais, si le résultat est nul, il faut chercher un autre stra-
tagème.
Il j a une amulette préservatrice mettant les hommes
à l’abri des sorcelleries qui les rendent impuissants :
c’est une aiguille tordue de telle façon que la pointe
entre dans l’œillet. On doit la porter constamment sur soi.
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*
Stérilité. Fécondité. — Moyens pour empêcher de
produire La conception. — Pour rendre une femme stérile
on trempe la lame d’un couteau dans l’écoulement mens-
truel de la victime et on l’enterre au cimetière. — Elle
sera stérile tant que l’objet sera enterré.
On prend encore un oiseau qu’on enterre après l’avoir
égorgé et avoir introduit dans son corps ailé un morceau
de linge souillé par celle qu’on menace.
' \Si on veut détruire le sort qu’on a jeté et dont on se
repent, on déterre l’oiseau, on urine dessus et on le jette;
puis on fait manger à l’envoûtée un oiseau semblable,
qu’on a fait cuire avec de la sandaraque blanche.
On peut aussi rendre stérile en prenant un petit vase de
terre non cuite, dans lequel on introduit un linge souillé
du sang de celle qu’on poursuit, après avoir enroulé ce linge
et l’avoir attaché avec un crin de la queue d’une mule.
On ferme le vase et on l’enterre au cimetière en disant :
« Qu’une telle soit stérile comme le sont les mules ! »
STÉRILITÉ FÉCONDITÉ - 263
Ou bien on prend le vieux fer d’une mule, on enfile
dans l’un des trous un morceau de linge taché de sang
et on cloue le fer par ce trou au mur d’un cimetière en
prononçant ces paroles : « Cette femme n’aura d’enfant
que le jour où la mule en aura. »
On peut encore rendre une femme stérile en lui fai-
sant avaler la moitié d’un coquillage dont on garde
l’autre moitié ; la coquille est censée aller boucher l’orifice
de la matrice. Il faut penser fortement, en lui faisant
avaler, dans l’obscurité, celte moitié de coquille sans que
la victime s’en doute: « Tu ne redeviendras féconde que
le jour où je te montrerai l’autre moitié. »
Pour détruire ce sortilège, il n’y a qu’à montrer à la
jeune femme la valve qu’on avait conservée.
La poudre d’or rend inféconde ainsi que les perles
noires de verroterie de colliers pulvérisées. — Ou les
graines de mimosas, en faisant avaler autant de graines
que l’on souhaite d’années d’infécondité. — Ou encore les
crottes de mouton, en comptant une crotte par année
de stérilité désirée.
On peut aussi placer des grains d’orge à l’entrée d’une
fourmilière; quand une fourmi saisit un grain, on le lui
arrache en disant : « Ce n’est pas l’orge que je t’arrache,
mais un enfant à une telle ! » Compter un grain par
année de stérilité et en mettre autant de côté pour les
lui montrer, le jour où on voudra qu’elle ait des enfants.
Une jeune fille vient de se marier; pour la rendre sté-
rile par vengeance, on se procure du henné qui lui a servi
LA SORCELLERIE AU MAROC
264
le jour des noces, on le cache dans un endroit secret et
on le recouvre d’une assiette. — Jusqu’à ce qu’on enlève
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l’assiette elle restera stérile.
Il est un moyen employé, le jour des noces, par les
parents de petites mariées trop jeun es -, — On fait avaler
de l’eau à la fillette dans sa babouche gauche en disant
qu’elle n’aura d’enfants que le jour où elle boira autant
de fois dans sa babouche droite.
Dans le même cas, on donne à la petite épousée des
boules de henné pilé et pétri avec de l’urine d’enfant non
circoncis : ce henné doit provenir de cinq jeunes femmes,
mariées pour la première fois, ayant épousé cinq hommes
qui se marient aussi pour la première fois.
-
Yers l’âge de sept ans, on noue les cheveux des fillettes
en leur faisant des ablutions rituelles sur un métier de
tisserand : « Je noue une telle jusqu’au jour où je la dé-
nouerai ! » Au moment du mariage on la dénoue de
même sur un métier de tisserand en prononçant : « Je
dénoue une telle. »
«
Stérilité sans remède. — Pour rendre une femme
stérile pendant toute sa vie, on lui fait avaler des grains
d’orge tombés de la bouche d’une mule et trempés dans
le sang de Ses 'propres menstrues. — Ou bien on glisse
dans ses aliments un peu d’urine de mule ou de mouton-;
la formule à prononcer est celle-ci : « De même que le
mouton (ou la mule) ne peut avoir de petit, etc. » — Ou
encore : Dérober un morceau de placenta à une accou-
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FÉCONDITÉ STÉRILITÉ " 265
chée et le faire manger à une mule. — Dahs ces trois
derniers cas, une femme ne pourra jamais redevenir
féconde malgré tous les traitements et les incantations
des talebs .
Pour se rendre stérile, une femme doit acheter le Mi-
roir du Diable (tout petit miroir rond) et le présenter aux
parties génitales, en disant : « Je n’aurai d’enfant que le
jour où je présenterai ce miroir à cette même place. »
(En usage chez les prostituées.)
Ou bien elle prend le frai d’un poisson de Moïse (pois-
son de rivière), elle en mange une moitié et conserve •
l’autre moitié, qu’elle absorbera, délayée dans de l’eau;,
le jour où elle désirera avoir des enfants.
Ou encore au moment de la délivrance, faire mettre le
placenta dans une assiette, puis enterrer le délivré dans
une tombe abandonnée ; quant à l’assiette, on la retourne
sens dessus dessous et on l’oublie dans un coin. — Le
jour où on la retournera comme elle doit être, la femme
pourra devenir enceinte à nouveau. — Si une femme
garde sa ceinture pendant le rapprochement, la matrice
est nouée, il n’y aura pas de conception.
Il y a encore d’autres moyens employés dans le même
but, tels que glisser dans le vagin un morceau d’alun,
l’alun fait tourner en eau le sperme. Ou encore du coton,
s du liège, delà noix de galle ou de l’écorce de grenadier;
! bn retire ces objets après le rapprochement, mais il arrive
qu’on les oublie ou qu’on ne peut plus les atteindre,
d’où quelquefois des troubles locaux sérieux.
l
L "H'" t A ,
266 . LA SORCELLERIE AU MAROC
On ne doit jamais porter la ceinture d’une femme qui
n’a pas eu d’enfant, car on deviendrait également stérile.
i -
f Fécondité. — Une femme stérile qui veut avoir des
[ enfants doit avaler vivant un petit poisson trouvé dans
i le corps d’un gros poisson. — Ou avaler le prépuce cru
\ d’un petit garçon qu’on vient de circoncir ; généralement
fcon paye quel qu un pour le prendre en cachette. — Qu
encore on avale vivant un gros lézard blanc à démarche
lourde, trapu, qu’on trouve sous les pierres et qu’on,
appelle la graisse de la terre (Chaamalt Tard). — Pour
faire porter une femme stérile, pour la faire retenir, il
faut lui jeter un bol d’eaù froide sur le ventre aussitôt
après le rapprochement ; les matrices trop chaudes
rejettent la semence.
Pour avoir des filles. — Si par vengeance, on veut
faire avoir des filles à une femme qui a toujours eu. des
garçons, il faut compter ses gorgées d’eau ou ses bou-
chëes quand elle mange ou encore se procurer un cheveu
de sa tête, le nouer un nombre de fois correspondant au
nombre de filles qu’on lui souhaite et tâcher de lui faire
Æ
avaler ce cheveu dans un morceau de pain ou dans tout
autre aliment.
Pour avoir des garçons. — Si une femme qui n’a
que des filles veut avoir des garçons, on lui amène au mo-
ment où elle vient d’accoucher un petit garçon d’une
\
POUR AVOIR DBS GARÇONS 267
femme qui n’a que des garçons ; cet enfant lui présente,
sur le revers de ses deux mains, les testicules, enduits de
goudron, du premier coq égorgé pour le bouillon de la
malade. La jeune maman se penche sur les mains de
l’enfant et mange ces testicules sans les toucher avec ses
mains.
Dans le même cas on donne à manger à l’accouchée
une guêpe vivante enveloppée dans de la mie de pain
jusqu’à ce qu’elle soit étouffée. — Ou encore la femme se
procure un petit serpent mâle qui vient de naître, elle le
coupe en autant de morceaux qu’elle veut avoir de
garçons et elle les mange après les avoir fait bouillir.
Si au contraire elle veut des filles, elle choisira un serpent
femelle.
Elle peut aussi prendre avec les lèvres sept grains
d’Ikiker (petits grains noirs qu’on trouve dans les blés)
roulés dans du goudron et présentés sur le revers des
mains par le petit enfant d’une mère qui n’a eu que des
/ *
garçons. — Elle pourrait encore se procurer la louche en
bois d’une femme n’ayant eu que des enfants mâles, elle
brûle le bout de la louche et l’écrase dans de l’huile, puis
elle trempe dans cette matière autant de doigts qu’elle
veut avoir de garçons et elle les suce.
La sorcière conseille également de prendre de l’orge
rôtie que la femme donne à manger, dans sa jupe, à une
vache qui n’a eu que des veaux mâles, puis elle entoure
le corps de la bête de sa propre ceinture et lui dit : « Je
te donne des filles, tu me donnes des garçons, » — Quel-
268 LA SORCELLERIE AU MAROC
quefois aussi après la naissance d’une fille on met l’accou-
chée sur son lit de façon à ce que tous les assistants
soient devant elle, et on lui fait croquer sept grains de
, café ; ensuite elle se retourne sur l’autre côté en disant :
«De même que je change de position, de même je
* ■ 1
change d’enfants. »
/
v - -
Pour faire tomber les cheveux. — Un homme veut
faire tomber les cheveux d’une • femme, il s’en procure
une mèche qu’il enduit de goudron et de pâte lunaire; et
il dit :« Par qui est cachée la lune?- — -Par les nuages. —
— Que produisent les nuages ? — La pluie. — Dé même
que la pluie tombe abondamment des nuages, je veux
qu’abondamment tombe la chevelure de cette femme. »
Il enterre ensuite cette boucle dans un endroit sale (égout,
fosse d’aisances, fumier). Après quelques jours, la tête
de la victime se couvre de vermine et lés cheveux
tombent.
S’il veut arrêter la chute, il n’a qu’à retirer les cheveux
de la fosse.
L’homme peut aussi ensevelir la mèche dérobée dans
une fourmilière ; au bout de trois jours il la retire et la
jette au feu avec sept grains de coloquinte, puis il agite
le tout avec une branche de laurier en disant : « De
même que ces grains éclatent sur cette braise, je veux
que le cuir chevelu d’une telle éclate et qu’il se couvre
de boutons et de vermine ! » . Il fait un paquet des
cendres qu’il place dans la fourmilière, en disant : « Le
I
'N
POUR DONNER LA LÈPRE 269;
x I
mal de cette femme ne cessera'que le jour où je retirerai
ce paquet. »
Comme remède, on prend des feuilles de chêne, du
f - ■
mercure, de l’iris, le tout, pilé ensemble et délayé dans
à
de- l’huile. La victime s’enduit la tête avec cela pendant
trois jours. Puis elle fait bouillir jusqu’à ce que cela
mousse : du mercure, des cendres de R’ tem, du Z’rkoum
(terre qui sert à peindre en rouge), du savon et de
l’huile; Elle se frictionne pendant sept jours de suite le
cuir chevelu avec cette lotion, puis elle se lave à l’eau
et au savon. >
ï.
Ce remède est encore très indiqué contre toute espèce
d’éruptions : boutons de chaleur, gale, etc.
H
Pour faire tomber les dents. — Un homme veut
■ %
faire tomber les dents à une femme ou lui rendre la
bouche infecte, il se procure de sa salive, il y ajoute du
vert de gris ainsi que du Tncar (terre dure jaune du
pays) et delà pâte lunaire, on broie le tout ensemble :
on en fait un paquet qu’on enterre sous des excréments
secs en disant : « Comme cette matière reste toujours
*
ici sans être nettoyée, je veux que la bouche d’une telle
ait le même sort. » Quelques jours après, les dents de
l’envoûtée tombent et la puanteur emplit sa bouche.
Pour donner la lèpre. — Employé surtout contre
les femmes, — On prend un lézard de maison (jecko).
que l’on jette dans l’eau jusqu’à ce qu’il meure, on
J
t *
V
\
270 LA. SORCELLERIE A.U MAROC
cherche un coléoptère ( Touirk. Pej), sorte de scarabée
de différentes couleurs qui vit dans l’herbe ; on broie
cet insecte et on le délaie dans cette eau. On trouve
J
quelqu’uri pour faire boire de cette eau à la personne
visée, on lui en fait jeter dans son bain, ou bien on en
imbibe la serviette avec laquelle elle s’essuie le corps.
Alors la femme cesse d’uriner, elle pousse des cris,
tandis que des taches apparaissent sur la peau et que
les ongles et les cils tombent : pourriture de la lèpre.
On dit que celui qui eut l’idée de composer ce poison,
chercha pendant treize ans à sauver sa victime, mais il
ne put y réussir ; les médecins qu’on appela ne trou-
vèrent aucun remède.
Pour empêcher d’uriner. — Pour empêcher d’u-
riner on emploie le même coléoptère avec sept sangsues
séchées et pilées ; on mélange cette poudre avec une
tige de laurier et on en fait prendre une pincée à la
V f
victime. Aussitôt le ventre durcit; la vessie ne fonctionne
plus et si le malade fait des efforts pour se soulager, il
urine du sang.
Pour guérir de cette maladie, letaleb écrit avecde l’encre
le signe suivant : sur un [ -p morceau de papier.
Il délaie l’encre dans ce
signe avec de l’eau et
du henné et il fait prendre au malade cette potion; dix
minutes après, on lui donne un grand verre de beurre
fondu et, dès lors, la vessie fonctionne régulièrement.
POUR DONNER DA SYPHILIS 271
Pour communiquer la syphilis. — On prend du
vert de gris, des cristaux verdâtres appelés : Baroudia
(servant à noircir les babouches), des feuilles d’auber-
gine, de la chaux vive, quelques insectes Touirk Pej ;
on pile le tout et on fait mettre un peu de la poudre
obtenue dans le savon ou dans l’eau avec laquelle
l’ennemi va se laver : aussitôt le corps se couvre de
boutons purulents, le malade devient dégoûtant.
Il arrive souvent qu’une négresse fait préparer ce
poison afin de faire répudier une épouse légitime dont
4
elle est jalouse. Au Maroc, les femmes en général se
servent de cette poudre pour se débarrasser de leurs
rivales .
Gomme remède on prend du sulfate de cuivre calciné,
pulvérisé et délayé dans du beurre frais auquel on
ajoute du Sliman (sublimé) délayé dans des œufs. On
enduit chaque nuit le corps de la malade avec cet
onguent ; et tous les matins on lui donné un bain
froid. . ' '
L
Un époux veut se venger de l’autre par des maladies
de peau. Il se procure la graisse d’une vipère et là peau
d’un serpent qu’il place dans un endroit obscur. — Pen-
dant sept jours de suite, il se rend aux abattoirs d’où il
rapporte le contenu de l’estomac d’une bête égorgée, il
se rend également au cimetière, d’où il revient chaque
fois, avec un peu de terre prise sur une tombe. Au fur
et à mesure il ajoute ce qu’il rapporte à la graisse et à
■<;
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V
272
LA. SORCELLERIE AU MAROC
la peau de serpent. Pendant ces sept jours, à midi, il
brûle benjoin et coriandre dans tous les coins de la
chambre en y répandant un peu d’huile, ainsi que dans
les fosses d’aisances et près des puits. — L’huile a la
réputation de chasser les djinns. : — Pendant chaque
opération il dit : « Je vous requiers afin que vous invi-
tiez vos amis à m’aider dans ce que je vais entre-
prendre. » Après ce temps là, il prend sept insectes
dont le ventre est rouge et les ailes à reflets verts, il les
broie avec les matières précédentes et il les pétrit avec
de la farine afin d’en former un pain dont on donne à
manger à la victime ; bientôt après, son épiderme Se
desquamme et se couvre de boutons secs qui s’émiettent
comme de la farine (sorte de dartre) ;ces boutons dispa-
raissent et reviennent sans cesse ; les ongles s’usent seuls.
En faisant manger ce pain à l’ensorcelé, on dit : « De
même que les serpen ts muent, je veux qu’un tel perde
sa peau et souffre jusqu’à ce que je le délivre ! »
Remède : Le malade ignorant la cause de ce mal
s’adresse au sorcier. Le taleb diagnostique la maladié
d’après la couleur jaune de la cornée, des oreilles et des
ongles. — Il prend un brin de jonc avec lequel il mesure
sept fois les orteils et les doigts du malade en pronon-
çant des formules cabalistiques : le jonc se raccourcit et
s’allonge, il est tantôt trop court, tantôt trop long. Fina-
lement la tige doit suffire. Le sorcier brûle ce brin de
jonc, il l’éteint dans de l’eau et fait boire cette eau au
malade.
V
I
POUR DONNER LA SYPHILIS
273
Le taleb devra passer la nuit en dehors des murs, de
la ville afin d’aller cueillir le lendemain matin, avant le
lever du soleil, un roseau dont les feuilles sont encore
enroulées, il dépose au pied de la plante du henné
et quelques grains d’orge en disant : « Je l’apporte
la nourriture, il faut que tu m’en donnes le profit!»
Puis il coupe le roseau et l’écrase pour en retirer la sève;
il ajoute à ce jus l’herbe Berstem et il verse par dessus
de la graisse de poule fondue afin d’en faire un onguent
w
h
avec lequel il enduit le corps du malade. — Pendant les
trois jours suivants, il fait prendre au patient, tous les
matins, trois à quatre verres de l’infusion suivante, pré-
parée et bouillie dans un ustensile en cuivre : eau, bois
de panama, myrthe et sandaraque blanche. Après
chaque verre, le malade se promène dans la chambre et
boit de l’eau tiède, afin de vomir ; il continue cette cure
jusqu’à ce que l’estomac soit complètement nettoyé. —
Pendant trois autres jours, pour vomir également, il
s’ingurgite de l’eau tiède mélangée à de la cendre blanche
« la mariée de la cendre» (celle qui se trouve à la partie
supérieure du réchaud et qui a conservé la forme de la
braise). — Pendant tout ce temps là il ne prendra
aucun aliment solide, mais seulement du bouillon, du
lait et un peu de pain grillé trempé dans du bouillon.
Enfin, pendant les jours qui suivent, il prendra chaque
matin, jusqu’à complet rétablissement, une cuillerée de
soufre pilé, dissous dans un ou deux blancs d’œufs ; et
contre la soif il prendra l’eau colorée d’un peu d’aniline
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274 LA SORCELLERIE AU MAROC
dans laquelle on éteint un morceau d’acier chauffé au
rouge. Pour faire disparaître ce qui peut rester de croûtes
et de boutons, il se lavera le corps avec une infusion de
bois de panama, après l’avoir fortement savonné et
rincé. —
i
Pour donner des hémorrhagies et des pertes
blanches. — On se procure un peu d’urine de la femme
dans laquelle on trempe un morceau de linceul; on égorge
un corbeau et on imbibe de son sang le morceau de linceul
déjà humecté d’urine en disant : «Je veux que cette femme
soit noircie aux yeux de tout le monde, qu’elle devienne
répugnante et dédaignée ». On enfouit ensuite le paquet
entre l’eau et le feu dans un bain maure.
Si on le déterre plus tard, la victime reprend son état
normal.
Si on veut qu’une femme ait des écoulements continuels,
on lui fait prendre la poudre de sept sangsues qu’on a
enfermées dans un tube afin de les faire mourir et sécher.
r Comme remède, on se purge avec du beurre rance
fondu.
Pour donner la fièvre puerpérale. Vengeance
de femme. —La rivale paie une matrone qui assiste à
la délivrance, en la chargeant de lui apporter un linge
imbibé du sang de l’accouchée. Au dessus de ce chiffon,
J
elle égorge un hibou, puis elle brûle le morceau de linge
en recueillant les cendres qu’elle mélange avec un peu de
*
POUR DONNER LA FIÈVRE PUERPÉRALE 275
scorie de forgeron pilée; elle repasse cette poudre à la
matrone qui la fera avaler à l’accouchée. Celle-ci est prise
aussitôt de violents points de côté, de douleurs très vives
au bas ventre, insommie, délire, haute température ;
fièvre puerpérale.
Le remède à ce sortilège est fort compliqué :
Contre le ventre de la malade, étendue sur le dos, on
i
égorge l’oiseau blanc Khtna (analogue à l’oie) ; on trempé
un morceau de toile dans ce sang et on le tord dans un
verre (c’est le sang qui l’a rendue malade, c’est le sang
qui doit la sauver). On égorge aussi une colombe et on
procède de la même façon. Dans ce verre on met encore
de la graisse fondue de poule, une infusion de camomille,
de la gomme Mtoum , de l’huile, une infusion passée de
sept figues noires séchées, une bouillie de farine d’orge,
un peu de lait de deux brebis blanches, et on chauffe le
tout. — On prend alors la malade et on la place la tête
en bas et les pieds en l’air ; à l’aide d’un tube introduit
délicatement dans l’utérus, on lui insuffle un peu de ce
mélange. — Ensuite, avec de l’indigo délayé dansde l’eau,
on trace des lignes bleues sur toutes les parties de son
corps: sur la poitrine, trois lignes verticales, une au
milieu entre les seins, les deux autres en partant des
épaules; et une ligne horizontale, au dessus de la gorge ;
— Sur le ventre, trois lignes verticales, celle du milieu
descendant jusqu’au clitoris,) et une ligne horizontale
passant par le nombril ; — sur les avant-bras, deux lignes
parallèles : dorsale et palmaire ; — sur chaque jambe,
276
LA SORCELLERIE AU MAROC
une ligne du talon au creux poplité; — sur le dos, trois
lignes verticales, celle du milieu partant de la nuque et
aboutissant au périnée en suivant la colonne vertébrale,
et une ligne horizontale, continuation de celle qui barre le
nombril. — Sur les lignes courtes, devant, on marque
treize points de chaque côté et sur les lignes longues du
dos, vingt six points (en hébreu, les lettres du mot Yavé
(Dieu) additionnées d’après leur place dans l’alphabet
donnent le nombre 26.) — On fait une pâte composée
d’ambre, de cumin, de clous de girofle, de rue, de sept
tiges d’ail dont on a enlevé les gousses ; la malade doit pren-
dre cette pâte adoucie avec un peu de son urine deux fois
par jour : le matin, avant le lever du soleil, dans l’obs-
curité, aussi le soir, dans la nuit, en disant chaque fois :
«Ce que je prends dans l’obscurité doit me donner la
lumière! » — Ce moyen calme la souffrance.
Reste le sommeil qu’il faut retrouver. Pour cela on
arrache les yeux d’un hibou ; si la malheureuse vent
dormir beaucoup, elle s’attache au cou l’œil droit enfermé
dans un sachet en cuir avec sept grains de coriandre ;
si elle demande un sommeil modéré, normal, sans cau-
chemar, elle y enferme les deux yeux. — L’œil droit
du hibou donne le sommeil et l’œil gauche l’enlève. —
Ainsi lorsqu’on a du travail le soir, afin de pouvoir
veiller plus facilement, on s’attache au cou l’œil gauche;
mais si au contraire, on est tourmenté par l’insommie,
c’est l’œil droit qu’il faut attacher.
/ *
POUR RENDRE FOU
Pour rendre fou. — Quelqu’un veut se venger d’une
autre personne, il achète un pétrin neuf qu’il lave et
remplit d’eau après sept heures du soir. — De neuf
heures à minuit, il brûle benjoin et coriandre. Il se pro-
cure un morceau de chemise de l’ennemi, dans lequel il
enveloppe des grains dé piment et du goudron. Il creuse un
trou dans un gros oignon et il y cache ce petit paquet. —
Il place l’oignon ainsi garni dans le fond d’un réchaud, il
le recouvre de cend res ; il répand du feu sur une tôle au-
dessus du réchaud et -brûle sur ce feu, à plusieursre?
prises, dans la nuit, quatorze grains de poivre et autant de
grains de petit piment en disant : « Je veux que le sang
*
d’un tel, fils d’une telle, brûle comme cet oignon, qu’il
soit comme un fou qu’on ne puisse plus fréquenter. » - —
S’il veut le faire souffrir davantage il n’a qu’à activer le
feu.
On emploie aussi ce moyen pour donner à une femme
des écoulements continuels.
Le remède est celui-ci: on achète un chevreau roux,
, un coq rouge, une poule noire, on fait des petits plains
composés de benjoin, coriandre, jacinthe, mastic, pas-
tilles du sérail et blé qu’on fait moudre par une femme
dans un petit moulin. La même femme fera les pains et,
pour toutes ces opérations, elle n’emploiera que sa main
droite. — Puis, on va, de nuit, aux abattoirs; le sorcier
appelle les diables en brûlant des aromates et en leur
offrant un sacrifice pour l’aider à trouver le coupable;
4
\ .
ï
I ,
m
278 LA SORCELLERIE AU MAROC'
il égorge les victimes en recueillant leur sang dans un
vase neuf et il jette dedans le pain coupé en menus mor-
ceaux. Il dépose ensuite des fragments de ce pain trempé
dans le sang à tous les coins de l’abattoir. — Pendant ce
temps, on lie les pieds et les mains du malade présent,
car à ce moment même sa folie est à son comble. Pour-
tant, au fur et à mesure que le taleb distribue cette
offrande, la folie s’atténue, le taleb cesse de distribuer
lorsque le malade est calme. — On passe ainsi toute
la nuit aux abattoirs. — Le matin on emporte à la mai-
son les animaux sacrifiés, le sang et le pain qui restent ;
on fait bouillir le tout dans de l’eau puisée à sept sources
différentes. Lorsque la cuisson est achevée, lemalade et le
taleb vont déposer un peu du contenu de la marmite à
«
chaque porte de la ville, à chaque rivière, à chaque
source, aux entrées de bains, de fours, aux seuils de
synagogues et de mosquées, tous endroits fréquentés
par les diables.
V
\
L4 *
Pour rendre paralytique. — Vengeance d’époux
trompé. Le conjoint qui veut satisfaction de l’injure,
égorge un corbeau avec une tige de lauriér taillée et lui
enfonce dans le bec trois pépinsde coloquinte. Il lui casse
les ailes et les pattes s’il veut paralyser les membres de
la victime ; mais s’il préfère lui enlever l’usage de la
parole, il arrache la langue de l’oiseau. Ensuite il se
procure le roi des lauriers (branche qui porte quatre tiges),
il encadre le corbeau avec ces tiges, puis il enveloppe le
I
POUR FAIRE HAÏR ^ 279
tout dans une étoffe noire et l’enterre dans une vieille
tombe oubliée, priant le mort de veiller éternellement à
sa vengeance en faisant détruire tous les moy ens que la
personne emploierait pour se délivrer de ses maux.
Pour faire haïr, «noircir ». — Afin de rendre la
vie insupportable à quelqu’un ou un individu insuppor-
table à tout le monde, on prend un hanneton soudanais
(il a ceci de particulier qu’il salit les doigts dès qu’on le
touche). On enveloppe l’insecte dans sept morceaux de
linceul avec du laurier, Tnaker Itfla ( ce sont des plan-
tes), du Tukar (une terre jaune), la cervelle d’un rat,
les poils d’un chat et d’un chien noirs, on attache le
tout, qui est déposé sur le passage de l’individu visé.
Quand celui auquel on destine le mal a marché dessus,
on enfouit le paquet dans une vieille tombe au cime-
tière, eh demandant que l’action se maintienne jusqu’au
jour où la chose sera déterrée.
Un homme voulant séparer deux amis va demander
des éclats de meule dans un moulin ; puis il cherche un
chien mort depuis quelques jours et il l’apostrophe de
cette façon : « Salut, toi qui es venu au monde sans
qu’on se réjouisse et qui en es parti sans provoquer
de pleurs. » Puis il soulève Je chien et il prend un peu de
terre sous lui. — Plus loin il ramasse des excréments
humains déjà un peu secs, enfin il prend un peu
d’eau du quartier des cordonniers et un peu d’eau du
quartier des forgerons ; il délaie éclats de meule.
4
v\
280 LA. SORCELLERIE AU MAROC
terre,' excréments et eau avec du goudron et il en fait
un paquet dans du papier ; s’il sait que l’individu à
isoler n’est pas à la maison, il dépose ce paquet sur
sonpassage. En le foulant aux pieds, l’ensorcelé devient
furieux et se prend de querelle avec son camarade, sa
femme ou sa maîtresse. Si la victime !est chez elle, l’en-
nemi enduit ses deux mains de cette pâte, il entre et serre
la main aux gens qu’il veut séparer. — Ils se pren-
nent immédiatement aux cheveux, puis ils se sépa-
rent fâchés ...
L’auteur du sort ne doit pas rentrer directement chez
lui, il doit aller en dehors de la ville afin de se laver, se
parfumer avec des herbes et changer de linge ; car
s’il ne se nettoyait pas bien, le sort retomberait sur
lui.
Pour séparer deux époux ou deux amants. — On se
procure des cheveux et des selles de la femme, on les
grille sur un ustensile noir (un fond de casserole retour-
née, par exemple) en les agitant avec la plante appelée
Soükt Assanès (épine malpropre) jusqu’à ce que le tout
soit brûlé, on fait avaler cette cendre à l’homme bu à la
femme, selon qu’on veut que ce soit l’un ou l’autre qui
déteste. Mais, sil’on veut qu’ils se détestent mutuellement,
on prend de la poudre du fusil d’un assassin, de celle
dont il s’est servi pour tuer, on se procure delà poussière
prise dans la babouche gauche de l’homme et de la
femme, on dépose cette poussière à terre en mettant la
poudre au milieu. On y met le feu au moyen d’une
1
REMÈDE CONTRE LES MAUVAIS SORTS -'381
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tige de laurier rougie au feu (1). Alors les saletés des
babouches sautent en l’air, se dispersent et l’on dit :
« De même que cette terre de babouches saute de tous
côtés sans pouvoir se retrouver, je désire qu’un tel et
une telle soient à jamais désunis ! »
Bien entendu si ùn détail ou un mot d’invocation- est
oublié dans ees sorcelleries, le résultat n’est pas obtenu ,
c’est généralement la cause donnée de l’échec de ces
r
recettes.
Remède contre les mauvais sorts. — La per-
sonne atteinte achète des grains de la plante aveugle,
de l’alun, du soufre, un jeune caméléon, un œuf de cigo-
gne, un poussin non encore éclos ; — il y a des gens
qui vendent tout cela. — Elle tire du puits un seau
d’eau en son nom et un autre au nom de sa mère, elle va
hors de la, ville, en compagnie du taleb et là on prend
l’alun, la graine et le soufre qu’on met dans l’eau avec
laquelle la malade se lave^ puis on brûle sous elle le
caméléon, l’ceüf de cigogne et l’œuf contenant le pous-
sin. Ensuite elle change de linge et met des vêtements
neufs en disant: «De même que je jette ces vieux vête-
ments pour en prendre des neufs, je veux que les ennuis
qui m’oppressent soient rejetés et remplacés par la
(l)*Le laurier est employé dans les sorcelleries vindicatives à
cause de son amertume*
K
V -
I.
* i
> -V- . -'^t+
s
7
1
282 LA SORCELLERIE AU MAROC
gaieté et la satisfaction. » Elle doit rentrer chez elle par
un autre chemin.
Mais pour détruire l’effet des sorts qui ont été enterrés,
on prend du henné en feuilles chez sept nouvelles
mariées, du foittih (composé de lavande, clous de girofle,
roses, jacinthes, safran délayés dans du vin = c’est un
produit qui se vend tout préparé pour parfumer les che-
veux chez les Arabes et les Juives.) On choisit encore du
henné gratté sur les mains de sept nouvelles mariées.
Le taleb se rend à l’entrée de la mosquée du sultan pour
mélanger ces différents produits, puis il revient chez la
malade, et il ajoute encore à cette préparation du lait
de deux sœurs du même père et de là même mère qui
allaitent chacune une fille, du tapioca et du sel. Il mé-
lange le tout et verse un peu de cette drogue au seuil de
la demeure et sur le pas de chaque porte. — Il recueille
ensuite dans un vase l’urine de tous les gens delà mai-
son, il délaie dedans delà sandaraque et du soufre; et il
répand cette sauce à chaque seuil et dans la rue, à
droite et à gauche de chaque entrée en disant : « Que le
mal soit arrêté, vint-il de droite ou de gauche ! »
Pour faire perdre un emploi à quelqu’un. — On
va saluer un laurier dans la forêt ; avec un couteau on
coupe le premier bout d’une tige qu’on laisse tomber
puis on coupe le deuxième bout du côté de la racine ; on
se procure une aiguille aveugle, on la pique au bout de
la tige qu’on enterre à l’entrée de la porte de l’individu
\
4
POUR DONNER L'ENTERITE CHRONIQUE - 283
menacé, en disant: «Comme cette tige est piquée par cette
aiguille, je veux qu’un tel se sente constamment piqué
pour qu’il ne puisse rester dans la place où il se trouve. »
On ne doit pas retourner par le même chemin qu’on a
suivi pour venir jusqu’au seuil de la maison visée.
Gomme remède, on s’adresse à un taleb qui ordonne
de se procurer un verre d’eau de bain de femme qu’il
place avant le lever du soleil sur une bouche d’égout ou
de puits perdu; il verse de l’huile autour de ce verre et,
au lever du soleil, il reprend le verre en disant :« Gomme
tu as passé de la nuit, au jour, je veux qu’un tel, fils
d’une telle, se débarrasse du mal qui le tient et qu’il soit
plus calme et plus stable.
Pour donner l’entérite, chronique. — La personne
qui veut jeter ce sort se rend au cimetière, elle déterre un
cadavre ancien auquel elle enlève la côte qui est en face
du cœur, elle prend encore sept pincées de terre dans
sept tombes différentes, elle ramasse des neufs de fourmis,
des morceaux de verre dans la rue, elle pile Ip tout * et
fait prendre à la victime quelques pincées de cette poudre.
L’homme ainsi empoisonné devient gâteux, il a des
vomissements ainsique des selles de sang et des glaires .
Pour guérir, le malade se procure des feuilles de
caroubier, une plante Taouserint (analogue au genêt), il
en fait une infusion de laquelle il prend plusieurs gobelets,
après l’avoir passée à travers un linge ; il se promène, entre
chaque verre, de cinq à dix minutes, ensuite il s’asseoit et.
t
284 LÀ SORCELLERIE AU MAROC
en se courbant, il provoque des vomissements en s’intro-
duisant le doigt dans la gorge. Ce qu’il rend ressemble
à l’écumé du cheval. 11 recommence cette opération pen-
dant trois jours d’affilée. Ensuite il achète une marmite
neuve dans laquelle il a- fait bouillir longuement trois
paquets d’écorce de noyer. Pendant sept jours, tous les
matins, il absorbe un verre de ce liquide, se met à la
diète en ne mangeant ni viande, ni légumes, ni pain
sec mais seulement du beurre, des œufs et du pain
trempé dans du bouillon. Enfin, il se procure un œuf
du Moor (1), il le pile et le délaie dans une bouteille d’eau
de fleurs d’orang'er qu’il agite avant de s’en servir et
dont il prend trois petits verres par jour.
Pour faire dépérir. — La sorcière met une grenouille
sous une cloche à cousscouss après lui avoir fait avaler
le sang d’un corbeau, du vert de gris et un peu de cendres
de peau de loup. Le batracien se met à cracher une
sorte de bave qu’on recueille sur un morceau de papier;
il resle sous l’appareil jusqu’à ce qu’il meure. — Avec
cette écume, la sorcière mélange du sang de hibou et la
(1) Cet œuf du Moor est très employé en empirisme arabe, on
le verra plus loin dans la partie médicale. Les Sahariens pré-
tendent que c’est une larme de l’oiseau Moor qui tombe par
terre et se transforme en caillou au bout de quarante jours. —
C1 * * * 5est une gangue calcaire oviforme creuse et garnie de cris-
taux à l’intérieur. On la trouve dans les collines calcaires du
Sahara et on la vend surtout à Marrakech.
/
POUR EMPOISONNER ET FAIRE MOURIR -'"' 285
plante qui bouleverse S’ m’ Kala : cette opération doit se
faire la nuit dans quelque coin retiré très obscur. — Elle
chargera quelqu’un de faire prendre ce mélange à la
personne dont on veut se venger et dont les souffrances
y I ■■
seront violentes : douleurs d’entrailles, inappétence,
insomnie, vomissements, sang dans les selles ; le malade
finit même par uriner du pus.
-b
Pour empoisonner et faire mourir. — On prend un
quart de verre de sang menstruel, la tête et les poumons
brûlés d’un corbeau qu’on égorge, on y ajoute du Rhaj
(pierre-poison jaune de la grosseur d’un pois) on con-
casse ce qui est solide et on dépose cette poudre dans
le sang jusqu’à ce qu’elle soit complètement absorbée.
On laisse sécher, on pulvérise et on fait prendre la poudre
à la personne visée. — Les symptômes de cet empoi-
sonnement sont la perte des poils et des cheveux ; appa-
raissent des points noirs sur la peau, des coliques vio-
*
lentes, inappétence, etc. Le mal est plus ou moins violent
selon la dose du poison absorbé.
Remède contre l’empoisonnement. — On écrase
des œufs avec la coquille dans de l’eau, on passe cette eau
et on y mélange quantité égale de lait, on y ajoute de la
sandaraque, des grains aveugles ICroniael amïa, ressem-
blant aux graines de lin ; le malade prend de cette potion
pendant sept jours. La semaine suivante, il accompagne
son thé du matin d’une poignée d’un cousscouss spécial
/
/
/
\
286 LA SORCELLERIE AU MAROC
fait avec de la semoule et des roses du Tafilet pilées (les
feuilles de roses sont souvent employées comme purgatif,
même en;Turquie où on en fait des confitures). La semaine
i
d’après, le patient déjeune chaque jour avec une bouillie
de farine préparée avec une infusion passée de la plante
Azoukni (vomitif). — Finalement il est conduit devant un
moulin à eau où on le déshabille et on lui laisse tomber
sur le dos en douche, sept fois, l’eau de la chute ; après
quoi le taleb qui le soigne brûle devant lui le placenta
d’une ânesse qui vient d’avoir son premier né, la cara-
pace d’une tortue, de l’écume de mer, la plante aveugle
Kronia elamia et une autre Kronia qui n’est pas' aveugle,
de l’alun à souder, de la sandaraque, un caméléon, du
soufre, de la résine He7itü , le tout concassé.- — -Si le
malade ne guérit pas, on use d’un vomitif plus éner-
gique : infusion de la plante Ounani Drar, vomitif et
contre-poison très réputé, alternativement avec une
soupe de farine sans huile et sans sel destinée à guérir
l’irritation des muqueuses. — Ce remède est à prendre
une fois par semaine pendant trois semaines. — Et si
l’empoisonné ne se remet toujours pas, on lui administre
le vomitif le plus énergique qui existe : une infusion de
bois de panama de tête de Fez ; mais, comme l’effet est
très violent, on le soigne ensuite avec du petit lait.
Autre remède. — On déshabille et on couche le
malade; le sorcier écrit un talisman qu’il place sous son
oreiller afin de voir en rêve l’ennemi qui l’a empoisonné..
U
\
REMÈDE CONTRE L’EMPOISONNEMENT - 287.
I
Le lendemain il rend compte au sorcier de ce qu’il a appris.
Celui-ci lui fait des pointes de feu sur tout le crâne et sur;
toutes les articulations à l’aide d’une tige brûlante de la
plante Taons erhint. — On peut aussi faire ces pointes
de feu avec des crottes de chèvre qu’on place très chaudes
dans les dépressions articulaires. — Puis il compose une
pâte avec le Tamlzir, espèce de lavande et il applique
une couché de cette pâte en forme de cataplasme sur les
omoplates du malade, d’autres sur la poitrine, sous les
aisselles, sur le dos, sous les cuisses, en attachant forte-
ment le tout. On fait cela pendant sept jours ; le malade
doit bien se couvrir afin de transpirer. Pendant les sept
jours qui suivent, le malade doit prendre, chaque jour,
une infusion de sandaraque, de soufre et de plante
aveugle dans du lait. Enfin il se procure l’assortiment
hétéroclite qu’on a vu employé plus haut : (carapace de
tortue, placenta d’ânesse, etc.). Accompagné du taleb,
il va au cimetière. Après s’être lavé et après avoir été
fumigé, il change de linge sur une tombe.
Pour finir, on enferme hermétiquement dans une
casserole neuve l’oiseau blanc Khmâ, semblable à l’oie,
on place la casserole entre deux feux, jusqu’à ce que
l’oiseau soit carbonisé, puis on le pile. Chaque jour le
malade trempe trois doigts enduits de miel dans cette
poudre et il les suce. — Afin de le remettre complète-
ment, on égorge un petit chiën qui n’a que quelques
jours. Si le convalescent peut boire aussitôt tout le sang-
du chien, ce sera parfait ; sinon, on en fait un bouillon
288
LA SORCELLERIE AU MAROC
qu’il doit absorber. — Le petit chien est un excellent
uontre-poison .
r
Pour se venger de quelqu’un. — Dans la
dernière quinzaine du mois, il se procure un renard qu’il
égorge dans l’obscurité complète. Il en prend le cœur, les
poumons et l’estomac et il se procure un morceau de vêle-
ment ou de la terre de la babouche de l’individu acheté.
Ensuite il assemble les excréments d’un chien et d’un chat
noirs, d’un hibou, d’une hirondelle et d’un corbeau; il
délaie le tout avec une branche de laurier (à cause de
l’amertume); il saupoudre le cœur, les poumons et l’es-
tomac avec ce mélange. Il en fait un paquet qu’il
porte au four et prie le fournier de l’attacher au mur
extérieur contre lequel se trouve le feu. En égorgeant
le renard, il dit : « O toi qui es le plus rusé de tous les
animaux et qui m’as donné tant de peine pour te pren-
-dre, je veux qu’un tel, fils d’une telle, soit pris comme
tu .l’as été, que les gens le fuient, qu’il perde sa situation
et : qu’il soit détesté de toutle monde. » Et il ajoute:
, i
« Gomme le corbeau est blanc en venant au inonde (dans
l’œuf) et devient noir ensuite, je veux que l’avenir de cet
homme devienne aussi noir. » Pendant tout le temps que
le paquet restera accroché au mur du four, l’homme
sera toujours haï. Si on veut s’en débarrasser complète-
ment, c’est à dire le faire mourir, on place le paquet dans
le four même au dessus du feu jusqu’à ce qu’il se con-
sume : et l’homme mourra lentement.
REMEDE CONTRE L ENSORCELLEMENT
289
Remède contre l’ensorcellement. — L’ensorcelé
achète une poule noire, lui donne à manger du tapioca et
à boire de l’eau de henné. Ensuite il va aux abattoirs, syna-
gogues, fours, cimetières ; là, il brûle de l’huile à toutes les
tombes et adresse des prières aux morts pour lui faciliter
ses recherches ; puis, en toutes les fontaines en ville et en
dehors de la ville, il jette un cousscouss de semoule avec
sucre et henné ; il ramasse une pierre de chaque rue de la
ville sur laquelle il écrit le nom de la rue. — En visi-
tant tous ces lieux, il invoque les noms de tous les diables
et il les prie de venir à son aide, de lui dire s’il est en-
sorcelé, si c’est une punition de Dieu ou si ce sont les
diables qui se vengent de lui. Il achète du Fouâh.. Puis il
prend une soucoupe à carmin, une coquille où l’on. met
habituellement du noir végétal à sourcils, du kohl, il
achète au Soukli des grains un peu de toutes les sortes
de semences ; au moulin un peu de farine qui tombe des
meules : on ajoute à cette farine de l’huile, du sucre et
quelques cheveux du malade. A minuit, il égorgela poule
et fait égoutter son sang sur toutes ces matières, excepté
sur les pierres ; le matin, à 9 heures, il les recueille et va
les distribuer aux endroits déjà visités la veille, invitant
les diables à l’aider. Ensuite il baigne la poule égorgée,
il brûle pour elle coriandre, benjoin et mastic, il l’enve-
loppe dans une étoffe neuve, la place sous son chevet et se
couche sur son côté droit. Il dit à la poule : « Toi que tout
le monde nomme poule, je veux te donner le nom de ma
19
1
i
I
290 LA SORCELLERIE AU MAROC
; 2 mère ou de ma sœur en te priant de m’aider dans mes
- recherches. » S’il fait des rêves, il les raconte le lendemain
I >■
au taleb ; sinon il recommence tout ce qui a été dit trois
fois de suite le mercredi. Après le dernier mercredi il se
1 * t , J
procure placenta d’ânesse, carapace de tortue, écume
- \ - i, ]
: , de mer, les grains de kronia aveugle, alun, sandara-
que, soufre, caméléon, sabot d’âne, excréments d’oi-,
■ seaux et de toutes sortes d’animaux (chacal, renard,
j etc., qu’on trouve chez les marchands spéciaux). Il va à
! , sept sources différentes sans parler ; il y puise de l’eau
il- L
2 ‘ et en remplit une cruche, il y mélange le lait de deux
> sœurs nourrices et un peu de leur henné; il se procure le
ruban d’une tresse d’une jeune fille et l’attache au goulot
; , , de la gargoulette ; puis il se rend à un fleuve, ayant plu-
sieurs affluents. Il en rapporte une pierre en priant les
A T F +
\ diables de cette eau courante de lui dire si le sort qu’on
lui a jeté n’est pas dans la mer où il aurait, été emporté
par le fleuve. Accompagné du taleb, il va, au dehors de
v là ville avec ses provisions, il chauffe l’eau de la gai’-
i) ^
| goulette et s’en lave le corps, il change de linge et de
j vêtements ; le taleb brûle au-dessous de lui tout ce
_ i t ■
' qu’il s’est procuré. Ensuite il se lave de nouveau avec
de l’eau dans laquelle il a éteint les pierres qu’il a
chauffées au rouge, il change encore de vêtements,
reprend un chemin différent et rentre chez lui, après avoir
i . jeté dans une rivière le réchaud où tout a été brûlé, en
| disant: « Mon mal ne reviendra que lorsque la source
j de cette rivière deviendra l’embouchure et réciproque-
. i
i ■
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j t-
4
' REMÈDE CONTRE ^ENSORCELLEMENT " 291
ment. » Il met à son cou le sachet contenant tout ce qui
annule la sorcellerie (nous l’avons vu précédemment). Il
se procure ensuite une huppe vivante sans aucune trace
de blessure, il l’égorge pendant la pleine lune avec une
écorce de roseau ; puis, repliant la tête entre les ailes,
il la place sous son aisselle droite jusqu’à ce qu’elle
meure, il la présente le matin au soleil, le soir à la lune,
j *
pendant trois jours, après lui avoir ouvert le corps de la
gorge à la queue et y avoir introduit : sucre, miel, alun,
mastic, camphre, ambre, musc, El ralia (pâte que les
Arabes mettent dans leurs vêlements pour les parfumer),
Àtter (parfum liquide) et un peu de sel gemme ; le tout
mélangé et pilé. — On sale à part le cœur de l’oiseau
avec l’herbe Clô , les plantes Sakta ou Meskouta , Ben
risèr , n’hallia (la victorieuse), ElMaghlouba (la vaincue),
la fleur de soleil, les petites graines de Skrau (belladone) ,
la terre de sept portes. En ramassant cette pous_
sière, il dit : « Je désire être toujours présent, connu de
tous ceux qui passent par ces portes. » Puis un vendredi,
pendant que le sultan se rend à la mosquée, il se pro-
cure un peu de terre sur laquelle il a passé. Dans tous
les marchés il enlève également de la terre sous l’article
qui s’est le mieux vendu; il va encore dans un jardin
d’où il rapporte une feuille de chaque arbre.
Il mêle le tout, le pile, en garnit le cœur delà huppe,
ainsi que des herbes précédentes. Dans le bec de la
huppe il glisse un corail, incruste une perle dans chaque
œil ; il lui recoud le corps avec une aiguille en or, après
a
!
292
LA SORCELLERIE AU MAROC
y avoir replacé le coeur. Il enveloppe l’oiseau dans sept
étoffes de couleur différente et il le porte continuellement
sous son aisselle droite en disant (à propos du sultan) :
« Comme une seule tête est écoutée par tout le mondé,
je désire que ma parole triomphe partout où elle est
entendue (i). »
Toujours la vengeance. Sorcellerie sans remède.
— On prend un œuf de poule vidé qu’on remplit de
vert de gris, quatorze grains de poivre, un os de mort
pulvérisé, de la terre de sept portes différentes de la ville,
des excréments tirés des intestins d’animaux tués aux
abattoirs, le tout broyé : on ferme l’œuf avec une pâte de
farine. — En ramassant la terre aux portes, on prie les
diables cruels de venir en aide pour tout ce qu’on va
entreprendre ; on prononce les mêmes paroles dans le
soukh aux; grains, d’où on rapporte de Forge. Ensuite on
prépare un cousscouss et on le fait cuire en enfonçant
l’œuf au milieu de la semoule. Lorsque la cuisson est
(1) Quand on porte sur soi une huppe (à laquelle on compare
le sultan, parce que c'est le plus bel oiseau, le plus respecté, le
plus en vue de tous les oiseaux au Maroc) et, si l’on est ainsi pré-
paré, on a ses entrées au Dar Maghzen, on jouit de la considéra-
tion de tous, on réussit tout ce que Y on entreprend. Aussi, lorsque
quelqu’un réussit ou s’élève au Maghzen, on dit qu'il porte sur
lui une huppe ainsi préparée. — Beaucoup de gens d'affaires en
situation portent constamment la huppe. — Exemple : Si Aïssa
ben Omar fait prisonnier à Marrakech : une sorcière juive lui fit
parvenir une huppe préparée et il fut mis en liberté. Depuis il
portevconstamment cet oiseau sur lui.
\
1
ENVOUTEMENTS " " 293
terminée, on retire l’œuf et on l’enfouit pendant sept
jours dans un tas d’ordures. On mélange au cousscouss
du henné, de l’orge, de la myrthe, un petit miroir réduit
en poudre et on dépose un peu de ce mets savoureux à
chaque porte d’où l’on a enlevé de la tçrre en commençant
par la dernière. — Il suffit de glisser un peu du contenu de
l’œuf dans les aliments appartenant à celui de qui on
veut se venger. — Ceux qui mangent de cette poudre
î
deviennent sourds, ils out de la diarrhée, des coliques,
des vomissements continuels, des douleurs dans les
membres ; leurs yeux deviennent hagards, et ils seront
pendant toute leur vie de mauvaise humeur.
Les effets de cette sorcellerie sont sans remèdes.
Envoûtements
Les envoûtements se font avec des dessins de person-
nages sur du papier ou avec de petites statuettes, dans
le but de provoquer une maladie chez quelqu’un ou de
lui faire arriver un malheur.
Afin de donner le mal de tête, par exemple, on modèle
une statuette en pâte de farine et on lui enfonce un clou
dans le crâne avant de la mettre au four. — Il faut en-
fermer dans le corps de l’effigie un morceau de linge ou
de vêtement de l’être que l’on vise. — Si on veut qu’il se
casse un bras ou une jambe, on arrache ce membre à la
statuette avant la cuisson. — Pour faire souffrir conti-
nuellement la victime, on prend l’effigie au sortir du
eu et onia pile pendant tout un jour à coups de marteau
i
\
294 LA SORCELLERIE AU MAROC
sur une enclume en répétant souvent : « De même que
le marteau ne cesse de frapper sur cette enclume pendant
tout ce jour, que le malheur poursuive un tel pendant
I
toute sa vie ! »
Pour les images en papier on s’y prend de même : clou
ou épingle dans la tête, déchirure d’un membre, etc.,
etc. — Pour faire souffrir pendant toute la vie, on enterre'
ce dessin dans le cimetière, à l’abattoir, dans un four,
dans un puits, etc. — Lorsque le papier a été enseveli
dans le lit d’une rivière, la victime a continuellement
des frissons glacés, tandis que celui dont l’effigie est
enterrée dans un four est toujours en colère, « bouillant ».
L’envoûté dont l’image a été mise en terre simplement,
sans être frappée ni percée, fond et dépérit tous les jours.
Pour les statuettes, il suffit d’une sorcière qui les
modèle et indique à celui qui veut nuire la formule d’in-
cantation, mais, pour les papiers, il faut que ce soit un
taleb qui dessine le portrait de la victime èt lui écrive des
phrases cabalistiques sur le corps et sur les membres.
« L’envoûtement est le crime des crimes, dit le
docteur Johannès, on évite la force brutale, de même
que la force mentale de la persuasion pour employer la
force mystique invisible. » — La science des clavicules
et des kabbales donne le secret de l’envoûtement (1). —
(4) Voir dans le Satanisme et laMagie> de Jules Bois, préface de
J. -K. Huysmans, les détails et Thistorique de l’envoûtement
depuis Jes temps préhistoriques jusqu’à nos jours.
s
ENVOUTEMENTS 295
L’envoûtement est l’enveloppement d’une volonté par
une autre volonté, c’est ce quele peuple appelle «tenir
par le sang » ; pouvoir du plus fort en sang qui, dans
une famille, dominera ses parents. Le sorcier agit à
l’égard de l’envoûté de même que l’oiseau de proie qui
plane et enroule sa victime de cercles de plus en plus
étroits, c’est l’emprisonnement mystique d’une âme
cernée dans un cercle magique, c’est la conquête d’une
volonté d’abord, puis le transfert de cette volonté au
bagne assigné par le sorcier. — A cela président des lois
subtiles d’affinité, de concordance. Telle est l'opi-
nion accréditée.
La statuette est de rite relativement récent; plus
anciennement, on opérait sur des bêtes ou sur des gens.
— Cependant la clavicule indique une formule en
piquant la statuette pour l’incantation d’amour: « Ce
n’est pas toi que je perce, c’est le cœur, les sens, l’âme,
les membres de N***, afin qu’il ne puisse rien avant de
venir accomplir mon dessein. » — Elle indique la pomme
comme l’agent qui se prête le mieux au rôle de truche;-
ment érotique — Rappel de la tentation d’Adam
et d’Ève. — On y trouve aussi le moyen d’obliger
une personne très lointaine à tout quitter pour reve-
nir.
On charge la statuette de menus objets ayant appar-
tenu à l’envoûté et alors tous les maux, toutes les tortures
dont on accable la statuette seront ressentis par l’envoûté
qui se plaindra, dépérira, s’éteindra. — Le docteur I.uys
t
296
LA SORCELLERIE AU MAROC
et M. de Rochas ont pratiqué l’envoûtement et croient
à son efficacité. Les sorciers de. Bretagne pratiquent
aussi l’envoûtement et c’est surtout sur le cœur qu’ils
agissent.
L’envoûtement traditionnel, celui de. la Dagyde, avec
sa poupée de cire, sa mumie, consiste à pétrir avec de la
cire vierge une ressemblance de l’ennemi, puis à
l’habiller avec des étoffes portées par la victime et, autant
que possible, à introduire dans cette statuette un peu de
cheveux, un peu des ongles, une dent. — Onsupposeque
les rognures du corps (dents, cheveux, ongles) ainsi
que les vêtements portés ont gardé de l’énergie vitale
de leur possesseur, qui, de cette façon, sera relié par
d’impalpables filaments de vie, par des attractions fluidi-
ques à son effigie, désormais imprégnée de lui-même.
Rite noir, qui compte que la sensibilité de l’individu
est liée aux objets portés par lui et dont on a enveloppé
son symbole en figurine. — Une fois les affinités établies,
on appelle, on conjure les esprits de destruction, de
haine, et de discorde pour accomplir le maléfice et la
torture commence avec l’appui des formules barbares
et des signes absurdes des grimoires. — Paracelse parle
des figures tracées au dessin, sur un mur, par exemple,
à la ressemblance d’un homme et il est convaincu que
l’esprit du modèle passe dans cette image et que l’homme
ressentira tous les coups portés...
Pour Jules Bois, l’envoûtement serait du magnétisme
ritualisé, cérémonie magique pour agir à distance par
ENVOUTEMENTS 297
une exécration mystérieuse (1). — Bien plus que les
objets imprégnés des énergies de la victime, il faut, je
pensé, pour que l’opération réussisse, un contact entre
l’en voûteur et l’envoûté, ou quel’en voûté crédule soit averti
d’une façon détournée afin que son esprit s’inquiète,
qu'il vive avec l’obsession précise du mal qu’on lui des-
tine, et alors s’auto-suggestionnant, il pourra arriver à
être réellement victime : lorsqu’on prévient la personne
visée par l’envoûtement, personne superstitieuse, l’in-
quiétude commence à travailler sa pensée confusément
d’abord; la prévision du danger, la terreur de l’in-
connu menaçant pèse sur elle ; quoi qu’elle fasse
pour se soustraire à cette emprise, elle est bouleversée.
La suggestion sera d’autant plus efficace, dominante,
despotique querintellectualité est plus faible, plus passive,
l’esprit plus tendu vers la crédulité et l’absurde. Et ces
âmes veules, flottantes, craintives, ces vouloirs sans con-
sistance sont une proie tout indiquée : les Arabes sont
obsédés par la peur, peur des diables comme le démontre
leur Bismillah superstitieux ; peur traditionnelle introduite
dans les moindres actes de la vie journalière. — Le
Marocain ajoute Bismillah au nom de Dieu après chaque
(1) L’auteur du Satanisme et la Magie , M. Jules Bois, propose
d’autres explications encore et il laisse en suspens la question
d’efficacité. Il croit, comme Léonora Galigaï , surtout à la domi-
nation d’une volonté ferme sur des intelligences moins décidées.
Il reste ainsi d’accord avec l’auteur de ce livre pour l’action de
cet <( envoûtement » naturel, le plus certain de tous.
V
298
LA. SORCELLERIE AU MAROC
\
phrase admirative et murmure le même vocable à l’occa-
sion de la plus minime occupation, telle que prendre une
poignée dô riz ou de lentilles, puiser dans la jarre
d’huile (= Que leJTout-Puissant empêche le malin de dila-
pider!) Il répétera Bismillah en jetant des ordures au fu-
mier, de même au bain, au puits, à la fosse d’aisances — ■
habitation de diables — , afin que Dieu protège l’intrus.
Ceux qui croient être possédés traînent parfois une
vie lamentable, ils souffrent et déchoient; c’est une lente
épouvante qui trouble et qui affole, les hallucinations
s’en mêlent... On sait comment la peur brouille le. juge-
ment, surtout quand celui-ci est limité par le formidable
enchevêtrement des superstitions qui l’enveloppent...
Quand la nuit couvre la terre pour inviter les hommes
au repos, c’est aussi le moment où les pensées inquiètes
roulent dans le tourbillon des chimères et des terreurs,
dans l’immobilité et le silence, tout s’anime, palpite et
murmure : des choses imprécises grouillent, des souffles
inquiétants passent, des bruits vagues se croisent, tout
le surnaturel et l’occulte ent rent en mouvement; la raison
cède, anéantie par les visions hallucinatoires, les cau-
chemars éveillés, les mystérieuses Puissances de la
nuit, les folles angoisses; l’ombre se peuple de dan-
gers ; les proportions de tout : relief, bruit, mouve-
ments, s’exagèrent : l’agonie morale n’est pas loin de
l’agonie physique... Pas de fées bienfaisantes, pas de
génies propices, toutes les forces obscures sont liguées
pour le 'mal avec les ennemis complices.
I
i
ENVOUTEMENTS 299
*
Paracelse lui-même avait entrevu Fauto-suggestion lors-
qu’il disait en analysant Farcane d’envoûtement : « Ce
n’est pas ton corps qui reçoit cette blessure quand bien
même elle serait palpable et visible sur ton corps ; ce
stigmate est produit par ton esprit qui a sous ses
ordres ton corps et tes membres. »
Suggestion, télépathie, magnétisme, il n’est pas moins
vrai que des résultats ont pu être constatés pour qu’on
continue. — Quant à l’infusion des fluides humains dans
une effigie, l’emprisonnement de l’âme, malgré les expé-
riences de Luysàla Salpêtrière sur« le transfert », c’est
de la pure hystérie, de la suggestion, de l’hypnotisme.
Il faut un sujet préparé et réduit à une passivité absolue,
ce qui n’est pas le cas de l’envoûtement prudent, à dis-
tance, sur un sujet quelconque. Nous sommes loin du
sortilège.
La peur du maléfice est de tous les âges et de tous les
pays : La loi des Douze Tables voue à l’exécration
l’envoûteur. Les Chananéens, puis les Gallates ensor-
cellent. Saint Augustin croit aux sorciers qui « peuvent
tuer ou guérir par suggestion du diable ». Le pape
Jean XXII d’Avignon déclare qu’il a été envoûté avec
des figurines piquées et avec des incantations magiques
accompagnées d’évocations de démons. L’empereur
Constance voue au bûcher ceux qui « de loin font mourir
leurs ennemis ». De Charlemagne j usqu’à Louis XIV on
s’acharne contre les sorciers. — On se rappelle les mal-
heurs d’Enguerrand de Marigny, de Robert d’Artois, de
I
300
LA. SORCELLERIE AU MAROC
la duchesse de Glocesler ; puis les envoûtements perpétrés
de complicité par Catherine de Médicis et Côme Rug-
r
gieri, ceux dirigés contre Henri III par des prêtres
ligueurs, ceux de la Maréchale d’Ancre, Léonora Galigaï
brûlée vive pour avoir «gehenné plusieurs personnes de
la cour avec des boulettes de cire » . — On envoûte par
des cœurs de mouton enterrés au cimetière, par des
gants, des statuettes.
Au xvii0 siècle, les vénéfices, messes noires et envoû-
tements de la Brinvilliers et de la Voisin. — Auxvm®
siècle, Voltaire et les Encyclopédistes ont beau mener la
guerre du scepticisme contre les superstitions, le sata-
nisme fermente encore: Envoûtements et magie. Caglios-
tro et compagnie.
Le xixe siècle, où l’on croit encore aux miracles, a
retrouvé l’envoûtement dont quelques exemples furent
fameux, telle l’aventure étrange du berger Thorel vers
1850. Bien plus près de nous, les envoûtements du comte
\
de Lautrec et les mésaventures du docteur Johannès .
Ôn raconte qu’au xvme siècle les Illinois pratiquaient
l’incantation sur des « marmousets». — Aux iles Mar-
quises, on opère sur des feuilles dans lesquelles on a
enfermé de la salive de la victime; de même à Bornéo,
en Chine, on envoûte des statuettes de cire ou de terre
qu’on expose à un feu permanent pour donner la fièvre
et faire périr de langueur, ou qu’on enterre dans les
maisons ou dans les tombes.
L’envoûtement fut connu et pratiqué dans le paga-
S ' ■ . V
ENVOUTEMENTS 301
nisme : l’ancienne Grèce ordonnait la mort des enchan-
r""
leurs de figures de cire; Hécate était la déesse des
envoûteurs ; Médée, par ses incantations, faisait des-
cendre la lune (pâte lunaire). Les maléfices d’amour
continuent après le christianisme, particulièrement au
moyen âge. Ils consistaient surtout dans le nouement de
ü aiguillette, : afin d’enchaîner le démon de la chair chez le
légitime époux, ôtec la puissance d’engendrer, éteindre
en une personne l’amour ou paralyser ses forces ner-
veuses. Lès anciens nouaient les liens de Vénus , saint '
Augustin, Jean Chrysostome, Jérôme parlent des liga-
tures.
Chez les Latins, on noue aussi des rubans pour attacher
le cœur du désiré. Ou bien, on confectionne une statuette
de cire et une d’argile à l’image du bien aimé : on les
met toutes deux sur un brasier, l’une durcit, l’autre fond
et l’on dit : « Qu’il en soit de même de mon amoureux ;
qu’il soit insensible et dur pour celles qui le tentent,
qu’il soit doux, faible et ruisselant dans mes bras (1). » —
' h
Ou encore pour le ramener on fait un paquet de cheveux,
de vêtements, d’objets venant de lui, on l’introduitdahs
le ventre d'un lézard et on enfouit le tout sous le seuil
de la porte du désiré.
Théocrite et Virgile parlent de l’incantation d’amour,
ils en célèbrent les moyens et les effets ; on parvient à
(1) Traduction de Jules Bois, dans le Monde Invisible : Gé livre
complète et continue le Satanisme et la Magie t du même auteur.
4
302
LÀ SORCELLERIE AU MAROC
faire venir la personne désirée dans sa couche. Les
philtres ne sont pas toujours d’une délicatesse bien
pure, car Ils sont composés d’éléments douteux compli-
qués et peu appétissants.
Une recette de la Brinvilliers : « Jetez dans le feu un
fagot avec encens et alun et dites : Fagot, je te brûle,
c’est le cœur, le corps, le sang, l’entendement, le mou-
vëment, l’esprit de X*** ; qu’il ne puisse demeurer en
repos, rester en place, parler, monter à cheval, boire
ou manger, avant qu’il ne soit venu accomplir mon
désir. »
Dégoûtantes pratiques déjà employées par la Montes-
pan afin de gagner le cœur de Louis XIV : pâte conju-
ratoire, innommable potion de ruts masculin et féminin,
de sang menstruel et de farine qu’on fait prendre au
monarque pour grandir sa royale concupiscence.
Dans Là-Bas, Huymans nous initie aux recettes mo-
dernes de l’envoûtement. Le chanoine Docre opère sur des
souris blanches. — De même on prépare encore des mets
vénêfiques qui sont d’horribles mélanges de poisons, d’hu-
meurs vivantes et d’aliments. — Ou bien, on désincarné
l’esprit d’un médium qu’on charge d’aller frapper la
victime désignée. — 1 Parfois pn avise la personne qu’elle
sera frappée de telle façon, à telle date. On a même
inventé pour se défendre un téléphone astral qui résonne
à la première alerte d’un fluide d’envoûtement qui passe.
Encensoirs, rituels, réchauds où rissolent et brûlent le
poison^ les encens, les solanées du sabbat (belladone,
'-O'
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-11' V
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v
ENVOUTEMENTS ^ 303
aconit, jusquiaine) et aussi la rué et la Sabine qui sou-
lagent, avant terme, des enfantements. ,
Absurdes mariages entre la terre et l’obscène démon
mâle ou femelle ; l’antiquité leur attribuait les monstres
que certains peuples massacraient, que d’autres vénéraient
comme produits de miracles. — La fausse couche passa
longtemps pour satanique. — La fécondation diabo-
lique est expliquée comme possible par le père Valla-
dier, confesseur de Marie de Médicis ; il considérait que
les vierges en peuvent être victimes sans s’en apercevoir
autrement que comme d’un rêve ou d’une illusion noctur-
ne. — On connaît l’histoire de ces religieuses, rapportée
par Johannès, docteur en théologie, qui étaient chevau-
chées plusieurs jours, sans arrêt ni trêvepardes incubes.
(Les incubes sont des démons masculins qui se réu-
nissent aux femmes, les succubes, des démons féminins,
qui tenaillent jusqu’à la volupté les nerfs masculins
devenus passifs.)
Le rêve offre des étreintes, des illusions érotiques, qui,
pour les crédules, ne peuvent venir que du diable, quand
ce sont de simples protestations de la nature méprisée
ou des exacerbations d’hystérie.
A cela près que le cousscouss remplace au Maroc les
gâteaux ordinaires de la sorcellerie, ces pestilences psy-
chiques sont donc de rite universel.
J
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NOTES DE L’AUTEUR ET DU COMMENTATEUR
I. L’Ecole philosophique d’Alexandrie, fondée au
il® siècle, était une fusion de la philosophie hellénique,
idéaliste et réaliste, avec la philosophie orientale faite
d’ascétisme hindou et de mysticisme juif. Il en résulta le
néo-platonisme ou éclectisme, précurseur de la philo-
sophie arabe.
Ensuite c’est grâce aux traductions arabes et aux
adaptations et commentaires arabes d’Ai’istote que l’Eu-
rope du Moyen Age connut le maître grec et adopta son
système scolastique.
L’esprit d’Aristote a continué de présider à là. scolas-
tique arabe jusqu’à nos jours et le péripatétisme du sage
de Stagyre, sa logique, sa théorie du « juste milieu »
sont encore en vigueur dans les grandes écoles arabes
môdernes du Caire, de Tunis, de Bagdad et de Fez.
C’est donc le dogmatisme qui est la base de la méta-
physique arabe ; mais il se complète et se complique
d’empirisme.
II. Est-ce que notre idée de l’immortalité de l’âme ne
vient pas de la mémoire que nous gardons des âmes de
ceux qui nous sont chers ? Cette pérennité n’est-elle pas
seulement dans le cerveau de ceux qui restent ? — Pour
ceux qui ont le culte délicat du souvenir des êtres qu’ils
aimèrent, il y a une sorte de prestige de la tombe qui
donne aux âmes hautes une certaine noblesse en soi, de
t
NOTES
305
telle sorte que les morts dans une certaine mesure gou-
vernent les vivants, non pas par eux-mêmes, mais par la
mémoire que les vivants ont gardé d’eux et qui est pour
eux à la fois un talisman, un guide, une conscience.
Souvenir divinisé intimement de ceux qui ne sont plus,
ange gardien, inspirateur du bien, du bon, du juste ;
dévotion du souvenir qui garde, qui protège, qui est une
pudeur, qui moralise, tempère et modère, inspire et con-
seille. Providence discrète, intime, exquise, qui détourne
de l’égoïsme et inspire la bonté.
III. Les savants qui ont écrit sur la Cabale sont si par-
tagés sur son origine, qu’il est impossible de tirer aucune
lumière de leurs récits.
Certains parmi les Juifs ont prétendu quel’ange Raziel,
précepteur d’Adam, lui avait donné un livre contenant la
science céleste, laCabale , et, qu’après le lui avoir repris
lorsqu’il fut chassé du jardin d’Eden, il le lui avait rendu,
se laissant fléchir par ses supplications.
D’autres disent qu’Adam ne reçut ce livre qu’après
son péché comme une puissante consolation dans sa
chute, car il lui donnait la connaissance de'K tous les
secrets de la nature, la puissance de parler avec le soleil
et avec la lune, de commander aux esprits bons et
mauvais, d’interpréter les prodiges et les songes et de
prédire l’avenir.
Les uns et les autres ajoutent que ce fut ce livre qui
donna à Salomon la vertu de bâtir le temple par le moyen
du ver Zamir, sans se servir d’aucun instrument de
fer.
Quoi qu’il en soit de ces contes absurdes et puérils,
de ces extravagances de l’imagination orientale, il n’est
pas douteux que les Juifs n’aient eu, dès la plus haute
20
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*
306 ' LA SORCELLERIE AU MAROC
antiquité, une science secrète et mystérieuse dont les
prophètes furent les dépositaires.
La Cabale se divise en contemplation et en- pratique :
la première est la science d’expliquer l’Ecriture Sainte
conformément à la tradition secrète ; la seconde apprend
à opérer des prodiges par une application artificielle des
paroles et des sentences de l’Écriture Sainte et par de
savantes combinaisons. — Les cabalistes praticiens
prétendent aussi que l’arrangement de certains mots
dans un ordre déterminé produit des effets miracu-
leux.
La philosophie cabalistique ne commença à paraître
en Palestine que lorsque les Esséniens eurent formé une
secte philosophique.- Ce fut Siméon Schatachides qui
apporta d’Égypte la Cabale et qui l’introduisit dans la
Judée.
IY. Les talebs marocains emploient beaucoup en sor-
cellerie, une coquille fossile bivalve appelée Tazrout
(en chleuh = pierre) qu’on trouve par bancs sur la
mpntagne d’Agadir. Pour qu’il ait toute sa valeur, son
efficacité, le sorcier doit porter ce coquillage en pèleri-
nage au Marabout de Sidi Brahim ou Ali (en chleuh ou
est employé pour Ouled = fils de), dans la tribu indé-
pendante des Ida ou Tanam, du côté d’Agadir et présen-
ter une offrande au saint. Après quoi le sorcier lui fait
confectionner une boite spéciale, une chambre où il
tient enfermé son tazrout qu’il nourrit surtout avec du
sucre. Pour le faire parler, le sorcier sort le fossile de sa
boîte, le porte à son oreille et le consultant il entend
une sorte de murmure qu’il traduit à sa façon pour son
client qui consulte à propos de maladie, de trésor, etc.
Généralement, le tazrout indique le sacrifice d’un mouton,
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NOTES
307
d’une poule à un saint quelconque, ou bien il dicte le
détail d’une recette.
Cette coquille fossile bivalve, considérée d’une
certaine manière, offre l’illusion vague d’un
visage : la charnière et la petite barette trans-
versale qui la termine représentent le nez et la
bouche, les deux orifices d’insertion des muscles
de la valve marquent les yeux.
Y. Le Satanisme ne s’est jamais interrompu depuis le
Moyen Age: agissements démoniaques des Valois, sans
omettre les milliers de néeromans et de sorciers que firent
brûler les Inquisiteurs.
Au xvii0 siècle, la Messe Noire sévit sous le Grand
Roi, avec le moine Guibourg célébrant les offices sur le
ventre ou sur la croupe de Mesdames de Montespan, d’Ar-
genson et autres « honnestes daines »,avec un rituel atroce
de meurtres, de crimes et de lubricité : la messe du
sperme où le sacrificp était constitué par les espèces de
poudre d’enfant brûlé au four et de sang d’enfant égorgé.
On fabriquait les pâtes conjuratoires avec du sang
menstruel, de la semence virile, de la poudre de sang
et de la farine .
VI. Consulter pour les pratiques satanique usitées au
Moyen Age et leur survivance de nos jours : Le Satanisme
et la Magie , Le Monde invisible , U Au-delà et les forces
inconnues, de M. Jules Bois.
VII. Sur le Maroc, le lecteur pourra encore consulter
avec fruit les travaux deM. Aug. Mouliéras, chargé d’une
mission scientifique au Maroc par le Ministère de Fins-
308 LA. SORCELLERIE AU MAROC
truction Publique : Le Maroc inconnu } 2 vol. in-8 avec
cartes (32 .francs) ; Une Tribu anti-musulmane au Maroc
( les Zkarâ), un vol. in-8, avec carte et photographies
(12 francs); Fez, un vol. in-12, avec des photographies
(6 francs).
TABLE DES MATIERES
+ -
Pages.
Lettre de M . P, Mauchamp à M, Jules Bois.t . . ; . . 1
Discours prononcé par M . Jules Bois sur la tombe du DT Mau-
champ 5
F ’ <
Emile Mauchamp et la Sorcellerie au Maroc . . 11
Introduction. — Les raisons humanitaires de V intervention eu-
ropéenne au Maroc, — Psychologie du Marocain : V Arabe y
le Juif . — Mentalité générale . — Religiosité . — Supersti-
tion, — Diablerie 6!)
Au Lecteur 103
I. — Mariage . — Divorce . — Accouchement . — Nouveau-né .
Rëlevailles . — Qirconcision . — funérailles .
Mariage . ^ i'107
Puberté . . 111
Ménopause .. . 113
Accouchement et relevailles 113
Usages à respecter pendant la grossesse (hermaphro-
dites^ monstres, difformités, jumeaux) 120
Nouveaux-nés . . . , 122
Nourrices -, 124
Circoncision 126
*
Mort et funérailles 126
310 TABLE DES MATIÈRES
Pages.
Polygamie ; 132
Divorce* , . 132
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I
Il . « — Coutumes se rapportant aux différentes circonstances
de la vie sociale el-de V existence des individus .
" *
I 1
Soins du corps. — Système pileux. ! 135
Pâtes épilatoires 136
Teintures et fards 138
Khol... 139
Parfums.. . . , , . 141
Tatouages 141
Porte-bonheur et porte-malheur Présages. — Eu-
phémismes 142
Oracles 147
Présages se rapportant aux jours de la semaine 148
Vœux.,., 148
Poudres pacifiantes 449
Pour se moquer de quelqu’un. 149
Euphémismes * 149
Mentalité. — Croyances , préjugés, superstitions, phé-
nomènes météorologiques 150
Histoire racontée par un taleb 150
.i??* \0Euf de coq (El Kimia) : 151
;Feux-follets 151
Chiromancie 152
Tremblements de terre 152
Éclipses 153
Revenants et fantômes 4 54
Immortalité de Pâme 156
Rêves et cauchemars. — Somnambulisme. — SoporiT
fiques. . 157
Théorie du rêve. 157
Invocation pour voir Pavenir en rêve. 158
Signification des rêves. 159
Le^somnambulisme 163
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TABLE DES MATIÈRES
Contre les cauchemars.
Soporifiques
I ' - ■
III . — Mendicité et misère . — .Fèces ef prostitution.
Mendicité et misère.. ,
Vices et prostitution
IV. — Lois. . Religion. — Sectes. — Saints.
i
Lois ;
Religion
Sectes. .'.
Sectes de jongleurs et de guérisseurs. . r. . ....:. .
Tribus
Saints et pèlerinages
Y. — Les Diables.
Ce que sont les Diables
Origine des diables
Satan (Setan ou Ghitane)
Malach-Amavet (ou Sidna Àzraïn)
■^"Les Djinn .;....
Brelt-el-BL’bour
La Massia :
La Taba
Autres démons
Pour voir les diables
Pour' faire sortir les diables du corps d’un malade
VI. — Le Sorcier.
Du rôle des sorciers.
Désignation graphique des prophètes influents en occul-
tisme
Pour devenir sorcier .
Pour devenir sorcière
Sorciers réputés
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312
TABLE DES MATIERES
Pages,
VII, — Sorcellerie défensive . — Philtres et envoûtements pour
l'amitié , V amour, la domination .
La Sorcellerie défensive 213
Le mauvais œil 214
Amulettes et précautions à prendre contre le mauvais
œil . ... J, 217
Avortements, — Morts-nés,*. 219
Soi'cellerie banale de femmes, sans sorcier 225
Le peigne h carder 22G
Mauvaise chance 227
Moyens d'attirance. Le Soukh 230
Pour soumettre une tribu 240
Brouille d'amants . , 243
Autour de l'amour . 245
^ Amulette pour l'amour. 251
Sorcellerie à, l'usage de la femme adultère qui veut aveu-
gler son mari trompé , . 251
Remède contre cet envoûtement . , . 252
%
VIII. — Sorcellerie agressive . — Procédés d'envoûtement ,
d'écritures, d'occultisme .
La pâte lunaire , 255
' Usage de la pâte lunaire 257
/
- Pour rendre impuissant 258
Remède contre l'impuissance :. . 260
Stérilité. — Fécondité. — Moyens pour empocher, de
produire la conception 262
Stérilité sans remède 264
noscçç-. Fécondité 266
Pour avoir des filles 266
Pour avoir des garçons. 266
Pour faire tomber les cheveux 268
Pour faire tomber les dents, 269
Pour donner la lèpre 269
xPour empêcher d'uriner 270
J
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. I
TABLE DES MATIÈRES 313
Pages
Pour communiquer la syphilis ; 271
Pour donner des hémorragies et des pertes blanches., , , 274
- ^
Pour donner la fièvre puerpérale. Vengeance de femme. 274
Pour rendre fou 277
Pour rendre paralytique 278 ,
Pour faire haïr (noircir) 279
Remède contre les mauvais sorts 281
Pour faire perdre un emploi à quelqu’un 282
Pour donner l’entérite chronique. 283
Pour faire dépérir 284
Pour empoisonner et faire mourir 285
Remèdes contre l’empoisonnement 285
Pour se venger de quelqu’un 288
Remède contre l'ensorcellement. . 289
Toujours la vengeance.. — Sorcellerie sans remède. . . . 292*
Envoûtement 293 -
Noies de l'auteur et du commentateur 304
Table des matières 309
Table des illustrations.
314
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TABLE DES ILLUSTRATIONS
Pages
Portrait du Dr Mauchamp i frontispice
Fac-similé du manuscrit original taché du sang de l'auteur.
Vis-à-vis la page 16
Le Br Mauchamp à Marrakech — — : 32
La Colonie française de Marrakech — — 4&
Lfimpasse devant la maison du Dr Mauchamp. Vis-à-vis la page 48
La porte de la maison du Dr Mauchamp .'après le pillage.
Vis-à-vis la page 64
Le jardin du Dr Mauchamp après le pillage, — — 80
Marrakech: le quartier de laZaouïa — — 96
— la Koutoubia •?— — 112
Chaise à accoucher 116
Tatouage contre la Taba 142
Les murs de Mazagan Vis-à-vis la page 176
* *
Le camp à Bar Bou ali Brin : tribu des Oulad Frej . — — / 192
Alphabet employé pour écrire les amulettes 208
Cachet de Salomon 218
Amulette pour empêcher d'uriner. . . 270
Un Tazrout ; 807
x
DIJON, IMPRIMERIE DARANTIERE